‹ VauvenarguesChapitre 3 sur 37 · ANNEES UE JEUNESSE · texte numérisé non relu

ANNEES UE JEUNESSE

la façon d'un levain mystérieux; elle féconde la pensée de milliers, peut-être de millions d hommes; elle fait vibrer au fond des cœurs la libre cachée qui sans elle n'aurait peut-être jamais tressailli. A peu près dans le même temps et au même âge que Vauvenargues, J.-J. Rousseau, sur la foi du même écrivain, se passionnait pour les héros de l'antiquité, se pi'oposait le même idéal et nommait Plutarque « son maître et son consolateur' ». Et voici qu'après eux toute une génération allait naître qui puiserait aussi à cette source ancienne et y chercherait ses modèles.

Quand le moment fut venu pour Vauvenargues de décider de la direction de sa vie, deux carrières, les seules qui fussent alors permises à un homme de son âge et de sa condition, s'ouvraient devant lui : l'armée et l'Eglise. Rien ne l'inclinait à la vie religieuse, tandis que tous ses goûts le poussaient déjà vers l'action. Il choisit la carrière des armes.

Sa qualité de gentilhomme lui donnant un accès immédiat au grade d'oflicier, il entra comme souslieutenant dans l'un des premiers corps d'infanterie, le plus brillant et le i)lus recherché, le Régiment du Roi ',

C'est un grand dommage qu'il ne nous reste

1. Ainsi noiniiié parce que le roi s'en était réservé le eonimaiidcment supérieur et la propriété ; le service y était fait en son nom par un colonel-lieutenant.

aucun portrait de Yauvenargues et que nous ne puissions nous le représenter, à cette heure de sa jeunesse, dans sa grâce un peu fière et déjà pensive, sous l'élégant uniforme qu'il venait de revêtir i. Car notre esprit est ainsi fait que, dans ses évocations du passé, il est plus exigeant pour les hommes qui furent mêles à l'action que pour ceux qui vécurent seulement j)ar la pensée. Si, pour un Spinoza ou un Ivant, il se contente d'entrevoir une vague silhouette inclinée dans la pâle lumière d'un cabiaet d'étude, il veut, pour les personnages qui agirent dans la réalité et qui, selon la belle expression de l'un d'eux, y projetèrent leur âme, ressusciter leur image précise et s'en former une vision distincte avec leur attitude, leur geste et leur vivante physionomie d'autrefois. A peine engagé, Yauvenargues partit sous les ordres du maréchal de Yillars, qui allait conduire en Lomhardie contre les Iuq)érianx sa dernière campagne (octobre 1733j. Pour un jeune oflicier, c'était un heureux début qu'une expédition au delà des Alpes sous un chef tel que le héros de Denain, — un beau songe pour une imagination tout imjirégnée de Plutarcpie et passionnée de vie antique.

1. Cfl uniforme était de drap g-i'is clair, doublé de bleu de roi qui ressortait dans le collet, les parements et les rctroussis, avec les boutonnières do soie d'or et les brandebourgs aurore.

Les ardents désirs, les « espoirs enchanteurs », les brillants projets qui remplissaient l'âme de Rousseau adolescent, lorsqu'il pénétra pour la première fois en Italie, fermentaient dans le cœur de Vauvenargues, et la pensée de « suivre Annibal à travers les monts » le ravissait aussi comme « une gloire au-dessus de son âge ».

Les opérations militaires furent menées par Villars avec une vigueur que la vieillesse n'avait pu éteindre. Le Régiment du Roi se signala aux sanglantes victoires de Parme et de Guastalla 1734) et se couvrit d'honneur, l'année suivante, au passage du IMincio. En mai 1730, les hostilités ayant pris lin, il rentra en France et fut dirigé sur les places de Bourgogne et de Franche-Comté. Après l'activité et l'attrait dune campagne victorieuse, Vauvenargues allait connaître la monotonie de la vie de garnison.

C'était alors, plus qu'en aucun temps, une existence bien fastidieuse que celle des garnisons de province. Par une pratique constamment suivie sous l'ancienne monarchie, les régiments, aussitôt la ])aix signée, étaient ramenés à de très faibles effectifs, et les états-majors se dispersaient. Les officiers de quelque fortune retournaient à Versailles ou dans leurs terres, pour ne re})rendre du service actif qu'à la prochaine guerre; ceux ([ui restaient au coi'ps, n'ayant même plus sous leurs ordres assez

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d'hommes pour exécuter des manœuvres d'ensemble, tombaient dans l'oisiveté et l'ennui : de temps à autre, l'exercice d'un peloton ou d'une compagnie, les gardes, les honneurs, quelque revue, les en tiraient pour un jour, et c'était tout. Le soir, on avait l'auberge, les plaisirs vulgaires et les distractions galantes.

Comme les autres, Vauvenargues paya tribut à la condition de son âge; il eut ses folies, ses entraînements, ses amours prompts et faciles. 11 composa même, vers cette époque, quelques poésies erotiques, dont il s'excusa par la suite : « Lorsque je les ai hasardées, écrira-t-il un jour à Voltaire, j'étais dans un âge où ce qui est le plus licencieux paraît le plus aimable. Vous pardonnerez ces erreurs d'un esprit follement amoureux de la liberté, et qui ne savait pas encore que le plaisir même a ses bornes. » Cette intempérance juvénile est un trait que je tiens à marquer; car on s'est })lu trop souvent à le laisser dans l'ombre : il n'altère pas la physionomie grave et pure qui se dégagera plus tard, et Ion a ainsi, pour ces premières années, un Vauvenargues pas trop candide et plus humain.

Mais déjà, dans cette vie dissipée et oisive, des goûts moins frivoles et une tournure d'esprit plus sérieuse commençaient à le distinguer de ses camarades. Dans l'intervalle des plaisirs il savait trouver des heures de travail et de solitude; il sauvait chaque

jour quelques instants pour la lecture et la rêverie, et dans le temps même qu'il donnait au monde ou au service, il aimait à se recueillir par le silence. Cette habitude de la retraite et cette pratique de la vie intérieure se développèrent rapidement et lui constituèrent bientôt une originalité marquée.

C'est un fait commun que les personnes qui s'isolent excitent de la déférence chez les individus qui les entourent; car l'homme tend à placer haut ce qu'il sent loin de lui; mais le respect qu'elles inspirent est presque toujours mêlé d'une secrète antipathie ou de quelque méliance. Le sentiment qu'on témoignait à Vauvenargues n'était, au contraire, qu'une affectueuse considération , parce que sa réserve n'avait rien de hautain, son silence rien de dédaigneux, parce qu'il restait avec tous simple, naturel, aimable et cordial. Son langage était même empreint de familiarité si, par ce mot, on entend avec lui « un commerce libre et ingénu » où, dans la plus grande expansion, la grâce et la délicatesse ne perdent jamais leurs droits.

L'autorité morale, qui, sauf quelques exceptions rares et supérieures, n'est point le partage de la jeunesse, lui vint ainsi de très bonne heure. Un surnom, celui de « Père », que ses camarades lui donnaient en riant, témoigne de l'estime qu'ils faisaient de lui. Et plus tard, cette autorité s'affermissant, un de ceux qui l'ont le mieux connu.

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Marmontel, a pu dire de lui : « Il tenait nos âmes dans ses mains ».

Pour avoir acquis si tôt une telle influence, il fallait qu'il possédât aussi, à un degré éminent, le don sympathique de la parole, c'est-à-dire la faculté de manifester son esprit dans toutes les nuances par l'accent, par le geste, par le regard, par la grâce de sa personne. Ce n'est donc pas dans ses écrits, c'est dans ses entretiens qu'aurait été déposée la fleur de sa pensée, et elle serait irrémédiablement perdue. Le sacrifice de la meilleure part de leur œuvre est la rançon imposée à ceux qui eurent le charme entraînant ou persuasif de l'expression : vivants, ils exercent l'action la plus directe et la plus despotique sur les esprits; tandis qu'ils ])arlent, ils sont vraiment les maîtres des âmes, et ils ont la superbe jouissance de sentir qu'ils les dominent. Mais leur pouvoir disparaît avec eux; car les belles paroles qui tombèrent de leurs lèvres, on ne les répétera jamais telles qu'ils les ont dites.

Que se passait-il, pendant ces heures de solitude et de recueillement, dans cette tête de vingt-deux ans ? De quelles pensées était faite sa rêverie ? — D'une belle idée et d'une grande passion.

L'idée, c'était que les choses de l'âme sont seules dignes d'intérêt, qu'elles ont une valeur de tous les jours et de tous les instants, qu'elles constituent, à l'exclusion de toutes les sciences, la seule con-

naissance nécessaire, et que les jouissances qu'elles procurent à qui les étudie dépassent infiniment tous les plaisirs du monde. Cette préoccupation morale, qui n'apparaît généralement que tard chez les esprits les plus réfléchis et qui est prescjue toujours le fruit d'une longue expérience, d'un long voyage à travers la vie pratique ou spéculative, était déjà tout éveillée chez Yauvenargues. Ce fut là vraiment sa faculté maîtresse : il l'appliquait à soi-même, à ses lectures, à ses amitiés, à ses relations de société, à la carrière qu'il avait choisie; en tout, son regard allait droit au sens moral des choses avec une pénétration singulière.

La passion, c'était la gloire. Si l'idée morale vaut seule l'effort de penser, la gloire vaut seule la peine de vivre. Ici encore, son âme se révélait aussi précoce que son esprit; car ce qu'il rêvait, c'était la gloire envisagée dans sa réalité la plus haute et non dans ses apparences vaines, dans ses résultats supérieurs et non dans les effets qui satisfont les vanités vulgaires. L'amhition qui l'animait était la plus noble de toutes et la plus élevée, sans rien de mesquin ni de frivole, fondée sur les instincts les plus généreux de la nature humaine, désintéressée même, si tant est qu'un pareil sentiment ])uisse être jamais pur de toute considération personnelle. « De souhaiter malgré soi, éci"ivait-il à un ami, un peu de domination parce qu'on se sent

né pour elle; de vouloix^ plier les esprits et les cœurs à son génie; d'aspirer aux honneurs pour répandre le bien, pour s'attacher le mérite, le talent, les vertus, pour se les approprier, pour remplir toutes ses vues, pour charmer son inquiétude, pour détourner son esprit du sentiment de nos maux, enfin pour exercer son génie et son talent dans toutes ces choses; il me semble qu'à cela il peut y avoir quelque grandeur*. »

Il s'éprit de la gloire comme d'une maîtresse : elle lui inspirait des pensées tendres et des accents de poésie, et c'est en amant qu'il parlait d'elle : « Les feux de l'aurore, écrit-il dans ses Réflexions et Maximes, ne sont pas si doux que les premiers

regards de la gloire. La gloire embellit les héros »

Elle est notre unique raison de vivre, elle fait tout le charme et le prix de l'existence, et l'on n'a point vécu quand on ne l'a pas aimée. A un ami trop indolent et voluptueux il fait honte de son indifférence pour la gloire, comme il lui reprocherait de vouloir vivre sans connaître l'amour : « Un homme qui dit : la gloire coûte trop de soins, je veux vivre en ])aix si je puis, — je le compare à celui qui ferait le projet de passer sa vie dans un long et gracieux sommeil. 0 insensé! pourquoi voulez-vous mourir vivant ? »

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