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CHAPITRE m

L ŒUVKE DE VAUVENARGUES. SES IDEES PHILOSOPHIQUES; SA CON'CEPTION DE l'hOMME ET DE LA VIE.

Un jour que Mme de Stael interrogeait Fichle sur sa morale, il répondit très judicieusement : « Prenez ma métaphysique, et vous saurez quelle est ma morale ».

On serait fort embarrassé d'appliquer cette parole à Vauvenargues; car, avant d'écrire ses Maximes, il n'avait certes jamais songé à se faire une doctrine sur les principes absolus et universels des êtres et des choses.

C'est que Fichte s'était élevé, parKant et Sjjinoza, à l'étude des questions morales, tandis que Vauvenargues l'avait al)ord<'e d'instinct et avec sa seule expérience; c'est que l'un était un philosophe de profession, cl que l'autre ne fut jamais cpi'uu penseur épris de philosophie.

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De là aussi l'indifférence de Vauvenargues à toute haute spéculation. Jamais, semble-t-il, l'énigme qui pèsera éternellement sur l'humanité et qui a fait le tourment de tant d'àmes ne s'est dressée devant lui. D'où vient l'homme? Où va-t-il? Pourquoi la vie? Pourquoi la mort? Pourquoi la souffrance? L'agitation humaine a-t-elle un sens et un but ? Quel rapport ont avec l'ordre universel les êtres et les phénomènes qui se succèdent dans l'espace et dans le temps? Ces graves questions, qui sont presque aussi anciennes que la pensée humaine, n'ont jamais retenu son attention, et les réponses que la religion et la philosophie ont essayé d'y faire tour à tour, il ne les a pas entendues.

Vauvenargues n'était pas croyant. Si, dans sa première jeunesse, un peu de la piété fervente des siens (une de ses sœurs était carmélite) s'était communiqué à lui, sa foi s'était bientôt perdue : elle n'avait pas disparu emportée dans un de ces grands orages intérieurs qui désolèrent l'àme d'un Bunyan ou d'un Jouffroy; mais elle s'était détachée insensiblement de son cœur, par un travail inconscient et volontaire, laissant derrière elle un souvenir attendri et un parfum religieux qui ne s'évapora jamais.

Dans un morceau singulier, une Mcditnlion sur la foi, (|u"il c()iiq)osa vers 1742, le regret des croyances évanouies se trahit au milieu des effusions les plus

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mystiques. « Hélas! que vous êtes heureuses, âmes simples, àraes dociles ! Vous marchez dans des

sentiers sûrs Etre juste, pourquoi m'avez-vous

délaissé? »

Parfois même, à la pensée de la mort, il eut des retours soudains vers les états intérieurs par lesquels il avait passé jadis. Ce n'étaient pas, à vrai dire, des élans de prière chrétienne, mais des aspirations spiritualistes, de vagues appels de l'âme vers les régions sereines. « O mon Dieu! si vous n'étiez pas pour moi, seule, délaissée dans ses maux, où mon âme espérerait-elle? »

Sa foi dans l'immortalité demeura entière jusqu'en ses derniers jours. Une belle page des Maximes nous en donne la preuve : v Mes passions et mes pensées meurent, mais pour renaître; je meurs moi-même sur un lit, toutes les nuits, mais pour reprendre de nouvelles forces et une nouvelle fraîcheur; cette expérience que j'ai de la mort me rassure contre la décadence et la dissolution du corps : quand je vois que la force active de mon âme rappelle à la vie ses pensées éteintes, je comprends que celui (jui a fait mon corps peut, à plus forte raison, lui rendre l'être. Je dis dans mon cœur étonné : « Ou'as-tu fait des objets volages qui occu- « paient tantôt ta j)ensée? Retournez sur vos traces, « objets fugitifs. » Je parle, et mon âme s'éveille; ces images immortelles m'entendent, et les (igures

des choses passées m'obéissent et m'apparaissent. 0 âme éternelle du monde, ainsi votre voix secourable revendiquera ses ouvrages, et la terre saisie de crainte restituera ses larcins. »

En dehors de ces heures d'émotion passagère, il fut toujours neutre en matière de dogme. « Je n'ai jamais été contre la religion », écrivait-il à Fauris de Saint- Vincens. Ce fut la vraie formule et comme la règle de sa conscience '.

1. CondoiTCt, dans une note du Siècle de Louis A'V de Voltaire (édition de Kehl), a rapporté sur la mort de Vauvcnargues un incident qni fit quelque impression, à cette époque. « Dans le temps de la mort de M. de Yauvenargues, les Jésuites avaient la manie de chercher à s'emparer des derniers moments de tous les hommes qui avaient quelque célébrité; et s'ils pouvaient ou en extorquer quelque déclaration ou réveiller dans leur âme affaiblie les terreurs de l'enfer, ils criaient au miracle. Un de ces Pères se présente chez M. de Vauvenargues mourant, a Qui vous « a envoyé ici? dit le philosophe. — Je viens de la part de « Dieu », répondit le Jésuite. Vauvenargues le chassa, puis, se tournant vers ses amis :

«... Cet esclave est venu, « 11 a montré son ordre, et n'a rien obtenu. »

Outre que ce langage et cette attitude de théâtre en un pareil moment n'étaient pas dans le caractère de Vauvenargues, ce récit, dénué de toute preuve, est infirmé par la date même où il fut publié. Le Siècle de Louis XV a paru dans l'édition de Kehl en 1786, et Vauvenargues est mort en 174(). Comment expliquer que pendant quarante années le silence ait été gardé sur ce point.' Marniontel, qui fréquentait assidùuient Vauvenargues dans les derniers temps de sa vie. n'y fait aucune allusion; il dit simplement et avec toutes les apjuircni-es de la vérilé : a N'auvenargues est mort dans les sentiiucnls d'un chrétien philosophe ».

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Mais si son âme n'était plus croyante, son esprit resta profondément religieux. Il garda toujours le respect des croyances qu'il ne partageait plus. Il estimait les choses divines trop graves pour être traitées légèrement, trop vraies dans leur essence, sinon dans leurs formes, pour être atteintes par la critique superficielle et ironique des esprits forts; il pensait aussi que le sentiment religieux porte en soi sa certitude et qu'il ne faut pas l'attaquer par le ridicule ; « car on blesse par là ses partisans sans les confondre ». Enfin sa nature, pleine de tact et de goût, ne pouvait souffrir le ton railleur qui régnait dans les polémiques du temps : « Le plus sage et le plus courageux de tous les hommes, M. de ïurenne, a respecté la religion; et une infinité d'hommes obscurs se placent au rang des génies et des âmes fortes, seulement à cause qu'ils la méprisent *. »

Quant aux solutions diverses que la philosophie a proposées au mystère de l'existence humaine, Vauvenargues ne paraît ni les connaître ni s'en soucier. Sa morale ne vise pas si haut; elle ne

1. Réflexions et Maxime.t, 875. C'est à propos de cette pensée, tpic Voltaire érrivit à Vauvcnarg-ues (mars 174K) : « Il y a des choses qui ont affligé ma philosophie. Ne peuton pas adorer l'Etre suprême sans se faire capucin? » La qualification de « capucin » ai)pliquée à Yauvenarf^ues se retrouve sur l'exemjjlairc d'Aix, de la main de Voltaire, en face de celte maxime.

dépasse pas les bornes naturelles et le but positif de la vie; les limites de notre existence sont, à ses yeux, celles de notre destinée. « Le temps où nous ne serons plus, dit-il, est-il notre objet? » Tout au plus lui est-il resté de ses premières croyances la foi vague à une fin dépassant notre existence d'icibas; car il fait allusion quekiuc part à « ces nobles efforts où la vertu, supérieure à soi-même, francbit les limites mortelles de son court essor, et, dune aile forte et légère, échappe à ses liens ».

Cette insouciance des hautes questions, cette impuissance à aborder les régions supérieures de la philosophie et à concevoir l'infini sous aucune de ses formes, condamnaient par avance la doctrine de Vauvenargues à une certaine médiocrité. La recherche des grandes vérités objectives de l'ordre moral, telle par exemple que Kant l'a poursuivie dans la Critique de la raison pratique, dépassait de beaucoup ses facultés de spéculation. Un caractère éminemment subjectif marqua toutes ses pensées.

Il est cependant, parmi les problèmes généraux qui forment la préface de l'éthique, une question où le moraliste est obligé de prendre parti dès l'abord, et qui donne, pour ainsi dire, la clef de sa doctrine : la question du libre arbitre. Quel [)ouvoir l'homme exerce-t-il sur ses déterminations? l"^sl-il rinstruinent dune fatalité invincible ou d'une

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libre volonté? Et, p:ir suite, dans quelle mesure est-il responsable de ses actes?

Si la logique était ce qui règle les choses de l'àme, il semble que la vie et le caractère de Vauvenargues, son amour de l'action, sa passion de la gloire, son ardeur dans la lutte contre la destinée, soient une réponse péremptoire à ces graves interrogations et proclament en lui un partisan convaincu de la liberté morale. Loin de là, sa Toi au déterminisme est absolue. Regardez, dit-il, laiguille qui marque les heures sur une pendule : se meut-elle comme il lui plaît sur le cadran? — Non, des ressorts cachés la poussent et , minute par minute, seconde jjar seconde, règlent sa marche. Ainsi de notre âme. Des ressorts mystérieux et puissants agissent sur elle; nous les appelons instincts, appétits, désirs, habitudes, passions, rêves; — souvent même nous ne pouvons les nommer, tant ils sont déliés, ténus, enfouis au fond de notre être. Mais, quels qu'ils soient, l'âme asservie leur cède toujours. Quand elle se croit arbitre de ses actes, elle se trompe, et « la volonté n'est qu'un désir qui n'est i)as combattu ».

Spinoza avait déjà dit que « les hommes s'imaginent être libres parce qu'ils ont conscience de leurs actions sans avoir conscience des causes qui les déterminent ». Vauvenargues, qui n'avait lu ni y Ethique ni les Lettres à Ol(leiibiir>^, exprime la

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même idée : « Ce qui dérobe à l'esprit le mobile de ses actions n'est que leur vitesse infinie. Nos pensées meurent au moment où leurs effets se font connaître; lorsque l'action commence, le principe est évanoui; la Aolonté paraît, le sentiment n'est plus; on ne le trouve plus en soi, et l'on doute qu'il y ait été. »

Si le monde moral n'est pas celui de la liberté, fjuel est-il donc ? La généreuse nature de Yauvenargues lui inspira, dans ces recberches, une solution originale et profonde. Il existe en nous, pensait-il, un sens intime et délicat, révélateur merveilleux du beau et du bien , le cœur. La subordination absolue de la raison au sentiment, du mouvement réfléchi au mouvement naturel devint ainsi le principe de sa théorie morale; et la célèbre maxime, « les grandes pensées viennent du cœur », en fut la plus vive expression.

Ce cjue Vauvenargues entendait par « le sentiment », c'était une faculté spontanée avant ses perceptions propres comme un organisme indépendant, tout à fait différente de la conscience, dont J.-J. Rousseau va bientôt faire un instinct d'un caractère spécial, « un instinct divin », le juge infaillible de nos actions, « le vrai guide de l'âme ». La conscience, en effet, raisonne encore; elle comporte une aj)j)robation ou une réprobation intérieure. Rien de pareil dans les mouvements du

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cœur : ce sont de pures émotions qu'aucune appréciation critique n'accompagne. Il faut faire de belles actions, non parce qu'elles ont été jugées telles au tribunal de la conscience, mais parce qu'elles sont suivies d'une jouissance secrète pure et exquise, parce qu'elles satisfont à un besoin impérieux de notre être.

Une grande part de vérité était contenue dans ces pensées. Le sentiment a des illuminations soudaines, des éclairs de divination qui dépassent infiniment les froides lumières de la raison. Dans la recherche désintéressée du bien, comprendre est peu de chose, sentir est tout. Les auteurs des plus belles découvertes de l'ordre intime étaient des esprits assez médiocres au point de vue spéculatif; et des créatures très humbles, très naïves, dont l'intelligence ne pouvait certes se hausser à la connaissance réfléchie du juste et de l'injuste, ont accompli, par la seule inspiration de leur cœur, des merveilles de délicatesse morale. La logique a fait, au contraire, plus d'une victime; il est des âmes qui se sont damnées par syllogisme, et à qui l'esprit du mal a pu dire, comme à ce réprouvé de VJùifer du Dante : Ta non pensavi c/i'io loi^o fossi, « Tu ne savais pas que je fusse logicien ».

L'originalité d'une telle doctrine est d'avoir été conçue en dehors de tout principe impératif, religieux ou rationnel. Mais cela en fait aussi la fai-

blesse. Sur quelle base fondei" l'idée du bien, si raccomplissement du devoir n'est plus l'acte conscient d'une volonté libre, mais le mouvement spontané et, si je puis dire, la fonction naturelle d'une âme inspirée ? Que devient la loi morale dès qu'on lui conteste le caractère d'obligation absolue, immuable et universelle, — caractère si beau et si certain que la critique inexorable de Kant a dû désarmer devant lui? Enfin, quelle étrange conseillère que la sensibilité, aussitôt que, livrée à elle-même et privée de l'appui de la raison, elle revêt la forme de la passion! Où mène-t-elle alors? Capricieuse, mobile, fantasque, soumise d'assez près à l'influence de l'organisme physique, elle porte l'âme aux plus grands enthousiasmes, ou bien elle l'abandonne aux pires misères de la personnalité; semblable à l'esprit divin qui souffle oii il veut, elle crée, suivant le jour, suivant l'heure, des héros et des martj'rs ou des lâches et des voluptueux. Et ne sont-ce pas les cœurs les mieux nés qui, sous son empire, ont donné le spectacle des plus singulières défaillances, des plus incroyables égarements?

A vrai dire, les préce])tes divers dans lesquels Vauvenargues a résumé ses idées sur la direction de la vie ne constituent pas une doctrine morale; ou plutôt c'est la doctrine de ceux qui n'ont besoin d'aucun système de philosophie jiour apercevoir le

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bien et pour le faire. Elle ne s'adresse pas à la masse de l'humanité, dont les instincts seront toujours vulgaires, égoïstes, violents et sensuels, mais à l'élite des âmes droites et pures qui trouvent en elles, dans les impulsions nobles de leur nature, dans le mouvement désintéressé de leur cœur, le principe du devoir et la force de l'accomplir.

La prévention de Yauvenargues contre la raison est si opiniâtre que, après avoir placé dans le sentiment le foyer de toute émotion morale, il en veut faire encore la source la j)lus haute des vérités de l'intellect. « N'y a-t-il pas, se demande-t-il, d'autre manière de connaître que par discussion ? » N'existet-il pas, dans le monde des idées, d'autre certitude que celle de la spéculation pure? La vérité ne seraitelle pas accessible aussi « j)ar les routes du cœur » ?

Pascal avait aperçu déjà que certaines notions se présentent spontanément à notre esprit avec une évidence irrésistible, sans le concours du raisonnement ni de la réflexion, et, dans un moi-ceau célèbre, il avait revendiqué les droits du cœur à la connaissance de la vérité. Mais cette pensée, neuve et grande, il ne l'avait saisie, comme une arme qu'il eût trouvée sur son chemin, que pour blesser et humilier la raison; car, le coup porté, il l'avait rejetée aussitôt, la déclarant non moins fausse et dangereuse, proclamant « qu'il n'y a jjoint de certitude hors la foi ».

Vauvenargues, qui n'a plus la foi religieuse, afiirme sans réserve la supériorité de la méthode intuitive sur les procédés de la réflexion artificielle. Certes, une distinction est ici nécessaire : dans les sciences mathématiques, où les principes sont toujours simples, absolus, dégagés de toute réalité, les formules exactes sont d'incomparables instruments de découverte; mais, dans les autres sciences, la vérité est chose si fugitive, elle réside parfois dans des nuances si délicates, qu'il est bien rarement donné à la pure logique de l'atteindre. L'instinct si pénétrant de Vauvenargues saisit cette idée avec une finesse remarquable. « Toutes nos démonstrations, s'écrie-t-il dans un bel élan, ne tendent qu'à nous faire connaître les choses avec la même évidence que nous les connaissons par sentiment. Coiinaitre par sentiiuent est donc le plus haut dei^ré de connaissance '. »

Mais, pour pratiquer ces voies mystérieuses du cœur, pour « s'éclairer dans ces routes obscures », une disposition particulière de l'âme est nécessaire. Ce n'est pas l'ambition superbe et inquiète, c'est l'amour au sens le [jIus pur et le plus mystique du mot; ce n'est pas la passion orgueilleuse de la science, c'est « le tendre sentiment » de la vérité.

Une esthétique nouvelle, l'esthétique du vrai,

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