‹ VauvenarguesChapitre 19 sur 37 · Essai sur fjnelqttcs caractères · texte numérisé non relu

Essai sur fjnelqttcs caractères

Mais ces troubles, si naturels, si légitimes, ne duraient pas; sa forte et courageuse nature l'emportait bientôt. Il se retrouvait tout entier et sans faiblesse en face de la mort. Quand elle fut tout près de lui, il jeta un dernier regard sur le cours de sa vie, et, sous une forme indirecte, il composa cet adieu qu'un souffle pur de stoïcisme antique semble traverser :

« Clazomène a fait l'expérience de toutes les misères humaines. Les maladies l'ont assiégé dès son enfance, et l'ont sevré, dans son printemps, de tous les plaisirs de la jeunesse. Né pour des chagrins plus secrets, il a eu de la hauteur et de l'ambition dans la pauvreté.... Ses talents, son travail continuel, son application à bien faire, son attachement à ses amis, n'ont pu fléchir la dureté de sa fortune. Sa sagesse même n'a pu le garantir de commettre des fautes irréparables ; il a souffert le mal qu'il ne méritait pas, et celui que son imprudence lui a attiré. Quand la fortune a paru se lasser de le poursuivre, quand l'espérance trop lente commençait à flatter sa peine, la mort s'est offerte à sa vue; elle l'a surpris dans le plus grand désordre de sa fortune ; il a eu la douleur amère de ne pas laisser assez de bien pour payer ses dettes, et n'a pu sauver sa vertu de cette tache. Si l'on cherche quehpie raison d'une destinée si cruelle, on aura, je crois, de la peine h en trouver. Faut-il demander la raison

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pourquoi des joueurs très habiles se ruinent au jeu, pendant que d'autres hommes y font leur fortune? ou i)Ourquoi l'on voit des années qui n'ont ni printemps ni automne, où les fruits de l'année sèchent dans leur fleur? Toutefois, qu'on ne pense pas que Glazomène eût voulu changer sa misère pour la prospérité des hommes faibles : la fortune peut se jouer de la sagesse des gens courageux; mais il ne lui appartient pas de faire fléchir leur courage. »

Ainsi, son dernier mot était un dé(i jeté à la fortune. Jamais victime ne protesta plus fièrement contre les injustices de la destinée, jamais créature humaine A'aincue par la réalité n'affirma avec plus de hardiesse sa supériorité idéale.

Le 28 mai 1747, Vauvenargues cessa de souffrir : il n'avait pas trente-deux ans révolus '.

1. La famille de Vauvenargues s'est éteinte au commcnrement de ce siècle, et le nom n'est plus porté. Luc de Vauvenargues avait deux frères puînés, qui ne laissèrent pas d'enfants : Antoine de Clapiers, capitaine au régiment de Flandre, tué en Corse pendant l'expédition de 1741, et Nicolas-Francois-Xavier de Clapiers, premier consul d'Aix et syndic de la noblesse de Provence, mort en 1801. Ce dernier vendit en 17'Jl à Mme Isoard, née Pin, la terre de Vauvenargues. L'abolition des di'oits féodaux et la suppression des titres étant consommées à cette époque, celle vente ne pouvait transférer aux acquéreurs le droit de s'intituler seigneurs de Vauvenargues. Vei-s 18'iO ils crurent )>ourlant pouvoir prendre cette qualité dans leurs actes. Un jirocès leur fut intenté, en ISf)."), par le marquis de (]lapiers- (^)liongucs, descendant adoptif de Nicolas-Fran<;ois-X;ivicr de Clapiers. L'airét du Conseil d'I'^lat qui régla le diflérend

Pendant plus d'un demi-siècle, l'œuvre qu'il laissait derrière lui allait demeurer inaperçue. Mais il est pour les choses de l'âme un privilège singulier de résurrection et presque d'immortalité. Quand une grande idée a été fortement exprimée, quand une pensée délicate a reçu une forme exquise, elles ne sont jamais complètement perdues : dès qu'il naît des esprits capables de les comprendre et de les sentir, l'idée se révèle dans sa beauté première, la pensée exhale tout son parfum. Ainsi ont réaj)paru, après soixante ans d'oubli, les Maximes de Vauvenargues; et, depuis lors, chaque jour s'est accru leur succès, parce que nulles ne convenaient mieux pour relever les âmes de notre temps, pour les fortifier, pour leur apprendre à ao^ir et à souffrir, à aimer la vie et à l'ennoblir.

établit que les Isoai'd n'avaient aucun droit au nom de Yau- Tcnargucs, mais que le demandeur n'était pas suffisamment fondé par sa parenté à le leur contester. Les derniers représentants de la famille de Vauvenargues, dans la branche d'adoption, sont le marquis Jacques-Marie-Gastou et son frère le comte Jean-Marie-Luc de Clapiers-Gollongues, à l'obligeance do qui je dois ces renseignements généalogiques.

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