‹ VauvenarguesChapitre 26 sur 37 · ORIGINES MORALES · texte numérisé non relu

ORIGINES MORALES

un point de vue qu'il ne faut jamais perdre avec Vauvenargues), entre toutes les formes qui peuvent traduire une idée, celle-là, à ses yeux, est supérieure qui donne à cette idée toute sa force d'action. Ce qu'il prisait donc dans l'éloquence de Bossuet, c'était moins la noblesse incomparable du style, l'éclat et « la soudaine hardiesse » des images, l'ampleur et l'harmonie des périodes, que la vertu persuasive qu'il y reconnaissait. Ce qu'il admirait dans les Sermons, dans les Oraisons, dans le Discours sur r/iisloire u/iii'erselle, ce n'était pas « la vaine pompe des paroles », mais cet effort magnifique et continu par lequel l'illustre orateur, « né, dit-il quelque part, pour être un grand ministre sous un roi aral)itieux », entraînait les esprits, leur imposait la vérité, se rendait maître de leur conduite et de leur pensée, et faisait ainsi de l'éloquence « l'instrument le plus puissant de la nature humaine ».

Vauvenargues s'est plus d'une fois exercé à imiter le tour et la manière de Bossuet quand il a voulu élever le ton. A vrai dire, il n'y a point réussi (dans l'éloge funèbre de Seytres, par exemple), et il est tombé dans l'affectation et l'emphase. C'est un défaut que personne pourtant n'a mieux senti que lui ; car il écrivait : « L'art d'imiter, quand il n'est pas parfait, dégénère toujours en déclamation; il est très rare qu'on soit emphatique par trop de

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chaleur; mais c'est un défaut où l'on tombe presque inévitablement lorsqu'on n'est animé que d'une chaleur empruntée ».

Une même admiration, à laquelle s'ajoutait une particulière et intime sympathie, attirait VauAenargues vers Fénelon. L'àme tendre et touchante qui s'épanchait dans le Tclémaque parlait à son cœur; la grâce persuasive de ce style naturel, abondant et mélodieux charmait son esprit.

Ces qualités heureuses, dont il portait en lui le principe, exercèrent «ur son talent une influence dont la trace se suit aisément. Xe croit-on pas reconnaître la riante imagination du Cygne de Cambrai dans cette pensée : « Les premiers jours du printemps ont moins de grâce que la vertu naissante d'un jeune homme » ?

Notons aussi que, comme pour Bossuet, Vauvenargues estimait en Fénelon autant l'homme d'action que l'homme de parole et de pensée; car, sous les apparences pleines d'onction et d'aménité de l'archevêque de Cambrai , il avait aperçu ce que l'on a trop négligé de voir depuis, c'est-à-dire une nature très passionnée et secrètement ambitieuse des plus hauts emplois. « ^'ous c{ui vous êtes montré si ami de la modération dans vos écrits, lui fait-il dire par Richelieu dans un de ses Dialogues des Morts, ne vouliez-vous pas vous insinuer dans les esprits, faire prévaloir vos maximes?... Vous vouliez assu-

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jettir les hommes à votre génie particulier. Croyezmoi, c'est là de l'ambition. «

En ces noms de Pascal, de Bossuet et de Fénelon se résument les influences littéraires qui ont formé A'auvenargues. Ce furent là les véritables maîtres de son esprit et de sa pensée. Il en avait fort bien conscience, et il leur a rendu un hommage commun dans cet idéal de vie morale et intellectuelle qu'il rêvait un jour : « On voudrait penser comme Pascal, écrire comme Bossuet, parler comme Fénelon ».

En dehors de ces trois grands esprits, nul écrivain du xvii'' siècle ne paraît avoir exercé d'action notable sur Vauvenargues. Ni Racine qu'il goûtait si délicatement, ni La Fontaine dont il avait deviné le génie poétique, ne lui ont servi de modèles.

La Bruyère n'a pas eu non plus d'influence appréciable sur Vauvenargues, et, malgré le titre, malgré la similitude du cadre, \'/:'ssa/ sur quelques caractères ne procède pas des Caractères et mœurs de ce siècle. Ce n'est |)as que ^'auvcnargues n'admirât au ])lus haut degré la perfection littéraire de La Bruyère, « ce coup de pinceau si mâle et si fort, ces tours singuliers et hardis, et ces beautés où l'imitation ne peut atteindre ». C'est même son honneur d'avoir voulu relever La Bruyère du discrédit oii, si nous en croyons l'abbé d'Olivct, cet écrivain excellent était tondjé dès les premières

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années du xviiie siècle; et, pour y avoir échoué, son mérite n'en est pas diminué. Quarante ans après Vauvenargues, l'injustice qu'il aura tenté de réparer poursuivra encore l'auteur des Caractères, et l'on pourra lire, dans un recueil littéraire de l'époque *, ces lignes : « Le marquis de Vauvenargues est presque le seul de tous ceux qui ont parlé de La Bruyère qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais Vauvenargues lui-même n'a l)as l'estime et l'autorité qui devraient appartenir à un écrivain qui participe à la fois de la sage étendue d'esprit de Locke, de la pensée originale de Montesquieu, delà verve de style de Pascal, mêlée au goiit de la prose de Voltaire; il n'a pu faire ni la réputation de La Bruyère ni la sienne. » Voltaire même a dû à Vauvenargues de comprendre et de goûter La Bruyère, puisque dans le Temple du goût qui parut en 1732i il n'est fait nulle allusion aux Caractères et que le Siècle de Louis XIV (qui est de 1752: porte ce jugement élogieux, encore qu'un peu sommaire : « On peut compter [)armi les jtroductions d'un genre unique les Caractères de La Bruyère. Un style rajjidc, concis, nerveux, des expressions pittoresques, un usage tout nouveau de la langue, mais qui n'en blesse pas les règles, frappèrent le public, et les allusions qu'on y trou-

l. L' Esprit des journaux, février 1782.

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