PORTRAIT ÉQUESTRE OU PRINCE BALTHAZAR-CHARLES
(Musée du Prado )
sa production restreinte a-t-elle contribué, en l’obligeant à la méditation, à cet élargissement continu d’intelligence de la vie qu’on peut suivre sans un arrêt, presque sans une défaillance, de ses débuts à sa maturité et jusqu’au seuil de sa vieillesse.
Au cours des premières années de sa nouvelle charge, Velâzquez ne put donc entreprendre d’autres travaux que des portraits, celui du roi, celui de son frère Don Carlos, peut-être celui de Juana Pacheco sa femme et de ses filles. Ses biographes assurent aussi qu’il ébaucha, dès son entrée au service du roi, un portrait du prince de Galles qui était venu à Madrid avec le fameux Buckingham pour y épouser une infante et qui regagna l'Angleterre après cinq mois de négociations infructueuses. En outre, comme Velâzquez suivait toujours les parties de plaisir, les déplacements de la cour, il dut commencer vers la même époque cette série des Chasses royales que ses biographes disent avoir été fort nombreuses, mais dont il ne doit plus nous rester que celle de la National Gallery et peut-être la Réunion de Cavaliers du Louvre. Disparue aussi, dans l’incendie de l’Alcazar de Madrid, la fameuse Expulsion des Morisques, dont il obtint la commande en 1627, après un concours où prirent part avec lui Carducho, Caxes etNardi. Ce succès lui valut la charge d’huissier de la Chambre du roi.
C’est quelques mois après que Rubens, chargé d’une missiondiplomatique par l’infante Isabelle-Claire-Eugénie, gouvernante des Pays-Bas, arrivait à Madrid, environné
3fi
du faste et de la pompe qui lui étaient habituels. 11 connaissait déjà Velâzquez de réputation; ils avaient même échangé quelques lettres, s’il faut en croire Pacheco. Velâzquez était donc désigné d’avance pour remplir auprès de Rubens la mission que lui confia son protecteur Olivarès. Dès l’arrivée de l’ambassade, il se mit à la disposition de son magnifique rival, avec lequel pendant près d’une année, il allait faire atelier commun, travailler, chasser, excursionner, visiter les collections et les églises, échanger des idées sur l’art et philosopher sur la vie. De cette illustre amitié, ii ne nous reste malheureusement rien, bien que la tradition rapporte qu’après son départ de Madrid Rubens continua d’entretenir avec Velâzquez des relations épistolaires.
Le grand Flamand avait cinquante-deux ans. Il était à ce moment-là le peintre souverain du monde, une sorte de dieu vivant. A ses côtés, en invisible escorte marchait, avec la générosité, l’amour triomphal de la vie. Par son être, ses actes, son œuvre, il répandait les plus grandes leçons de foi en la force de la nature qu’artiste ail jamais enseignées. Un peuple d’élèves le suivaient, Jordaens et Van Dyck grandissaient à son ombre; pendant deux siècles tous les peintres de Funivers allaient subir son influence.
Or, Velâzquez avait alors vingt-neuf ans. Encore presque obscur, il n’avait pas de jalousie, ii était prompt aux admirations naïves , modeste et neuf. Il comprit cependant, sans doute aussi Rubens sut-il lui
faire comprendre que trouver sa nature propre est le meilleur moyen d’écouter les conseils d’une grande nature.
Rien en effet ne permet d’affirmer absolument, dans l’œuvre du peintre espagnol, que le contact de Rubens ait modifié sa direction d’esprit. Pourtant il 11e serait pas impossible que les fameux Borrachos , sur la date desquelles on hésite, fussent contemporains de la visite du Flamand ou l’aient immédiatement suivie. C’est la première fois que Velâzquez traite un sujet mythologique et aborde le nu et c’est la seule fois qu'il môle, comme Rubens, des personnages nus à des personnages habillés. C’est aussi de toutes ses toiles la plus composée, la plus touffue, la plus mouvementée.
Mais en admettant môme qu’on y puisse retrouver la trace extérieure de l’esprit de Rubens, cette trace se perd dans la profondeur de l’ouvrage. Jamais Velâzquez n’est allé plus loin dans son invincible besoin de transposition réaliste. Le dieu Racchus et scs amis sont des crapules authentiques. Velâzquez, pour recruter ses modèles, a battu les quartiers populaires, il a ramassé dans les bouges les types les plus caractérisés de cette tourbe de mendiants, de soldats et d’escarpes, qui, depuis les guerres d’Allemagne et d’Italie, battait, comme une vase humaine, les rues sordides des cités. On dirait bien que c’est à lui, peut-être môme à propos des Borrachos , que fait allusion son rival Carducho, lorsqu’il parle dans ses Dialogues de « ces artistes qui s’estiment assez peu
pour rabaisser la noblesse de l'art à traduire en de vulgaires compositions des natures mortes grossières, des ivrognes, des joueurs, des bandits, sans que ces tableaux qui pullulent à l’heure actuelle présentent d’autre intérêt et d’autre invention que le caprice de représenter une demi-douzaine de drôles effrontés ». Velâzquez devait souffrir de ces attaques, mais il poursuivait son chemin. 11 commençait probablement à se douter qu’il ne pouvait trouver autre part qu’en lui-même toute « la noblesse de l'art ».
Pourtant, les Borrachos marquent sûrement le début d'une légère crise dans l’évolution de son esprit. Sans doute peut-on voir apparaître en cette œuvre qui vaut surtout par le caractère, de grandes* découvertes personnelles, l'abandon du clair-obscur, des faciles oppositions, des colorations inventées. Mais tout en avançant irrésistiblement dans la voie de l'interprétation directe, il semble subir, au moment du voyage de Rubens et pendant les deux années suivantes, des influences qui le font quelquefois pencher vers l’inspiration dite héroïque. Sur les conseils de Rubens, il tient à faire le voyage d’Italie, que tout jeune artiste regardait alors comme traditionnel et nécessaire. Le roi consent, Olivarès donne 200 ducats et des lettres d’introduction, et Velâzquez s’embarque à Rarcelone en août 1629 pour aller s’initier aux grandes œuvres de la Renaissance latine.
A Venise, la première ville artistique qu’il visite, le jeune peintre s’enthousiasme. La couleur! c’est à peine
s’il en a soupçonné le rôle, lui qui sera, vingt ans plus tard, le maître des harmonies. Titien, Paul Véronèse, Tintoret surtout l’éblouissent. Son œil s’emplit de miroitements lumineux, de coulées de gris et de roses, de déploiements de pourpre, de noirs, de verts, d’orange et d’or dans le marbre blanc des palais. Il s’aperçoit, en môme temps, que les plus fidèles images ne restituent jamais la vie, si la lumière impondérable et la matière de l’espace ne viennent pas les pénétrer.
Dans le premier feu de sa joie, il fait vite quelques copies, notamment de Tintoret, puis va chercher à Ferrare, à Bologne, d’autres réconforts précieux. Il s’arrête à Rome, refuse un logement au Vatican que lui offre le cardinal Barberini, neveu du pape, et obtient de s’installer à la Villa Médicis. C’est là que tout de suite il peint ses premiers paysages directs, attiré sans doute vers eux par le souvenir de ces cyprès de métal noir qui s’enlèvent sur les murs blancs, du fond des patios de Séville,
D’ailleurs il contracte bientôt la fièvre. Il peut à peine travailler. Après son propre portrait du Capitole, il ne peint plus, en dehors de quelques copies de Michel-Ange et de Raphaël, que ses deux compositions mythiques, la Forge de Vulcain et la Tunique de Joseph, où l’influence des Italiens apparaît manifestement.
Influence toute en surface, comme toujours, qui se traduit dans le choix du sujet, la composition, la recherche de l’expression dramatique, et, pour certains morceaux
de nu, dans la poursuite linéaire du modelé. Mais son invincible nature ne lui permet pas de déchoir à l’idéalisation d’école. Ses dieux, ses héros légendaires, sont toujours empruntés à la plus proche humanité. Sa forge est une forge, ses olympiens des forgerons. C’est une étape de plus, enfin, vers un langage libéré, car les formes donnent des ombres moins opaques, dans une plus franche lumière.
Avant de quitter l’Italie qu’il habite déjà depuis plus d’une année, Velâzquez va faire à Naples le portrait de dona Maria, sœur de Philippe IV et bientôt reine de Hongrie. Chez le vice-roi duc d’Alcala, son hôte, il trouve José Ribera qu’il admirait de loin et dont il devient l’ami. Enfin, au commencement de l’année’ suivante, Velâzquez regagne Madrid, plein de souvenirs enchantés et de volonté d'action. II a peu goûté Raphaël, et Michel-Ange a plus étonné qu’influencé la vision calme qu’il a des phénomènes de la vie. Mais le recul commence à noyer d’ombre au fond de sa mémoire tous les procédés extérieurs des maîtres de Venise, pour laisser peu à peu monter vers les régions conscientes de son être les forces inconnues que leur exemple a fait sourdre de ses instincts. Jusqu’ici peintre littéral, il entrevoit, entre les vérités prochaines et changeantes, des rapports plus subtils et qui ne changent pas. Il sent confusément que la réalité n’a de chances de se survivre qu’après avoir subi l’étreinte de l’homme qui la voit en lui.
Cliché Moreno.