rtrflc.riiins sur dirers sujets, § 5'i
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était en germe dans cette théorie; car c'est un fait curieux que les effets du beau sur la sensibilité aient été observés de si bonne heure par les philosophes, et qu'il ait fallu tant de siècles à l'esprit humain pour s'apercevoir que, dès que le vrai entre dans l'âme, il l'anime et l'éclairé aussi comme un rayon divin, que l'émotion fugitive qui naît alors au fond de l'être peut également se fixer dans une forme précise et durable, et que la science a ses grands inspirés comme l'art et la poésie.
Quel regret que le temps ait manqué à Vauvenargues pour développer ses idées dans cet ordre! Notre école philosophique aurait eu ainsi l'honneur du beau mouvement de pensée que Jacobi allait bientôt créer en Allemagne et qui devait y passionner les plus grands esprits. Sans doute, Vauvenargues n'était pas doué de l'imagination spéculative à un degré assez éminent pour porter la question aussi haut dans les régions métaphysiques. Mais il eût plaidé avec autant de force et de hardiesse la cause de la conscience naturelle, et j)eut-ètre eût-il découvert dans ces matières subtiles des nuances i)Ius fines et plus délicates.
Une application heureuse de ces principes fut d'introduire dans la critique littéraire un élément ([ui n'y avait i)as encore figuré et dont l'exclusion absolue la condamnait à être toujours sèche et étroite, mais dont on a f;iiï de notre temps un sic-
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gulier abus, — le sentiment, ou, pour l'appeler d'un autre nom, le moi.
Tout le plaisir des lettres se réduit pour ^^auYenargues aux émotions qu'elles lui procurent. Les beautés d'une œuvre, si accomplies qu'elles soient, lui seifiblent de peu de prix si elles ne remuent en lui quelque libre intime, et le plus grave reproche qu'un écrivain puisse encourir à ses yeux est de ne le point toucher. Le goût, tel qu'on l'entendait au siècle précédent, change dès lors de caractère. Chez Boileau, chez Fénelon même, c'était une faculté de l'esprit, acquise plutôt qu'innée, fondée sur la conception abstraite d'un idéal littéraire, développée par l'étude constante des auteurs anciens, et soumise aux règles immuables de la tradition classique. Chez Vauvenargues, au contraire, c'est. un don tout spontané, une forme de la sensibilité; son principe est que, avant tout, « il faut avoir de l'âme pour avoir du goût », que le discernement s'affine à mesure que le seys moral s'épure et s'élève, et que le meilleur juge d'une œuvre n'est pas le plus éclairé, mais celui qui est le plus capable d'être ému par le beau et de se passionner pour le vrai. Voilà pourquoi ses esquisses critiques, si neuves, si intéressantes, ne se composent que d'impressions. Ses études sur Pascal, Racine, Bossuet, Fénelon, sur ses maîtres jiréférés du xvu" siècle, sont moins des
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jugements que la confidence du commerce intellectuel qu'il a entretenu avec ces nobles esprits, la révélation des pensées graves, tendres et charmantes qu'ils ont éveillées dans son àme.
Jusqu'cà Yauvenargues et longtemps encore après lui, on a fort bien su a})précier, estimer, admirer nos grands écrivains; un juste tribut d'éloges et de vénération leur a été payé. Mais Yauvenargues est le premier qui les ait aimés pour les affinités de cœur et d'esprit qu'il trouvait en eux. Il a aimé Racine pour son exquise sensiliilité, pour sa j)assion profonde et toiichante ; il a aimé Fénelon l)0ur son ingénuité, pour sa tendresse et sa grâce; il a aimé La Fontaine pour son naturel et pour « ce charme de simplicité que rien n'égale » ; il a aimé Pascal pour la chaleur de son àme, jiour la noblesse de sa nature, et parce qu'un lien secret, celui de la souffrance, les unissait tous deux.
Mais, à faire ainsi du sentiment le seul juge de ses impressions, il a méconnu ]\Iolièrc, dont il admirait pourtant le génie dramatique. C'est que Yauvenargues répugnait à la raillerie : elle le choquait intimement et lui seudjlait peu digne d'un esprit sérieux et délicat. La satire par le ridicule lui paraissait une forme tout à fait inférieure de la critique morale, (f parce que, disait-il, le ridicule ne j)résentc ordinairement les hommes que d'un seul côté, qu'il charge et grossit leurs défauts.
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qu'en faisant sortir vivement ce qu'il y a de vain et de faible dans la nature humaine, il en déguise toute la force et toute la grandeur, et qu'enfin il contente peu l'esprit d'un philosophe, i)lus touché de la peinture d'une seule vertu que de toutes ces petites défectuosités, dont les es[)rils superficiels sont si avides ». Il déplorait donc que l'auteur du Misanthrope eût abaissé des facultés si rares à ne peindre que les travers de l'homme, ses mesquineries, les effets comiques de son impertinence, de sa vanité ou de sa sottise, et ne se fût pas a[)pliquc plutôt à la peinture des grands caractères et des fortes passions. Ici le goût et le cœur de Vauvenargues étalent en défaut. Qu'il n'ait pas apprécié l'hilarité bienfaisante, la gaieté franche et généreuse de Molière, passe encore. Mais comment n'avait-il pas deviné, sous le mas([uc railleur, les larmes secrètes et le large fond de tendresse humaine?
Si Yauvenargues attribue à l'instinct un rôle aussi considérable dans la direction morale de la vie et dans l'exercice de la ])ensée, c'est qu'il tient la nature humaine en plus haute estime qu'on ne l'a fait jusqu'alors. « L'homme, écrit-il dans ses Ma. rimes, est maintenant en disgrâce chez tous ceux (|ui pensent, et c'est à qui le chargera de plus de vices; mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes' ses vertus. »
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Un grand arrêt avait été porté sur l'homme au xvii" siècle : Port -Royal, le considérant comme une créature déchue, mauvaise, incurablement infectée de ces vices originels qui, suivant l'énergique expression de Saint-Cyran, « la souillent et la diffament devant Dieu », l'avait profondément humilié dans sa raison afin de lui faire sentir l'impérieux besoin d'une aide surnaturelle. A l'autorité de cette grave sentence , dont seul Molière en son temps avait osé faire appel , La Rochefoucauld avait fourni des arguments nouveaux : sans offrir à l'homme les moyens de se relever de sa dégradation, il s'était complu à disséquer cruellement son cœur, à le mutiler, à n'y reconnaître pour mobiles de ses sentiments que la vanité et l'intérêt. C'est contre ce jugement qui ne laissait rien subsister des qualités instinctives ni des vertus naturelles de l'homme que ^ auvenargues s'est inscrit en faux.
Certes, la thèse brilhinlc de La Rochefoucauld nest trop souvent que vérité. Combien est-il, en effet, de nos pensées et de nos sentiments que n'entachent nul égoisme, nulle considération personnelle? Mais il y a aussi tels instants où, de ce fond de misère morale, sort un cri de l'âme, un mouvement irréfléchi qui nous porte hors de nous , un élan soudain vers (juelque chose qui n'est pas nous, fpii est unf aulic créatui'c, un parent, un ami, une
amante, un inconnu, une portion de l'humanité, qui parfois même n'est qu'une simple conception de notre esprit, une grande et belle idée; et alors nous nous donnons sans réserve ni arrière-pensée, avec joie et enthousiasme, à cette créature qui nous est étrangère, à cette idée qui peut-être ne se réalisera jamais. Et quand il serait vrai que, même dans le sacrifice entier de notre fortune et de notre vie, nous serions mus encore par l'intérêt ou la vanité, qu'importe? « Le bien où nous nous plaisons change-t-il donc de nature, cesse-t-il d'être le bien ? « Cet amour-propre dont La Rochefoucauld a voulu faire le principe de toutes nos actions n'est pas nécessairement, ainsi qu'il l'a défini, « l'amour de nous-mêmes et de toutes les choses pour nous ». Tout sentiment est susceptible de recevoir des formes diverses, selon les cœurs où il pénètre. A V amour-propre qui, en effet, place son seul objet et trouve sa seule fin en lui-même, Vauvenargues oppose V amour de soi qui se répand au dehors, se réfléchit sur les autres êtres et se confond ainsi avec l'amour des autres, avec lamour de l'humanité entière. C'est ce noble égoïsme qui est celui des grandes âmes, et qui a fondé la tradition de vertu, de justice et de générosité par laquelle le monde vivra éternellement.
Voilà ce que Vauvenargues a vu admirablement à la clarté radieuse de son cœur. Sans illusion sur
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les faiblesses de l'homme, sans indulgence pour ses vices, il lui a rendu ses vertus, il lui a restitué ses titres de grandeur et de noblesse, et le jugement qu'il a formulé restera un des plus équitables qu'on ait prononcés sur la nature humaine.
Curieux contraste : La Rochefoucauld , né au premier rang, doté de la plus grande fortune, aimé de l'aujour le plus passionné et le plus touchant dans sa jeunesse, entouré d'illustres et exquises amitiés dans sa vieillesse, comblé, semblet-il, de toutes les faveurs du sort, n'a rapporté du voyage de la vie qu'une expérience amère, et du spectacle de l'humanité qu'un pessimisme dédaigneux, Vauvenargues, au contraire, pauvre, toujours souffrant, malheureux dans toutes ses entreprises, conserve la sérénité de son âme et l'équité de son jugement, proclame que l'homme est capable de bonté, de désintéressement et d^amour, et, lorsque la mort vient le saisir à trente et un ans, « remercie à genoux la nature de ce qu'elle a fait des vertus indépendantes du bonheur ».
Les doctrines jansénistes rencontrent chez Vauvenargues une opposition plus vive encore. Port- Royal avait institué et soutenu une lutte sans trêve contre les passions : Vauvenargues les exalte et les glorifie comme le principe de toute activité morale, comme la vie même de l'âme. « C'est une folie, écrit-il à Mirabeau, de les combattre; car la vie sans
passions ressemble à la mort, et je compare un homme sans passions l\ un livre de raisonnements; il n'a pas la vie en lui, il ne sent point, il ne jouit de rien, pas même de ses pensées. »
C'est le propre des convictions profondes d'aller jusqu'aux dernières conséquences de leur principe. Vauvenargues est si intimement persuadé de la beauté morale et de la nécessité de l'action, que, par crainte de ralentir ou de troubler l'homme dans ses entreprises, il n'a garde de le prémunir au moins contre les dangers de la passion, et préfère l'absoudre d'avance de toutes les suites où elle le peut entraîner. « Qui veut se former au grand, ditil, doit risquer de faire des fautes et ne pas s'y laisser abattre. » Mais, dans le secret de sa conscience, il va plus loin : les forfaits illustres accomplis sous l'empire d'une grande idée le remplissent d'une admiration qu'il n'ose avouer, et, du fond de son âme, il porte envie aux temps disparus où ces excès magnifiques de l'énergie humaine se produisaient librement. « Nous ne portons plus le vice à ces extrémités furieuses que l'histoire nous fait connaître; nous n'avons pas la force malheureuse que ces excès demandent, trop faibles pour passer la médiocrité même dans le crime. » A toutes les époques de forte civilisation, le rêve d'un passé idéal a été la diversion des esprits dont la réalité sociale comprimait le développement. Les âmes tendres et
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généreuses de l'âge précédent s'étaient ainsi complues avec Fénelon au songe aimable d'une paisible et primitive Salcnte : c'est aux bcures les plus somI)res de la république romaine, au siècle des Gracques, de Marius et de Sylla, de Catilina et de Brutus, que Vauvenargues se re})ortait toujours : là seulement, sa vive imagination se déployait à l'aise et se donnait carrière '.
Il ne suflisait pas d'affranchir l'homme dd joug imposé à ses passions, pour que rien ne l'arrêtât plus dans l'exercice de son activité. Une grave pensée pesait encore sur lui et l'obsédait continuellement, celle de la mort. Depuis des siècles c'était la grande pensée chrétienne. S'il était un })oint où les docteurs de l'Eglise se fussent toujours accordés, c'est que la mort est pour le chrétien la chose importante, essentielle et unique, et qu'il n'a pas trop de tous les instants de la'vie pour y songer et s'y préparer. Mais jamais peut-être cette idée n'avait été mise dans une plus vive lumière qu'au temps des grands directeurs S])irituels et des illustres sermonnaircs du xvii'' siècle. Depuis Port- Royal jusqu'aux Jésuites, depuis le Traité de la connaissance de Dieu de Nicole oii la pensée du trépas
1. Voir la belle lellre ;i Mirabeau (13 mars 17'iO) : « J'aurais très bien vécu avec Catilina, au hasard d'être poignardé, d'être brûlé dans mon lit; mais, pour Caton, il eût fallu qu'un de nous deux eût (juitté Rome: jamais lu même enceinte n'aurait pu nous contenir », et<'.
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inspire au plus doux des Jansénistes de si terrifiantes images, jusqu'à l'admirable sermon de BouTdaloue sur le texte : Mémento quia pulvis es, partout la même note s'était fait entendre, le même avertissement, pressant, répété, impitoN^iblè.
A ce concert imposant des voix de l'Eglise , Vauvenargues répond par cette parole audacieuse : « La pensée de la mort nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre; il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir », affirmant ainsi cette vérité, trop méconnue avant lui, que les choses d'ici-bas ont leur valeur morale, que la poursuite d'un objet temporel n'est pas nécessairement vaine et vulgaire, et que la vie profane peut recevoir aussi le caractère sérieux et, dans un certain sens, sacré dont l'ascétisme chrétien avait fait jusqu'alors le privilège de la seule vie religieuse.
Parmi les idées de Port-Royal il en était une encore que Vauvenargues ne se lassait pas de réfuter, celle des contradictions de la nature humaine. On sait avec quelle force, avec quelle éloquence, Pascal l'avait exposée dans ses Pensées. « Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers.... S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante, et le
'Contredis toujours jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible. »
Vauvenargues ne craint pas d'opposer à ces grandes paroles cette maxime : « II n'y a point de contradictions dans la nature ' ». Croyait-il, en s'exprimant ainsi, pouvoir supprimer les faits dont Pascal avait triomphé, ces contrastes de noblesse et de misère, ces antithèses de vérité et d'erreur, ces inconséquences, cette confusion, cet « embrouillement » perpétuel de notre être? Non, mais il prétendait les concilier. Il avait une foi profonde dans une harmonie supérieure, et il s'efforçait de la réaliser en lui-même. Sa pensée s'y appliquait sans cesse. Il considérait d'abord qu'une sincérité absolue était la condition nécessaire de ce travail. « Les faux philosophes, disait-il, s'efforcent d'attirer l'attention des hommes en faisant remarquer dans notre esprit des contrariétés et des difficultés qu'ils forment eux-mêmes, comme d'autres amusent les enfants par des tours de cartes qui confondent leur jugement, quoicjue naturels et sans magie. Ceux qui nouent ainsi les choses, pour avoir le mérite de les dénouer, sont les charlatans de la morale *. » Le meilleur moyen de dégager la vérité du conflit des apparences lui semblait ensuite de s'attacher au