ORIGINES LITTERAIRES
vait en foule achevèrent le succès — Ce livre baissa dans l'esprit des hommes quand une génération entière, attaquée dans l'ouvrage, fut passée. Cependant il est à croire qu'il ne sera jamais oublié. »
Mais, la part faite à l'admiration des qualités littéraires, Yauvenargucs n'a rien emprunté à La Bruyère pour le fond de la pensée. Il existait, en effet, de trop profondes différences entre leurs natures morales, et ces différences se traduisaient nécessairement par une conception tout opposée de la peinture des mœurs. La Bruyère s'est attaché, de préférence, à décrire dans un esprit de satire les ridicules et les mesquineries de l'homme social ; Vauvcnargues s'est proposé, ainsi qu'il le dit lui-même, de peindre « des mœurs plus fortes, des passions , des vices , des caractères véhéments » et tous les grands mouvements de l'âme. Dans les portraits de La Bruyère, la physionomie, les gestes, l'allure, la pose, le costume, tous les détails ont été choisis deçà et delà; ils représentent une quantité de remarques successives que l'écrivain, avec un art suprême, a ensuite réunies, combinées et fondues d'un seul jet, de façon à former un type très général, sans disparate, et d'un puissant relief. Dans les larges esquisses de Yauvenargues,, au contraire, la réalité est reproduite telle (pi'elle est, c'est-à-dire très complexe.
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très individuelle, assez confuse et mystérieuse, singulier mélange de bien et de mal. A côté de la touche qui indique le défaut, le vice, la déviation morale, il a tenu à marquer le trait cjui révèle les qualités hautes et cette partie meilleure que toute âme, même parmi les plus dépravées, renferme à quelque degré. Si ses types sont moins saisissants et, pour ainsi dire, d'une moindre valeur artistique que ceux de La Bruyère, ils sont plus vrais, plus rapprochés de la nature humaine et plus équitables envers elle.
Par le style, Vauvenargues relève encore du xvii"^ siècle, j'entends du xvii^ siècle finissant, de ces vingt dernières années où, avec La Bruyère précisément, le pur goût classique tendait à se renouveler, sinon à s'altérer déjà comme le pensait secrètement Boileau. A défaut de l'ampleur et de l'abondance, qu'il n'avait pas eu le temps d'acquérir, il réunit toutes les qualités qui font l'écrivain, l'ordonnance, la clarté, la délicatesse, le goût, la l)ropriété des termes, l'excellence de l'acception. Son principe est qu'une idée vraie peut toujours être exprimée d'une manière simple, et qu'une pensée est inexacte ou incomplète tant qu'elle n'est pas arrivée à une forme irréprochable. Ses conseils en matière de style sont des règles parfaites : « Lorsqu'une pensée est trop faible pour porter une expression simple, c'est la marque pour la
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rejeter — Lu clarté orne les pensées profondes
La netteté est le vernis des maîtres. »
Mais à côté de ces caractères classiques, le style de Vauvenargues présente déjà, tout au moins à l'état de symptômes, quelques-unes des qualités
— celles de nombre et de mouvement, par exemple
— que bientôt Rousseau et l'école romantique après lui tenteront d'introduire dans la langue. « Il faut, disait Vauvenargues, qu'il y ait une barmonie dans la bonne prose *. » La Méditation sur la foi est, à cet égard, un morceau des plus curieux; elle est semée de vers non riraés, mais d'un rythme très régulier :
« 0 Dieu! qu'ai-je fait? quelle offense
Anne votre bras contre moi ?
Vous versez dans mon cœur malade
Le fiel et l'ennui qui le rongent.
Vous séchez l'espérance au fond de ma pensée ;
Vous noyez ma vie d'amertume; Les plaisirs, la santé, la jeunesse m'échappent.
J'ai laissé tomber un regard Sur les dons enchanteurs du monde.
Et soudain vous m'avez quitté ; Et l'ennui, les soucis, les remords, les douleurs, Ont en foule inondé ma vie. »
En plus du noml)re, la langue de Vauvenargues a aussi du relief et du coloris. Peu d'écrivains ont fait un plus heureux emploi des images naturelles