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Celte publication ne dura qu'une année

cliées. » Le Mercure, qui s'exprimait ainsi, concluait que l'ouvrage était « directement au-dessous de rien ». Quand l'exemple d'une telle injustice n'eût pas suffi à consoler ^'auvenargues de l'indifférence du public à son égard, une approbation lui vint qui consacrait son talent mieux que ne l'eût fait toute la faveur du monde. Quelques jours à peine après la publication de son volume, il recevait de Voltaire ce billet :

« J'ai passé plusieurs fois chez vous pour vous remercier d'avoir donné au public des pensées audessus de lui — Il y a un an que je dis que vous êtes un grand homme, et vous avez révélé mon secret! Je n'ai lu encore que les deux tiers de votre livre; je vais dévorer la troisième partie. Je l'ai porté aux antipodes, dont je reviendrai incessamment pour embrasser l'auteur, pour lui dire combien je l'aime, et avec quel transport je m'unis à la grandeur de son âme et à la sublimité de ses réflexions comme à l'humanité de son caractère

Vous êtes l'homme que je n'osais espérer, et je vous conjure de m'aimer. »

La lecture achevée, il lui écrivait encore : « J'ai usé, mon très aimable philosophe, de la permission que vous m'avez donnée; j'ai crayonné ^ un des

'l. L'exemplaire ainsi annote au crayon de la main de Vollaire existe encore : il est déposé ù la Ijibliollicque d'Aix.

meilleurs livres que nous ayons en notre langue, après l'avoir lu avec un extrême recueillement. J'y ai admiré de nouveau cette belle àme si sublime, si éloquente et si vraie ; cette foule d'idées neuves, ou rendues d'une manière si hardie, si précise; ces coups de pinceau si fiers et si tendres. Il ne tient qu'à vous de séparer cette profusion de diamants de quelques pierres fausses ou enchâssées d'une manière étrangère à notre langue ; il faut que ce livre soit excellent d'un bout à l'autre; je vous conjure de faire cet honneur à notre nation et à vousmême, et de rendre ce service à l'esprit humain. Je me garde bien d'insister sur mes critiques; je les soumets à votre raison, à votre goût, et j'exclus l'amour-propre de notre tribunal. J'ai la plus grande impatience de vous embrasser. Adieu, belle âme et beau génie. » (13 mai 1746.) *

1. Pour suivre le conseil de Voltaire, Vauveiiargucs reprit aussitôt son œuvre et en propara une seconde édition qui parut en 1747. « Je me suis attaché autant que j'ai pu, disaitil dans le Discours préliminaire^ à corriger les fautes de langage qu'on m'a lait remarquer; j'ai retouché le style en

beaucoup d'endroits J'ai supprimé plus de deux cents

pensées, ou trop obscures, ou trop communes, ou inutiles. J'ai changé l'ordre des maximes que j'ai conservées, j'en ai expliqué quelques-unes, et jeu ai ajouté quelques autres.... »

lin 1797, le marquis de Fortia d'Urban, qui avait obtenu de la famille et des amis de Vauvenargues quelques morceaux inédits, entreprit une nouvelle publication des u-uvres qui formèrent deux volumes in-l'J.

Une quatrième cdiliou suivit bientôt (Paris, hSUG, 2 vol. iii-8), précédée d'une étude de Suard sur la Vie cl les ccrils

La mâle et noble pensée qui, à l'âge où le commun des hommes prend à peine conscience de sa tâche, avait déjà produit une œuvre digne de tels éloges, allait brusquement s'éteindre.

Depuis son Installation à Paris en mai 1745, la vie de Vauvenargues n'avait été qu'une longue agonie. Le mal dont il souffrait s'aggravait de jour en jour : la consomption le minait; les plaies de ses jambes gangrenées se rouvraient; un voile d'ombre descendait sur ses yeux à demi clos; la mort prenait lentement possession de son corps.

Par surcroît, les soucis matériels s'ajoutaient à ses maux physiques. Il était tombé dans un état voisin de la misère, et il devait en souffrir cruellement, car pour les natures délicates, pour celles qui vivent surtout de la vie intérieure, le pire inconvénient de la pauvreté n'est pas la privation du bien-être, mais le contre-coup qu'elle a sur l'activité de la pensée : la continuelle résistance des choses stérilise les talents les plus féconds et épuise les intelligences les plus vigoureuses.

Il y eut là, à de certaines heures, dans cette modeste retraite de la rue du Paon, un spectacle

lie Vauvenargues. augmentée de quelques papes posthumes et acrompagnéc des notes de Voltaire et de Morcllet.

Depuis lors, les œuvres de Vauvenargues ont été souvent réimprimées. La première édition critique est celle de Gilbert (2 vol. in-S", 1857); la plus récente a paru chez Pion, 3 vol. in-l6, 1874.

d'une rare grandeur morale, celui d'un liomme jeune, ambitieux, épris de gloire, justement persuadé de sa valeur, conscient de l'œuvre qu'il portait en soi, n'ayant pourtant connu dans la vie que souffrances et déceptions, mais qui, à l'instant où la mort vient le saisir, n'a pas un mot d'amertume, pas un cri de révolte aux lèvres. Considérez ce que chacun de ces termes — jeunesse, ambition, passion de la gloire, sentiment de la valeur jiersDnnelle et conscience de l'œuvre à accomplir — justilierait seul de récriminations désespérées contre la destinée. Que de causes légitimes, semblc-t-il, d'indignation et de rébellion!

Le cadre même dans lequel se déroulait ce drame intime le rendait plus poignant : une pauvre chambre d'hôtel, aux murs nus, à l'aspect froid et triste, à peine chauffée, mal éclairée, trop vaste encore pour les rares amis cjui venaient apporter de temps à autre au mourant une parole de consolation et de soutien. 11 a fallu — soyez -en persuadé — un moindre effort à André Ghénier pour marcher avec courage à l'échafaud qu'à Vauvenargues pour mourir si noblement dans sa solitude misérable; car l'homme est un tel comédien qu'une grande mise en scène et le souci de l'effet à produire l'aident singulièrement à bien mourir.

Dans cette lente agonie qui dura plus d'un an, l'âme de Yauvenargucs demeura-t-clle toujours

ferme, sereine et maîtresse d'elle-même? Non; par instants elle a payé tribut à la faiblesse humaine. C'est la loi commune : les consciences les plus fortes de l'humanité, au moment de l'épreuve suprême, ont eu, comme les autres, leur angoisse et leur détresse intime; mais la supériorité de leur nature les a si vite ressaisies, leur défaillance a été si courte et gi secrète,. que parfois le monde n'en a rien su.

J'imagine que chez Yauvenargues les heures de découragement coïncidèrent avec les rechutes de son mal, car, à deux ou trois reprises, une atténuation, un répit dans ses souffrances, peut-être simplement une de ces améliorations passagères que la volonté opiniâtre de vivre opère parfois chez les êtres pleins de jeunesse qui se sentent mourir, avaient fait luire à ses yeux des promesses trompeuses de guérison '. Mais bientôt, comme si l'infortuné n'avait repris de forces que pour mieux

1. C'est pendant une de ces intermittences de son mal que, recevant la nouvelle de l'invasion dp la Provence par les Impériaux, il écrivit à Saint-Yinccns la belle lettre à laquelle il est fait allusion plus loin (p. 141). « J'ai besoin de toute votre amitié, mon ^hev Saint-Yincens : toute la Provence est armée, et je suis ici bien tranquillement au coin de mon feu; le mauvais état de ma santé ne me justifie point assez, et je devrais être où sont tous les gentilshommes de la province. Ofl'rez mes services pour quelque emploi que ce soit, et n'attendez point ma réponse pour agir; je me tiendrai heureu.v et honoré de tout ce que vous ferez pour moi et en mon nom. » (Paris, 24 novembre 1746.)

souffrir, la maladie poursuivait ses ravages et le torturait plus cruellement. Une grande tristesse alors remplissait son Ame. Un instant, il douta de son œuvre qui avait été sa vie même; il douta s'il avait suivi la bonne voie, si, au lieu de vouloir <c forcer l'avenir », il n'eût pas mieux fait de « proportionner ses espérances à son état et de mesurer ses entrei)rises à sa condition », si son ambition ne l'avait pas trompé, s'il n'était pas l'auteur responsable de son infortune.

Ces hésitations, ces regrets, nul de ses amis n'en reçut l'aveu. Voltaire a pu dire de lui : « Je l'ai vu le plus infortuné des hommes et le plus tranquille », et Marmontel a pu écrire : « Une sérénité inaltérable dérobait ses douleurs aux yeux de l'amitié

Tandis que tout son corps tombait en dissolution, son âme conservait cette tranquillité parfaite dont jouissent les i)urs esprits. C'était- avec lui qu'on apprenait à vivre, et qu'on apprenait à mourir. » Aux heures les plus douloureuses il se bornait à confesser dans quelques pages impersonnelles d'esquisse morale * les doutes qui lui venaient sur la direction et l'utilité de sa vie, et ces épancheraents discrets soulageaient son cœur oppressé. Jamais, chez lui, la plainte ne prit une forme plus accentuée.

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