‹ VelazquezChapitre 14 sur 15 · LES M EN IN ES · texte numérisé non relu

LES M EN IN ES

(Musée du Prado. i

dans la grave symphonie de la végétation, de la lumière et de la paix.

On ne peut pourtant pas douter que Velâzquez fut un bon catholique, qu’il accomplit toute sa vie avec sincérité les devoirs religieux recommandés par les ancêtres et si profondément entrés dans le sang même de sa race Mais ce ne fut chez lui qu’un geste. Chaque fois qu’il aborde un sujet sacré, et le fait est d’ailleurs très rare, on ne le sent pas à son aise. On dirait même que les harmonies, ces harmonies qu’il semble manier à sa guise ne veulent plus lui obéir. C’est qu’il ne trouve plus en lui les formes et les mouvements qui leur correspondent toujours.

Dans cette Espagne du xvne siècle, encore dévorée par la fièvre ascétique, Velâzquez jouit d’une santé morale intacte. 11 n’est pas de peintre moins mystique que lui. Il n’en est pas de plus humain. Il est humain dans le sens le plus bref et le plus éternel du mot. Non seulement toutes les manifestations de la vie ébranlent sa sensibilité, mais toutes les manifestations de la vie le trouvent pleinement conscient.

C’est ce qui imprime à son œuvre ce caractère unique de distinction dominatrice. Il a, comme tous les héros, Rembrandt, Titien, Rubens, la force souveraine que donne à l’expression humaine la sûreté de la pensée. Mais Rembrandt n’accepte pas la vie avec une telle grandeur; son parti pris de clair-obscur introduit dans sa langue un élément d’artifice et de démonstration qui diminue

parfois son héroïsme ; la distinction de Titien est celle d’un aristocrate ; la force de Rubens est la force d’un dieu.

Seul, Velâzquez est homme, tout à fait. Sa force est celle de la vie. Sa distinction est faite toute d’humanité compréhensive. Il comprend si parfaitement qu’il a la suprême beauté de ne jamais crier qu’il a compris. Il est discret. Il est le seul à posséder à ce degré cette pudeur supérieure des êtres géniaux et charmants qui savent vivre en harmonie avec les lois élémentaires qu’ils ne peuvent pas dominer. 11 a la sérénité de la nature. A peine s’il laisse iiltrer, dans son exposé religieux des formes et des forces, une mélancolie hautaine, une imperceptible ironie qui montent parfois à la surface comme ces lointaines rumeurs qui nous apportent de la plaine les plaintes ou les chants des bois.

Velâzquez est-il donc ce qu’on appelle un réaliste? Non, si le mot veut désigner l’artiste qui donne d’un objet l’image absolument exacte, car il recombine en lui-même dans un ordre définitif les éléments épars que la nature lui transmet. Est-il un idéaliste? Non, puisqu’il ne cherche pas la forme dans l’idée préconçue du monde, mais que, par une étude de plus en plus patiente de la forme, il parvient à y découvrir tout ce qu’elle enferme d’idée. Par son œuvre entière, il exige une définition précise des étiquettes infligées à ces éléments naturels que sont les hommes de génie. Il passe pour le roi de la peinture réaliste, et nul artiste, en vérité, ne peut lui être

Cliché. Moreno.

ANTONIO EL INGLF.S

(Musée du Prado,')

comparé, st l’on entend par peintre réaliste celui qui ne sait pas mentir. Mais, d’autre part, si l’idéaliste n’est pas l'homme qui tente d’inventer, mais celui qui sait exprimer, par des réalités momentanées, les réalités immortelles, Velâzquez est cet homme-là. Il est l’homme idéal qui sait voir la réalité.

Si l’Espagne avait à choisir l’artiste représentatif de sa personnalité moyenne, c’est vers le mystique Greco ou vers le sinistre Goya qu’elle devrait tourner les yeux. Les prédécesseurs de Velâzquez, ses contemporains, ses successeurs, Ilerrera, Ribcra, Zurbaran, Carreno, Murillo, Greco et Goya eux-mêmes, sont dominés par leur milieu. Ils sont les prisonniers des directions provisoires que ses instincts de croissance et ses volontés d’expansion ont imposées à leur pays. Velâzquez est la résultante de ces forces momentanées. Il est la fleur extrême ouverte dans la clarté.

Lentement, par degrés invincibles, il se dégage du milieu relatif pour ne plus se soumettre enfin qu’au milieu permanent des hommes, à la nature. Dès qu'il a compris son époque, son époque devient pour lui un élément dont il se sert pour exprimer des caractères généraux, des harmonies définitives. Par les sources où il se penche, il n’est pas d’artiste plus immédiat que lui ; il n’en est pas de plus éternel par les vérités qu’il y puise.

Il n’y eut jamais peut-être de milieu plus fermé, plus obscur que le sien, de traditions plus desséchantes. Le

corps humain, prétexte habituel des grandes manifestations plastiques de la Grèce et de l’Italie, se cache sous de lourds vêtements, d’une forme absurde et sans grâce... Qu’importe? Il comprend, et toute laideur, toute étroitesse, tout hermétisme disparaît. Il comprend, la nuit de son temps s’inonde par lui de rayons.

Du sol et de lame espagnols il a la sévérité nue. Mais son consentement la rattache à l’ancêtre arabe, et son esprit harmonieux au conquérant gréco-latin. Quelles que soient ses origines, il est de ces rares humains qui dépassent leurs origines, mais que tous les grands peuples semblent donner au monde à la minute où ils parviennent à prendre conscience d’eux-mêmes, pour s’associer à la constatation des vérités universelles. Avec l’auteur de Don Quichotte, il élargit les limites de son pays jusqu’aux limites de la terre, il porte la voix de sa race jusqu’à la (in de la durée. Tout homme qui pense et qui sent peut se chercher, doit se trouver en lui.

Comme toutes les personnalités absolues, il tend à l’impersonnalité, absorbé qu’il est tout entier par la vérité de son œuvre. Mais c’est précisément le caractère impartial qu il sait imposer à cette œuvre qui nous révèle sa présence. Quel que soit le sujet qu’il traite, le sujet n’est jamais le but, mais le prétexte seulement. Ce qui l’émeut, c est la substance de la vie, c’est elle qu’il pénètre et retrouve partout, et c’est parce qu’il s’adresse à elle, à elle uniquement, qu’il discerne les nuances les plus secrètes des aspects qu elle prend, et sait les exprimer

Cliché Moreno .

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