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pour éclairer et animer, en quelque sorte, les pensées morales : « Les feux de l'aurore, a-t-il dit, ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire Les longues prospérités s'écoulent quelquefois en un moment, comme les chaleurs de l'été sont emportées jiar un jour d'orage — Les conseils de la vieillesse éclairent sans échauffer, comme le soleil d'hiver. »

Yauvenargues a ainsi et en abondance de ces traits d'une imagination jeune, sobre et charmante, « tels, disait Sainte-Beuve, qu'on se les figure chez Xénophon et chez Périclès ».

Par toutes ces qualités, Yauvenargues continue dignement la belle tradition de la prose française, et il n'y a point de doute que, s'il avait eu le temps d'exercer et d'affiner son talent, il ne fût devenu un des plus exquis parmi les maîtres de la langue.

Yauvenargues, qui doit à la date de sa naissance d'avoir pu recueillir directement les plus fortes traditions du xvii'' siècle, doit à la même circonstance l'honneur périlleux d'être à l'avant-garde du xvm''.

Au moment où il entre dans la vie intellectuelle, c'est-à-dire aux environs de 1742, la grande bataille du siècle n'est pas engagée.

Il y a eu déjà quelques glorieuses escarmouches. Les Lettres philosophiques de Yoltaire (1734) peuvent compter comme une brillante journée à l'avan-

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tage de l'esprit nouveau, et J)ien faite pour lui inspirer confiance s'il n'était déjà singulièrement hardi et sûr de soi. Mais les forces qui livreront le grand combat ne sont pas encore arrivées sur le terrain : Diderot prépare ses Pensées philosopltiques i 1740;; d'Alembert n'a que vingt-six ans; Rousseau n'est encore que le secrétaire inconnu de l'ambassadeur de France à Venise, et Condorcet n'est pas né. Vauvenargues entre donc dans l'arène à l'heure où les destinées du siècle vont se jouer.

Mais si, à cette heure, on ne peut rien préjuger des péripéties ni de la fortune de la lutte, il n'est déjà plus permis de douter de la grandeur de la bataille; car le mouvement qui y porte le siècle nouveau est puissant et rapide.

Le jansénisme, qui avait imprimé aux âmes et aux intelligences du xvii" siècle une marque si profonde, qui, malgré les apparences de la persécution officielle, avait eu en main la direction générale des esprits et des consciences et l'avait même exercée avec une telle autorité que toute voix indépendante, môme celle du cartésianisme, avait été étouffée ', le jansénisme était en complète disgrâce. La réaction contre son influence, commencée timidement à la

1. Voir sur ce point d'histoire littéraire et morale, qui est si peu conforme aux idées comniuncment reçues, la belle étude de M. F. Brunetière {Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1888).

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fin du règne de Louis XIV et menée non sans habileté par Fontenelle, était devenue plus vive et plus hardie à mesure que le siècle prenait, avec l'âge, conscience de ses forces. Enlin, Voltaire, par les coups audacieux qu'il portait dans sa fameuse Lettre sur les Pensées de Pascal , assurait le triomphe et préparait l'avènement des idées dont le jansénisme avait réussi à interrompre le développement.

^'auvenargues se signale parmi les plus hardis dans ce mouvement de, réaction et contribue à l'un des plus importants résultats, qui sera la séparation de la morale et de la religion. Mais les raisons qui l'v font participer ne sont qu'à lui. Je les ai déjà marquées précédemment; elles se résument dans l'opposition absolue que son idéal de vie active rencontrait dans les doctrines chrétiennes, et particulièrement dans celles du jansénisme : en présentant sans cesse à l'homme le spectacle de sa misère et de sa faiblesse, le moraliste chrétien ne parvient qu'à le décourager et à l'énerver, et il l'empêche d'agir alors que toutes les lois de sa nature le lui commandent impérieusement. Pour Port-Royal , s'humilier et s'abstenir, voilà la seule règle de la vie; pour Vauvenargues, c'est, suivant sa belle fornmlc que je ne crains pas de répéter : « d'cnq)loycr toute l'activité de son ànie dans une carrière sans bornes ».

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Mais si Vauvenargues marche ainsi, et des premiers, dans le sens de son temps, il fait bande à part. Voltaire et ceux qui, avec lui, donneront le ton au siècle , les Diderot , les d'Alembert , les Condorcet, ne peuvent l'enrôler dans leurs rangs. La foi absolue à la raison, dont le xviii*' siècle a fait son dogme et qui fut son erreur capitale, n'a point touché Vauvenargues. Il refuse de reconnaître cette suprématie de la raison humaine que ses contemporains veulent fonder; il n'admet pas qu'en dehors de la certitude rationnelle et expérimentale il n'en soit pas d'autres.

Vauvenargues se distingue encore de son temps par l'hommage respectueux qu'il accorde au passé. Comme Bayle et quelques autres excellents esprits qui, à l'entrée du xviii'' siècle, distinguaient fort bien les parties bonnes et mauvaises de Tàge précédent, il se montre novateur éclairé et circonspect. Indulgent et respectueux pour les hommes et les idées qui l'ont précédé, il ne se sépare pas violemment des uns et il ne renie pas les autres. Et surtout, jjimais dans ses critiques les plus vives il ne prend ce ton d'irrévérence et de raillerie qui est celui des polémiques voltairiennes. On se prend à regretter que les esprits de cette nature ne se soient pas rencontrés plus nombreux et d'assez forte trempe pour fonder un parti et une tradition : par eux, l'œuvre du xviii'" siècle eût été plus réfor-

matrice que destructrice, et la Révolution même eût peut-être change de caractère.

Mais le point sur lequel la séparation est le plus profonde entre Vauvenarguec et son époque, c'est la conception de la vie.

Dans les premières années du xv!!!*" siècle, la conscience française, échappée à la tutelle que la forte discipline du règne de Louis XIV avait fait peser sur elle, et comme fatiguée du long effort qu'elle avait soutenu pendant soixante ans pour réagir contre l'instinct gaulois, était revenue à sa frivolité naturelle. Je ne connais pas, dans toute notre histoire, d'époque qui fasse moins d'honneur à notre génie national que celle qui s'étend de la mort de Louis XIV jusqu'aux environs de 1750. Jamais l'esprit finançais n'a été plus incapable de sérieux. Quelques années plus tard, quand on sera au plus fort de la lutte, l'ardeur de la bataille et la grandeur des intérêts engagés inspireront, par instants, un ton plus digne aux combattants; et puis Rousseau sera là qui, de sa voix émue et toujours grave, couvrira bien des impertinences et des railleries.

Mais dans la première partie du règne de Louis XV, dans cette période préparatoire de la grande mêlée encyclopédique, l'esprit de notre race est d'une frivolité désespérante : Jean-Baptiste Rousseau, le poète lyrique du siècle, com-

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pose pour la société du Temple des épigrammes obscènes; Voltaire se repose de ses tragédies et de ses premiers écrits philosophiques en publiant des contes licencieux et en travaillant avec amour à la Pucelle; Montesquieu débute par les Lettres persanes; Duclos, Yoisenon et Crébillon le fils, qui ont la faveur du public, ne pensent qu'à traiter avec esprit des sujets immoraux. Nulle dignité, nulle conviction.

C'est l'honneur de Vauvenargues d'avoir fait entendre, à ce moment, une voix grave et énergique, d'avoir proposé à ses contemporains un programme élevé de devoirs, de les avoir rappelés au respect des choses sérieuses, et de leur avoir enseigné ce que vaut la dignité de la vie. Il a été, à son époque, le seul représentant des âmes nobles, tendres , délicates , religieuses au sens le plus large du mot, l'interprète de cette élite obscure et timide qui était alors étoufTée par la philosophie dominante et qui, sans lui, aurait été privée de voix expressive.

En dehors de la mission morale qu'il a ainsi remplie, Vauvenargues a eu le mérite d'apercevoir, l'un des premiers, les dangers que l'école littéraire de son temps faisait courir à la pensée française, et l'honneur de contribuer à la sauver en relevant la belle et saine tradition du xvii° siècle.

Vers le temps où Vauvenargues commençait

d'écrire, l'homme le plus considérable dans les lettres, celui dont l'influence s'exerçait sans conteste sur le public, sur les salons et jusque sur les Académies, ce n'était pas encore Voltaire, c'était Fontenelle.

A sa suite, on était revenu au précieux; l'amour du vrai était sacrifié à la recherche du fin et du galant; l'esprit, le bel esprit régnait souverainement, tranchait de tout, prononçait en maître sur les questions les plus graves qui intéressent l'âme humaine; littérature, histoire, érudition, philosophie, morale, son autorité s'étendait à toutes les connaissances; il n'était pas jusqu'aux vérités scientifiques qui ne fussent matière à développements ingénieux et à digressions agréables. Contre cette mode funeste que consacrait la célébrité de Fontenelle, Vauvenargues a réagi avec une vivacité extrême. S'il ne pouvait, jeune, inconnu, presque seul d'ailleurs de son opinion, prendre directement à parti son tout-puissant adversaire, il l'a, du moins, combattu sans relâche, soit par des allusions à sa personne, soit par des coups droits portés à ses théories. C'est ainsi qu'il écrivait dans une de ses réflexions : « Je ne puis ni estimer, ni haïr ceux qui n'ont que de l'esprit », et plus loin : « Souvent, fatigué de cet art qui domine aujourd'hui, je dis en moi-même : Si je pouvais trouver un homme qui n'eût point d'esprit, <.\m parlât seu-

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lement pour exprimer les sentiments de son cœur * ! »

Ce qu'il plaçait bien au-dessus de l'esprit, ce qu'il appréciait par-dessus tout, c'était l'âme. Ayez une âme, fortifiez-la, élevez-la sans cesse, et vous excellerez sur les autres hommes, vous les dominerez, vous serez grand poète, grand oi'ateur, grand capitaine, grand ministre ; non seulement la vie vous procurera les jouissances supérieures du prestige et de la gloire, mais la mort même n'éteindra pas votre action ; car l'âme seule laisse sa trace dans le monde et triomphe du temps. En tous points, d'ailleurs, la nature de Fontenelle était antipathique à celle de Vauvenargues. L'auteur des Dialogues des Morts avait jeté le ridicule sur les passions et rabaissé les grands hommes : Vauvenargues a glorifié les unes et exalté les autres. Fontenelle affectait de mépriser la poésie tout en la cultivant, et ne voulait voir dans l'art d'écrire en vers qu'une habitude élégante, un sim])le amusement d'esprit : Vauvenargues a proclamé la supériorité du génie poétique, parce qu'il est tout-puissant sur les âmes, parce qu'il les éclaire et les illumine, parce qu'il leur dévoile les mystères sublimes du sentiment. Les |)lus belles vérités de l'univers n'avaient été pour Fontenelle que de

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