ANNEES DE JEUNESSE
fut transporté. L'antiquité se fit ainsi connaître à lui sous son aspect héroïque. Les vives couleurs et le charme pittoresque de l'historien des Hommes illustres captivaient son imagination; la généreuse ardeur qui se dégage de ces grandes biographies se communiquait à son cœur. Un idéal de vie noble se révélait à lui; il s'éprenait de cette société antique, si fortifiante pour les énergies individuelles, si favorable au déploiement' de toutes les facultés de l'homme. Une lettre qu'il adressait dix ans plus tard à un ami nous a conservé le souvenir de la profonde impression que produisaient sur sa jeune âme les belles pages de Plutarque : « J'en étais fou, écrivait-il; le génie et la vertu ne sont nulle part mieux peints; l'on y peut prendre une teinture de l'histoire de la Grèce, et même de celle de Rome. L'on ne mesure bien, d'ailleurs, la force et l'étendue de l'esprit et du cœur humains que dans ces siècles fortunés; la liberté découvre, jusque dans l'excès du crime, la vraie grandeur de notre âme; là, la force de la nature brille au sein de la corruption; là, })arait la vertu sans bornes, les plaisirs sans infamie, l'esprit sans affectation, la hauteur sans vanité, les vices sans bassesse et sans déguisement. Pour moi, je pleurais de joie lorsque je lisais ces JVt's; je ne passais point de nuit sans |)arler à Alcibiade, Agésilas et autres; j'allais dans la place do Rome, pour haranguer avec les Grac-
ques, et pour défendre Caton, quand on lui jetait des pierres. Vous souvenez-vous que, César voulant faire passer une loi trop Ji l'avantage du peuple, le même Caton voulut l'empêcher de la proposer, et lui mit la main sur la bouche, pour l'empêcher de parler? Ces manières d'agir, si conti'aires à nos mœurs, faisaient grande impression sur moi *. »
Sur ces entrefaites, un Sénèque et les lettres de Brutus à Cicéron tombèrent entre ses mains; il les lut et s'en pénétra avec la même émotion : « Ces lettres sont si remplies de hauteur, d'élévation, de passion et de courage, qu'il m'était bien impossible de les lire de sang-froid; je mêlais ces trois lectures, et j'en étais si ému, que je ne contenais plus ce qu'elles mettaient en moi; j'étouffais, je quittais mes livres, et je sortais comme un homme en fureur, pour faire plusieurs fois le tour d'une assez longue terrasse, en courant de toute ma force, jusqu'à ce que la lassitude mît (in à la convulsiofl. »
Singulier privilège de quelques esjjrits, qui ne sont pas toujours parmi les plus grands : leur œuvre, abstraction faite de sa valeur originale et de sa beauté d'expression, semble douée du [)ouvoir propre de susciter, à travers le temj)s et l'espace, certains mouvements dans les Ames; elle agit à