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LE PAPE INNOCENT X

(Palais Doria, à Rome )

L’œuvre de Velâzquez est tout entière là-dedans. Bien que son dessin soit invisible, il est dessinateur; il est peintre, bien qu’il use de très rares couleurs et ne se serve des couleurs que pour orchestrer ses harmonies et envelopper d’air les formes dans le sens de leur profondeur; il est statuaire et grand statuaire, bien que la matière employée ne soit pas la pierre ou le marbre. Il n’est, si l’on préfère, ni dessinateur, ni peintre, ni statuaire. Il est homme et s’exprime sur la nature avec toutes les puissances d'expression dont peut disposer l'homme qu’attire principalement la vie sensible de ses formes. Il combine en son œuvre, sans qu’aucun d’eux parvienne à prendre sur les autres un avantage qu’il n’a jamais réellement, les trois éléments qui nous donnent dans la nature l’immédiate notion des formes : leur couleur, leurs limites en surface, leurs limites en profondeur.

C’est par un sens de la valeur si profond que nul autre peintre ne l’a possédé à ce degré, que Velâzquez atteint ce but. Si, dans ses œuvres de jeunesse, son modelé est encore le modelé d’école, impeccablement poursuivi selon des règles définies, à partir de son premier voyage en Italie, il se laisse de plus en plus guider par la route d’espace qui le conduit aux formes dans le milieu mouvant où elles vivent. 11 modèle par la valeur. Toujours, quelle que soit la coloration et la forme, il voit la forme et la coloration telles que les présentent l’épaisseur de la couche d’air et la distribution de la lumière. C’est la lumière naturelle qui fixe les colorations. C’est l’air qui

sculpte et arrête les masses et qui conduit la même teinte d'un ton au ton voisin par des passages insensibles. Comme un pouce de statuaire, l’air polit les surfaces planes, accompagne vers les régions plus rapprochées, plus éloignées, les contours qui, par degrés invisibles, plongent vers la profondeur ou reviennent vers la surface. Masse ininterrompue, il assure d’une forme à une autre et de l’une à l’autre couleur, la continuité de la vie.

De la surface aux horizons les plus lointains, chaque partie de la figure humaine, les étoffes, les arbres, et les vallées qui s’ouvrent, et les premières pentes et les arêtes sur le ciel, tout est au plan qu’il doit occuper dans le monde. Un critique, dans les Menines, comptait jusqu’à trois atmosphères. Dans les Menines ou dans les portraits en plein air, les princes à la chasse, les Lances , les portraits équestres, dans toutes les œuvres de la maturité de Velâzquez il n’y a ni deux atmosphères ni trois, il y a l’atmosphère elle-même, il y a solidarité absolue entre les premiers plans et les derniers. L’homme et l’arbre et l’objet sont faits d’une suite de plans qui constituent leur masse propre, et le volume d’air qui les relie est celui qui circule en réalité dans le fragment d’espace que le peintre a transposé dans son ouvrage. De même qu’il n’y a pas de solution de continuité entre un visage d’homme et le contour de son crâne, par exemple, il n’y en a pas entre sa masse entière et les montagnes éloignées qui ferment l’horizon. L’air, l’air lui même n’est plus

Cliché Moreno.

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