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CHAPITRE VI

A son arrivée dans la capitale, Velazquez trouva un bon accueil auprès d'Olivares, qui le loua fort de n'avoir pas fait un usage entier du congé de deux ans qui lui avait été accordé. Se conformant à l'avis du ministre, il ne perdit pas de temps pour se montrer devant le roi, pour baiser la main du souverain et pour le remercier de l'exactitude qu'il avait mise à tenir la promesse qu'aucun autre peintre ne ferait le portrait de Sa Majesté. De fait, si, comme on a lieu de le croire, Rubens fit un second voyage à Madrid pendant l'absence de l'artiste auquel le roi avait accordé ce monopole1, le scrupule avec lequel Philippe adhéra à sa parole est digne d'être signalé. Le roi, tout comme son favori, reçut Velazquez de la façon la plus gracieuse ; il ordonna de transporter son atelier dans la galerie du nord de l'Alcazar, d'où l'on avait la vue de l'Escurial, et qui probablement était plus rapprochée des appartements royaux que l'appartement déjà accordé au peintre dans les bâtiments de la Trésorerie.

1 Annales des Artistes de l'Espagne, chap. vitï, p. H50.

C'est là que Philippe avait l'habitude de venir visiter Velazquez presque chaque jour et de suivre les progrès des travaux de l'artiste ; le roi s'introduisait, quand il le voulait, au moyen d'une porte dont il avait la clef, et parfois il posait trois heures consécutives devant le peintre qui retraçait ses traits1.

La première œuvre de Velazquez, après son retour, fut un portrait (que suivirent beaucoup d'autres) de l'infant Balthazar Carlos, prince des Asturies, né pendant son séjour en Italie. Il fut ensuite appelé à prendre part aux délibérations du roi et du comte-duc, au sujet d'une statue de Sa Majesté qu'il s'agissait de placer dans les jardins de Buen-Retiro. Le Florentin Tacca ayant été choisi pour exécuter cette œuvre, le ministre écrivit au grandduc et à la grande-duchesse de Toscane, afin de réclamer leur coopération et leur avis. Pour guider le sculpteur dans l'attitude et la ressemblance, le ministre émit l'idée qu'il serait à propos de lui envoyer un portrait équestre ; ce portrait et un autre, offrant jusqu'aux genoux l'image du roi, furent commandés à Velazquez. Afin que nulle précaution ne fût oubliée, le Sévillien Montanes fournit aussi un modèle, et le résultat de tous ces efforts fut la belle statue de bronze qui s'élève aujourd'hui en face du palais de Madrid et qui porte l'empreinte du talent de Velazquez.

Ce bel ouvrage, qui est peut-être la plus noble statue équestre qu'ait produite l'art moderne, fut achevé et placé sur son piédestal en 1 640 , non sans de fortes dépenses 2. Le

1 Pacheco, p. 105.

2 D'après Ponz (t. VI, p. 101), cette statue fut évaluée 40,000 dou-

cheval, qui se cabre et qui n'est supporte que par ses jambes de derrière et par sa queue flottante, fut longtemps regardé comme un miracle de la science mécanique, et Galilée lui-même suggéra, dit-on, à l'artiste les moyens qui furent employés pour maintenir l'équilibre» Paris, Copenhague et Saint-Pétersbourg ont, depuis, eu des statues dans la môme attitude et elles ne sont plus un objet d'admiration. Mais l'œuvre de Tacca se recommandera toujours aux suffrages des connaisseurs, grâce à la hardiesse du dessin, à l'habileté attentive de la maind'œuvre, et à la vie qui anime le cavalier et sa monture. On peut dire, il est vrai, que les jambes de derrière du cheval ne sont pas placées suffisamment sous son corps, et que son attitude est plutôt celle d'un robuste cheval de chasse anglais, franchissant un obstacle, que celle d'un coursier caracolant au manège. Ce défaut est compensé par la beauté de la tête et de la partie supérieure du corps, parla pose gracieuse et l'air martial du roi, qui porte sa lourde armure et qui brandit son bâton de commandement d'un air tout à fait héroïque. L'écharpe, qui se termine en une large bordure de dentelle d'un effet heureux, est jetée autour des épaules royales et elle flotte au vent avec une légèreté fort rare parmi les masses de marbre ou de métal qu'on a ainsi voulu représenter abandonnées au souffle de la brise. Sur les sangles de la selle est l'inscription : Petrus Tacca f. Florentiœ anno sahitis MDGXXXX.

Enlevée en 1844 des jardins de Buen-Retiro, qui ve-

blonsdans l'inventaire du palais de Buen-Retiro, mais elle ne coûta certainement pas une aussi forte somme.

liaient d'être replantés, et transportée sur la vaste place qui s'étend devant le palais de Philippe V, cette statue a été posée sur un piédestal élevé que décorent d'assez bons bas-reliefs ; elle semble regarder d'en haut les lions de bronze et les déités de marbre, et son image se réfléchit dans le bassin d'une fontaine S

Le portrait semble avoir surtout occupé pendant quelques années le pinceau de Velazquez. Ses beaux portraits équestres de Philippe III et de la reine Marguerite, dans lesquels il profita sans doute des œuvres de Pantoja, furent probablement exécutés peu de temps après son retour d'Italie. Ils sont maintenant dans la galerie royale de Madrid. Le roi, à l'air grave et stupide, couvert d'une cuirasse, ayant une fraise au cou et un petit chapeau noir sur la tête, galope le long de la mer, se tenant sur sa monture avec l'aisance d'un homme qui, dans sa jeunesse, s'était distingué par son aptitude aux prouesses du manège2. Sa femme, vêtue d'un riche costume noir et montée sur un cheval pie dont la crinière et les harnachements brodés balayent presque la terre, s'avance

1 Ces bas-reliefs, au nombre de deux , représentent l'un Philippe IV donnant une médaille à Velazquez, l'autre un sujet allégorique faisant, allusion à la protection que ce prince accordait aux arts; les petits côtés du piédestal portent ces inscriptions : para

GLORIA. DE LAS ARTES Y ORNAI 0 DE LA CAPITAL ERIGIÔ ISAREL SEGVNDA ESTE MONVMENTO ; et REINANDO ISAREL SEGUNDA DE RORBON ANO 1844.

2 Florez : Las Reynas calôlicas, t. Il , p. 927. Vicente Espincl (Vida de Marcos de Obregon, Madrid, 1744, in-4°, p. 167) fait mention de la grâce téméraire avec laquelle Philippe 111 menait sa quadrilla dans les juegos de ranas.

d'un pas plus tranquille; au loin s'étend un vaste paysage que ferment des montagnes élevées.

C'est à la même période qu'il faut rapporter un autre portrait équestre, de grandeur naturelle, celui du comteduc Olivares, placé également au Musée royal. L'artiste a sans doute déployé tout son talent pour représenter son puissant protecteur, et ce tableau jouissait en Espagne d'une telle réputation, que Cean Bermudez regardait comme superflu soit de le décrire, soit d'en faire l'éloge. Le ministre, couvert d'une cuirasse sur laquelle est jetée une écharpe cramoisie, tourne la tête sur l'épaule gauche et dirige son cheval vers un combat qui se livre au loin et dont (grâce à une licence poétique) il est censé se mêler. Son visage, sur lequel un large chapeau noir projette de l'ombre, est noble et imposant ; ses cheveux bruns flottent avec abondance, et ses longues et épaisses moustaches se dressent d'une façon encore plus menaçante que celles de son seigneur et maître. Le cheval est un robuste étalon de l'Andalousie, et il appartient à cette race qui, selon la pompeuse expression de Palomino, aspire, en buvant les eaux du Betis, npn-seulement la légèreté de ses ondes, mais encore la majesté de son cours1. Le portrait du comte-duc s'accorde fort bien avec l'expression de Voiture2, qui décrit ce ministre comme un des meilleurs cavaliers et un des personnages les mieux tournés de l'Espagne ; il rejette comme calomnieuse la hideuse

1 Que bebiô dcl Betis, no solo la ligereza con que corren sus aguas sino la mageslad con que caminan. Palomino, t. III, p. 494.

2 OEuvres de Voiture, t. \\, p. 270; voir aussi Marcos de Obregon, p. 1G8.

caricature qu'a tracée Lesage \ Lord Elgin possède à sou château de Broomhall une belle répétition de ce tableau, mais de dimension moindre, et le cheval est brun au lieu d'être bai. S'il y a un défaut dans ces admirables productions, c'est que la selle est placée un peu plus près de l'épaule du cheval que le raccourci ne l'autorise. Velazquez peignit beaucoup d'autres portraits d'Olivares. Celui qui figurait dans la galerie particulière (aujourd'hui dispersée) du feu roi de Hollande 2 est un des meilleurs de ceux qui ne montrent pas le ministre à cheval. Il le représente debout, couvert d'un vêtement de velours noir, avec la croix verte de Galatrava sur la poitrine et des nœuds de rubans verts sur son manteau ; le triple caractère du noble gentilhomme aux façons les plus distinguées, de l'habile favori et de l'adroit politique se révèle d'une façon parfaite dans cette physionomie 3. En 1638, le duc François Ier de Modène4 vint à Ma-

1 Gil Blas, liv. XI, chap. il. Le ministre y est décrit comme ayant les épaules si hautes, qu'il paraît bossu ; sa tête est énorme, sa peau jaunâtre, son visage allongé, et son menton pointu se recourbe vers sa bouche.

8 Ce portrait d'Olivares et celui de Philippe IV par Velazquez sont aujourd'hui au Musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg. Le portrait à cheval d'Olivares, appartenant à lord Elgin, a été exposé à Manchester. Voir le Catalogue de l'œuvre, à l'Appendice. — W. B.

3 11 y a une excellente répétition de ce portrait dans la collection du colonel Hugh Baillie, à Londres; il y en avait une autre dans l'ancien Musée espagnol au Louvre, n° 291.

4 C'est par erreur que Palomino indique François 111, qui vivait plus d'un siècle plus tard; Cumberland (Anecd., t. II, p. 25) reproduit sans examen cette méprise; elle n'aurait pas dû lui échapper.

drid pour servir de parrain à l'infante Marie-Thérèse, qui fut baptisée le 7 octobre de cette année. Il fit faire son portrait par Velazquez, et il lui témoigna sa satisfaction en lui donnant une chaîne d'or, que l'artiste porta les jours de grande cérémonie.

En 1639, Velazquez produisit un de ses plus beaux ouvrages et prouva ainsi que, bien qu'il s'attachât spécialement à représenter de simples mortels élevés en dignité, il pouvait s'élever vers des sujets bien autrement sublimes. Il peignit pour le couvent de religieuses de San Placido, à Madrid, un Crucifiement. Ici la croix n'est plus placée au milieu d'un austère paysage ou de sombres nuages; elle n'a plus sa base sur la terre; elle est sur un fond entièrement noir, comme un ivoire sculpté étendu sur du velours. Jamais cette grande agonie ne fut retracée d'une façon plus puissante. La tête de notre Sauveur tombe sur son épaule droite, au-dessous de laquelle flottent des masses de cheveux noirs, tandis que des gouttes de sang coulent de son front percé d'épines. L'anatomie du corps et des muscles nus est exécutée avec autant de précision que dans le marbre de Gellini, qui peut avoir servi de modèle à Velazquez ; l'étoffe qui entoure ses reins et même le bois de la croix montrent avec quel soin l'artiste s'appliquait aux moindres détails d'un grand sujet. Conformément à la règle posée par Pacheco *, les pieds du Sauveur sont percés chacun d'un clou séparé; au pied de la croix sont le crâne et les ossements qu'on y figure habituellement, et un serpent entoure de ses re-

1 Àrte de la Piniura, p. 591.

plis l'arbre maudit. « S'il n'existait, dit Cumberland, que cette seule figure pour immortaliser la renommée deVelazquez, elle suffirait. » Les religieuses de San Placido placèrent ce chef-d'œuvre dans leur sacristie, misérable cellule, mal éclairée par une fenêtre garnie de barres de fer et sans vitres ; il y demeura jusqu'à ce que le roi Joseph et les Français vinrent à Madrid découvrir ce que Milton appelle des objets précieux, éblouissants de couleur et de l'effet le plus rare, perdus dans les ténèbres S

Transporté à Paris et livré aux enchères, ce tableau fut racheté à un prix élevé par le duc de San Fernando, qui en fit don au Musée royal de Madrid ; il a été lithographie dans la série d'estampes consacrée à cette riche collection2. Garmona en avait donné précédemment une gravure médiocre 3.

Dans le cours de la même année, Velazquez peignit un portrait de don Adrian Pulido Pareja, chevalier de Saint- Jacques et amiral de la flotte de la Nouvelle-Espagne. Se souvenant des procédés de Herrera , il exécuta ce travail

1 Paradis perdu, chap. n et ni.

2 Colcccion de cuadros del rey de Espana que se conservan en sus reaies palacios, museo y Academia de San Fernando, con inclusion de los del real monasterio del Escortai, Madrid, grand in-fol. Ce bel ouvrage, dont les lithographies ont été exécutées alternativement par des artistes nationaux et par des étrangers, a été entrepris en 1826 sous la direction de don José de Madrazo. Le texte explicatif est l'œuvre de don Juan Agustin Cean Bermudez. Chaque livraison comprend quatre planches. 11 en a paru quarante-huit dans une période de dix ans.

3 On voit dans cette gravure un paysage dans le fond, mais rien de semblable ne se distingue sur le tableau original.

avec des brosses d'une longueur inusitée, et d'une façon libre et hardie, de sorte que la toile, produisant beaucoup d'effet lorsqu'on la voyait à une distance convenable, ne paraissait qu'une masse confuse de couleurs jetées les unes sur les autres si l'on en approchait de trop près.

On raconte, au sujet du Titien, que, les portraits du pape Paul III et de l'empereur Charles-Quint ayant été exposés en plein air, l'un sur une terrasse, l'autre audessous d'une colonnade, les passants les saluèrent avec respect, comme s'ils avaient effectivement contemplé le dépositaire des clefs de Saint-Pierre et le détenteur du sceptre de Gharlemagne1. Palomino raconte, au sujet du portrait de Pareja, une anecdote encore plus curieuse, et bien faite pour flatter Velazquez, puisque l'illusion porta cette fois non sur un piquier suisse, la tête offusquée des vapeurs de la bière, ni sur un simple moine descendu des Apennins, mais sur un des rois les plus connaisseurs en fait de peinture. Le portrait de l'amiral étant terminé et placé dans un coin obscur de l'atelier de l'artiste, Philippe IV le prit pour le brave officier luimême, lorsqu'il vint un matin, selon son usage, voir Velazquez. — « Encore ici, encore dans le palais, lorsque tu as reçu tes ordres de départ, » s'écria le monarque irrité. Le coupable gardant le silence, la méprise fut découverte, et Philippe, se tournant vers Velazquez, dit : — « Je t'assure que j'y ai été trompé. » Cette anecdote donne ainsi un intérêt spécial à ce tableau, qui porte en outre (circonstance rare) la signature du maître : Didacus Velazquez

1 Northcote : Vie de Titien, t. Il, p. 39. Ridolfi : Vie des Peintres vénitiens.

fecit Philip IV. a cubiculo, ejusque pictor, anno 1639 *. Il appartint ensuite au duc d'Arcos. On trouve dans des collections anglaises deux autres portraits de cet amiral, l'un et l'autre en pied, et qui font honneur à Velazquez. Celui que possède lord Radnor (au château de Longford) est peint sur un fond sombre, sans aucun accessoire quelconque, et sur la toile est inscrit le nom Adrian Pulido poreja. Il représente un grave gentilhomme castillan, les traits bronzés par le grand air, la chevelure noire et épaisse ; le costume est en velours noir, avec des manches de satin blanc brodé et une large collerette de dentelle ; il a à son côté une' épée suspendue par un baudrier blanc ; de la main droite il tient un bâton de commandement, et de la gauche un chapeau. Le portrait qui appartient au duc de Bedford porte cette inscription : Adrian Pulido Pareja, Capitan General de la Armada y /Iota de Nueva Espana, fallecio en la ciudad de Nueva Ver a Cruzy 1664 2. L'amiral y est représenté comme un homme fort brun, aux traits remarquablement durs, les sourcils froncés, les cheveux très-noirs, ainsi que les moustaches. Son costume est noir, avec des manches blanches et une collerette ; la croix rouge de Saint- Jacques est sur sa poitrine. Il est debout, tenant aussi le bâton de commandement et un chapeau. Derrière sa tête est un rideau rouge; au fond, un gallion voguant à toutes voiles.

L'Alcazar de Madrid était rempli de nains à l'époque

1 Palomino, 1. 111, p. 492.

2 Exposé à la British Institution en 1846. Il a aussi été exposé à Manchester. Voir Trésors d'art, par W. B.

de Philippe IV ; ce roi aimait beaucoup h les avoir auprès de lui, et il réunissait ce qu'il pouvait trouver de plus rare en ce genre. Le Musée royal renferme ainsi un grand nombre'de portraits de ces petits monstres, dus au pinceau de Velazquez. Ce sont presque tous des personnages d'une extrême laideur et d'une difformité repoussante. Maria Barbola, immortalisée par la place qu'elle occupe dans un des chefs-d'œuvre de Velazquez, était une petite dame de trois pieds et demi de haut, avec la tête et les épaules d'une femme ordinaire ; sa mâchoire inférieure avait un développement anormal, et l'expression de ses traits était féroce. Son compagnon, Nicolasito Pertusano, quoique mieux proportionné que la dame, et d'un aspect plus agréable, était, au point de vue de l'élégance nécessaire à un joujou clans la main d'un roi, fort inférieur à son contemporain, le vaillant Sir Geoffry Hudson, qui brilla à la cour de Charles Ier ou au successeur de Hudson, au joli Luisillo, dont s'amusait la reine Louise d'Orléans 2 . Velazquez exécuta de nombreux portraits de ces petits personnages, les montrant généralement assis par terre, et il y * a au Louvre 3 un grand tableau représentant deux de ces nains, menant en laisse un grand chien tacheté, dont la taille présente avec la leur la proportion qu'offre celle d'un cheval avec la stature d'un homme ordinaire.

1 Van Dyck, dans le beau portrait de la reine Henriette-Marie (collection Fitz William), a placé Hudson tenant un singe sur son épaule. Ce portrait a été exposé à la British Institution en 1846.

2 Mme d'Aulnoy, Voyage, t. III, p. 225.

3 Autrefois: dans la galerie espagnole appartenant à Louis-Philippe et qui a été vendue en Angleterre. — W. B.

Velazquez laissa aussi une étude curieuse d'une de ces naines, qu'il représenta nue et sous les traits d'une Bacchante1. Parmi les peintures grotesques de cette époque, signalons aussi V Idiot riant, connu sous le nom de el Bobo, de Coria, et Y Enfant de Ballecas % qui passa pour un phénomène, parce qu'il était, dès le moment de sa naissance, d'une grosseur extraordinaire, et parce qu'il vint au monde, comme Richard III, la bouche toute garnie de dents, ce qui, selon la remarque de Shakespeare , mettait ce prince à même de mordre un morceau de pain à l'âge de deux heures.

Tandis que Velazquez créait ces amusantes peintures dans la galerie septentrionale de l'Alcazar, le gouvernement inique et insensé d'Olivares avait causé dans la Catalogne un mécontentement qui se traduisit par une révolte. La population turbulente de Barcelone, toujours prête à braver un bombardement, massacra le vice-roi, s'empara du fort de Monjuich et reçut à bras ouverts une nombreuse garnison française. A une autre extrémité du royaume, le Portugal, saisissant le moment favorable, secoua le joug de l'Espagne et plaça sur le trône le duc de Bragance. Philippe IV sortit enfin de sa léthargie et, au printemps de 1642, il résolut d'aller en personne dompter la résistance des Castillans. La maison royale, y compris Velazquez et les comédiens de la cour, reçurent l'ordre d'accompagner Sa Majesté à Saragosse. La première étape du voyage eut pour terme Aranjuez, qui

1 Le capitaine Widdrington dit avoir vu ce tableau : l'Espagne et les Espagnols en 1843, t. II, p. 20.

2 Ce tableau et le précédent sont au Musée royal de Madrid.

est sur la route de l'Andalousie et non sur le chemin de l' Aragon. Aranjuez, situé au fond d'une fraîche vallée qu'entoure une épaisse forêt et qu'arrosent les eaux du ïage et du Xarama qui se confondent sous les fenêtres du palais, a longtemps été le Tivoli ou le Windsor des Castilles, le Tempé des poètes Aujourd'hui môme, le voyageur fatigué, couvert de poussière, qui vient de traverser les plaines arides et désertes de la Manche, est tout disposé à partager les transports de Garcilasso et de Calderon, lorsqu'il aperçoit les blanches arcades du palais et ses dômes dorés se détachant au milieu des bois et des eaux. Les jardins situés dans des îles, après avoir été longtemps abandonnés par les rois et les grands, et abandonnés à eux-mêmes, sont aujourd'hui soigneuse-

1 De graves théologiens ont partagé cet enthousiasme; Juan de Tolosa, prieur des Augustins de Saragosse, a écrit un traité religieux qu'il dédia à Finfante Isabelle-Glaire-Eugénie, et qui est intitulé : Aranjuez del Aima, à modo de diâlogos, 1589, in-4°. Dans sa préface, le bon prieur annonce qu'il s'est proposé surtout de desterrar de nuestra Espana esta polvareda de libros de cavallerias (que llaman) o de vellaquerias (que yo llamd) que tienen ciegos los ojosde tantas personas, que (sin reparar en el dano que hazen à sus aimas) se dan à ellos, consumiendo la mayor parte del ano, en saber si don Belianis de Grecia vencio el castillo excantado, y si don F/orisen de Niquea (despues de tantas batallas) célébré el casamiento que deseava. Afin de mieux séduire les lecteurs des livres de chevalerie, le devancier du curé qui ravagea la bibliothèque de don Quichotte, donna aux curieux dialogues qui sortirent de sa plume le titre d'Aranjuez de Tàme, par parecerse en algo (c'est-à-dire dans un sens spirituel) al que tan cerca de su cor le tiene el Rey nueslro senor, tan lleno de diversas cosas que pueden dar gusto à la vista corporal.

ment entretenus ; la mousse ne couvre plus les statues de marbre cachées dans les bosquets; les ormes de Charles-Quint et de son fils 1 , grandes et vénérables ruines, sont presque dérobés aux yeux par la croissance vigoureuse d'arbres plus jeunes ; de superbes allées de platanes, où se jouent une multitude de rossignols, conduisent à de riants parterres, à des jardins de rosiers ; les tuyaux, qui serpentaient, sans être aperçus, à travers les feuillages, et qui, du sommet des arbres, lançaient des jets d'eau 2, ont, il est vrai, cessé de jouer, mais les fontaines sont encore clans toute leur magnificence, et quelques chameaux, employés aux transports 3, donnent un aspect oriental à ces beaux lieux qui remontent aux jours de Philippe II. C'est là que Velazquez accompagnait son maître dans ses promenades ou s'arrêtait paisiblement dans quelque bosquet retiré, observant les brillants effets de la lumière du soleil et de l'ombre des bois, et esquissant des études d'après ces paysages délicieux. Quelques-uns de ces tableaux ont passé au Musée royal ; l'un d'eux représente la vue de la belle Avenue de la Reine, qu'anime

1 Beckford, Lettres écrites d'Espagne, n° 17.

2 Lady Fanshaw : Memoirs, p. 222; Voyage en Espagne, 1669, in-4°, p. 50; Voyages faits en Espagne et en Portugal, etc., par M. M***; Amsterdam, 1699, p. 70. L'ambassadrice anglaise et l'abbé français s'accordent à dire qu'ils n'ont jamais vu d'aussi belles allées que celles d'Aranjuez.

3 Voir Alvarez de Quindos y Baena : Descripcion histôrica de Aranjuez, Madrid, 1804 ; in-8°, p. 332. On laissa éteindre en 1774 la race de ces chameaux, mais depuis ils ont été derechef introduits dans les jardins du château.

VELAZ^UEZ ET SES ŒUVRES.

une rangée de voitures et de promeneurs sortant du palais.

Un autre tableau représente la Fontaine des Tritons *, imposant monument de sculpture en marbre blanc, attribué parfois au ciseau de Berruguete 2, et qui rappelle la fontaine qui rafraîchissait les jardins du palais qu'a rendu immortel l'imagination de Boccace 3. A travers les rameaux des arbres qui entre-croisent leurs cimes, la lumière tombe brisée sur un groupe de courtisans et de dames qu'on pourrait prendre pour les belles compagnes de Pampinea et pour leurs galants admirateurs.

Au mois de juin, le roi quitta Aranjuez et se transporta dans la vieille et romantique cité de Guença ; il y resta un mois, s'amusant à chasser et à faire représenter la comédie. Après avoir fait une courte halte à Molina, il se rendit à Saragosse, où il passa une portion de l'automne, retournant à Madrid avant l'hiver. Quoique Philippe ne prît pas une part bien active dans la campagne, ce voyage doit cependant avoir fourni à Velazquez l'occasion d'étudier ce que les opérations militaires offrent de pittoresque.

L'année 1643 vit la disgrâce et l'exil du ministre Olivares. Ce qui décida sa chute, ce fut l'adoption qu'il fit, comme son héritier, d'un bâtard d'une origine douteuse ; il s'aliéna ainsi sa famille et il donna des armes à l'ani-

1 Ces deux tableaux sont au Musée de Madrid.

2 Ponz, t. I, p. 348.

3 Dècamèron Journée III, nouv. i. Les paysagistes, les architectes, ne sauraient trop étudier le tableau que trace le grand conteur florentin.

mosité de ses ennemis. Julianillo (tel est le nom de ce fils naturel) avait pour mère une courtisane célèbre, dont Olivares avait, dans sa jeunesse, partagé les faveurs avec la moitié des galants de Madrid. Le père supposé était un nommé Valcarcel, qui avait dépensé toute sa fortune auprès de la mère, et qif Olivares lui-même avait contraint de reconnaître l'enfant. Julianillo fut un fort mauvais sujet, très-dissipateur, qui alla chercher fortune au Mexique et qui fut au moment d'y être pendu. Il s'enrôla et servit quelque temps, comme simple soldat, en Flandre et en Italie. Il revint en Espagne au moment où le comte-duc venait de perdre sa fille unique et ne pouvait plus espérer de postérité légitime ; le ministre s'en servit comme d'un instrument pour frustrer les attentes des familles de Medina Sidonia et de Garpio, auxquelles il était uni par les liens du sang, mais qu'il détestait. Non-seulement il déclara ce drôle son héritier, avec le titre pompeux de don Henrique de Guzman, non-seulement il fit casser un mariage déjà contracté avec une prostituée, mais encore il lui fit épouser la fille du connétable de Gastille ; il le combla de décorations, de titres, de fonctions élevées ; il voulut encore faire de ce misérable vagabond, qu'on avait vu chanter dans les rues de la capitale *, le gouverneur de l'héritier présomptif du trône, et il conçut le projet de le porter au rang de premier ministre.

Parmi les moyens qu'employa Olivares pour présenter dans le grand monde le nouveau Guzman, si peu digne d'y figurer, il s'avisa de faire faire par Velazquez le por-

Voyage d'Espagne, Paris, 1669, p. 284.

trait de ce personnage L'artiste le représenta vêtu d'un habit brun que traverse une écharpe rouge ; d'une main, il tient un chapeau orne de plumes blanches et bleues; de l'autre, les insignes de l'ordre d'Alcantara ; son nouveau père les lui avait fait obtenir, afin qu'il fît honneur à son nouveau nom et qu'il soutînt son nouveau rang auprès de sa nouvelle épouse *. Le teint est brun, l'expression de la physionomie un peu mélancolique; les traits révèlent le gentilhomme et le Castillan, en dépit d'une jeunesse passée dans les bouges et les cabarets2. De cet intéressant portrait historique le haut seulement a été terminé; le reste est inachevé, peut-être parce que Julianillo était retombé dans l'obscurité qui devait être son partage. Cette peinture, qui appartenait autrefois au comte d'Altamira, est aujourd'hui dans la collection de lord Ellesmere3, en Angleterre.

1 Parmi les épigrammes qui circulèrent contre le nouveau Guzman, nous citerons celle-ci :

Enriquez de dos nombres y de dos mugeres

Ilijo de dos padres y de dos madrés,

Valgale el diablo el nombre que mas quisieres.

Voir Giudi : Relation, p. 123, etFerante Pallavicino: la Disgralia del conte d'Olivarcz, dans ses Opère scelle, Villafranca, 1071, p. 314.

2 11 semblait avoir toujours été ce qu'il est devenu par hasard ; Le Sage : G il Blas, liv. XII, chap. iv.

3 Mme Jameson {Companion to the privale galleries, p. 132) dit : « La figure de ce portrait est celle d'un jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans. » Julianillo avait à peu près cet âge lorsqu'il partit pour le Mexique, et il était près de la trentaine lorsque Olivarcs le reconnut (Memoirs de Dunlop, 1. 1, p. 345). Lord Ellesmere avait vu

Le dernier portrait du comte-duc que peignit Velazquez, lorsque le ministre était encore au faîte des honneurs, est peut-être celui qui figure dans le petit tableau qui représente la cour du manège et qui appartient à lord Westminster *; au premier plan, l'infant Balthazar Carlos, un enfant de douze ans, caracole sur un petit cheval pie; derrière lui est un nain qu'on distingue à peine ; plus loin, Olivares, qui, parmi ses innombrables emplois, avait celui de maître d'équitation du prince héréditaire, est debout, couvert d'un vêtement noir et ayant des bottes blanches ; il converse avec deux hommes, dont l'un lui offre une lance. Du balcon d'une fenêtre voisine, le roi, la reine et un infant fort jeune regardent ce qui se passe.

Ce tableau ne fut sans doute achevé que peu de temps avant que le comte-duc, trouvant sa situation dans le cabinet royal vivement attaquée, offrît sa démission ; il fut aussi surpris que mortifié de voir qu'elle fut immédiatement acceptée. Retiré àLoeches, d'après un ordre du roi, il s'amusa pendant six mois à s'occuper de ses jardins et de ses chiens, à écrire une apologie de sa conduite et

dans la collection Altamira cet aspirant à la grandcsse des Guzman, et quelques années plus tard il le retrouva dans une vente faite à Londres, et il en devint possesseur pour très-peu d'argent.

1 Mme Jameson : Companion,^. 262. En 1827, une répétition de ce tableau appartenait à don José Madrazo, à Madrid (Allan Cunningham, Vie de Sir David Wilkie, t. II, p. 496), mais je ne fai pas vue lorsque je visitai cette collection en 1845. Palomino, t. III, p. 494, mentionne cette composition comme jouissant d'une haute estime et comme étant l'un des principaux ornements du palais du marquis d'Heliche.

peut-être à aller voir les tableaux de Rubens (ju'il avait donnés à l'église du couvent. Mais, ayant ensuite été exilé à Toro, ville en pleine décadence, située sur le Duero, à trente-sept lieues de la capitale, il tomba dans un abattement mélancolique, se livra à l'étude de la magie, et mourut d'un anévrysme dans l'espace de deux ans. Il avait fait la fortune d'un grand nombre de courtisans et d'hommes d'État ; il n'y en eut qu'un bien petit nombre qui, en cette circonstance, ne firent pas preuve de l'ingratitude habituelle. Parmi les gens qui eurent le courage de ne pas perdre tout souvenir d'un ministre tombé, il est juste de citer le grand inquisiteur, qu'Olivares avait élevé aux plus hautes dignités ecclésiastiques, et qui arrêta sans bruit le procès que le saint office voulait diriger contre l'homme d'État disgracié, accusé de s'appliquer aux sciences occultes. Vclazquez s'honora par les regrets qu'il donna à son protecteur abattu ; il le visita dans son exil, action fort honorable à une époque où un favori disgracié était traité, souvent avec beaucoup de justice, il faut l'avouer, comme un criminel d'État. Il faut aussi savoir gré au roi de n'avoir pas châtié l'artiste de cette preuve de reconnaissance. La faveur de Velazquez ne fit, au contraire, que augmenter, et l'année même de l'exil d'Olivares, il fut nommé gentilhomme de la chambre royale (ayuda de càmard).

Dans le cours de cette année et de la suivante (1644), Velazquez accompagna encore la cour dans des voyages en Aragon. Le grand Gondé venait de cueillir ses premiers lauriers sur le champ de bataille de Rocroy, et l'aigle autrichienne venait d'être terrifiée, comme elle ne l'a-

vait jamais été encore, par le coq gaulois. Des mesures vigoureuses étaient nécessaires, et il fallait sérieusement agir contre les insurgés de la Catalogne, que soutenaient les Français. Philippe IV lui-même entra donc en campagne ; couvert de riches vêtements, il caracola devant ses troupes, mit le siège devant Lerida, et, après avoir fait preuve d'habileté et d'énergie, il entra en triomphe dans cette place, le 7 août 1644 \ Il se montra alors tout brillant de pourpre, d'or et de pierreries, et monté sur un magnifique cheval napolitain2. Ce fut ainsi qu'il voulut que Velazqnez le représentât.

La joie que la prise de Lé rida avait inspirée à toute la cour se changea bientôt en douleur ; la mort frappa la bonne reine Isabelle, la meilleure et la plus regrettée des reines d'Espagne 3, depuis Isabelle la Catholique. Le dernier portrait que Velazquez ait peint de cette souveraine, est le beau tableau équestre qui figure au Musée royal de Madrid. Le costume de la reine est de velours noir, avec une riche bordure de perles ; il fait un heureux contraste avec la crinière flottante de son cheval blanc comme du lait, et qui s'avance, d'un pas tranquille et lent, en of-

1 Cean Bermudez indique le 8 août, mais il vaut mieux s'en tenir à la date que donne Ortiz : Compendio cvonolàgico de la hisloria de Èspano, t. VI, p. 446.

2 Mémoires de Dunlop, t. 1, p. 372.

3 C'est ainsi que Bossuet l'appelle dans l'oraison funèbre de sa fille, Marie-Thérèse, reine de France. On trouve des centaines de vers à la louange de cette souveraine dans un volume in -4° publié à Madrid en 1C4S : Pompa funeral, honras y cxequias en la muerte de la muy alla y catôlica senora Doua Isabel de Borbon ; le livre est orné d'un portrait gravé par Villafranca.

frant les formes les plus parfaites que puisse présenter un coursier andalous. Ses joues révèlent que le pinceau et le pot au rouge, ces fléaux de la beauté castillane1, n'étaient pas bannis de sa table de toilette, mais c'est la main adroite d'un Français qui a posé ces roses artificielles, et elles font bien ressortir l'éclat de deux grands yeux noirs. Ce tableau était destiné à servir de pendant au portrait équestre du roi, exécuté dix-sept ou dix-huit ans plus tôt, peu après son retour de Séville. Velazquez peignit ensuite le prince des Asturies, presque de grandeur naturelle, monté sur un petit cheval bai et galopant vers le spectateur, comme s'il sortait du tableau. Le petit cavalier est vêtu comme son père ; il a une cuirasse, une écharpe cramoisie et un chapeau à plumes ; il est plein de vie et de vivacité enfantine ; son cheval, vraie miniature, présente un raccourci admirable. Il existe une petite répétition de ce tableau au collège de Duhvich ; une autre est dans la collection de M. Rogers, à Londres2.

Indépendamment de ce tableau, la galerie royale à Madrid possède trois autres portraits de cet infant, tous par la main de Velazquez ; deux d'entre eux le représentent en costume de chasse (un chien d'une exécution admirable figure dans l'un de ces portraits); le troisième montre le prince vêtu d'un riche habillement de gala. Le cabinet choisi avec beaucoup de goût par feu M. Wells (à

1 Mme cTAulnoy, Voyages, t. I, p. 57.

2 La collection Rogers a été vendue à Londres en 1856, après la mort du propriétaire. C'est, je crois, ce tableau de la collection Rogers qui a passe dans celle de lord Hertford et qui a été exposé à Manchester.— W. B.

Rodleaf, comté de Kent) renfermait un antre et charmant portrait de même nature ; l'infant est représenté avec un costume de velours noir, orné de riches dentelles et tailladé ; derrière lui, un coffre couvert de velours cramoisi et orné d'or ; ce meuble mérite quelque attention, parce qu'il coïncide de tout point avec la description de ceux qui contenaient le riche mobilier de toilette que Philippe IV offrit au prince de Galles. Peu de tableaux surpassent celui-ci, au point de vue de l'éclat et du brillant de la couleur. Le prince que Velazquez a ainsi immortalisé était un gros et joyeux garçon à la face arrondie, qui ne manifestait pas une intelligence bien développée et qui mourut dans sa dix-septième année.

Entre 1645 et 1648, Velazquez peignit pour le palais de Buen-Retiro le beau tableau de la Reddition de Bredax; il y apporta un soin tout particulier, par égard peut-être pour la mémoire de son illustre ami et compagnon de voyage, Spinola, qui, peu de temps après qu'ils se furent séparés, mourut relégué en Italie et victime de l'ingratitude de la cour d'Espagne. Le tableau représente ce grand général, le dernier qu'ait possédé l'Espagne, à l'une de ses époques les plus brillantes, au moment où, en 1625, le prince Justin de Nassau lui remit, après une défense opiniâtre, les clés de Breda2. Le vainqueur, cou-

1 Le grand tableau est au Musée de Madrid. Une esquisse originale de ce chef-d'œuvre était à vendre, tout récemment, à Paris. Voir le Catalogue de l'œuvre, à l'Appendice — W. B.

2 Spinola, avant d'entreprendre le siège de cette place, réputée la plus forte des Pays-Bas, avait écrit à Madrid pour expliquer les difficultés que présentait cette opération ; il reçut cette réponse, d'un

vert d'une cuirasse noire, et dont la dignité aisée est remarquable, s'avance, le chapeau à la main, vers son ennemi vaincu et se dispose à l'embrasser avec une généreuse cordialité; derrière les généraux sont leurs chevaux et les gens de leur suite ; derrière Y état-major de Spinola, se trouve une ligne de piquiers dont les armes se détachent sur le fond bleu du ciel, ce qui a fait donner à cette composition le nom de las Lanzas. Le prince Justin n'a pas le grand air du gentilhomme génois, et l'artiste semble s'être attaché à faire ressortir avec quelque malice le contraste entre les deux camps : d'un côté, des Castillans de la meilleure mine; de l'autre côté, des rustres hollandais aux énormes culottes, regardant avec un air de surprise stupide, comme les gardes suisses dans la Messe de Bolsène de Raphaël, au Vatican. A l'extrême gauche, on distingue une belle tête brune avec un chapeau à plumes ; elle passe pour le portrait de l'artiste.

Ce fut vers cette époque qu'il peignit encore une fois le roi armé et à cheval, mais ce tableau ne recueillit pas les suffrages habituellement réservés aux œuvres de Velazquez ; s'il trouva des éloges, il souleva aussi des critiques ; on reprocha au cheval de ne pas être dessiné suivant les usages et les méthodes du manège. Fatigué de ces discussions, l'artiste effaça la majeure partie de la peinture, et il écrivit sur la toile : Didacus Velazquins, Pictor Régis, expinxit l. Il réussit mieux dans le portrait

laconisme tout lacédémonien : « Marquis, prenez Breda. Moi, le Roi. » Une pièce de Calderon est intitulée : El Sitio de Breda. — G. B. 1 Palomino, t. III, p. 496, dit que ce portrait portait une inscrip-

de son ami, le poëte Francisco de Quevedo, qui est maintenant dans la collection du /lue de Wellington, et qui a été gravé plusieurs fois 4. Le pinceau de Velazquez a fait savoir au monde que cet écrivain célèbre avait une figure animée, une chevelure abondante et crépue, qu'il portait, sur la poitrine, la croix de Saint-Jacques, et, sur le nez, une grande paire de lunettes, non pour obéir à la mode qu'adoptèrent les élégantes et les merveilleux sous le successeur de Philippe IV2, mais parce que, dans sa jeunesse, lorsqu'il étudiait à l'université d'Alcala, son application constante à l'étude avait affaibli sa vue 3.

Velazquez exécuta aussi, pour le château de Gandia, le portrait du cardinal Gaspar de Borja, qui fut successivement archevêque de Séville et de Tolède, et qui fit

tion constatant qu'il avait été exécuté en 1625, lorsque le roi avait vingt ans. S'il fut peint entre 1644-1648, c'était la reproduction d'un travail antérieur.

1 Gravé par Carmona dans le Parnaso espanol de Lopez Sedano, et par Brandi dans les Espanoles ilusires. Dans la seconde moitié du siècle dernier, ce portrait faisait partie de la collection de don Francisco de Bruna, à Séville. Voir Twiss, Voyages en Portugal et en Espagne, Londres, 1775,in-4°, p. 308.

2 j|me (fAulnoy fut étonnée de voir combien cette mode était répandue; elle cite à cet égard quelques faits curieux. Les nobles portaient des verres aussi grands que la main, et le marquis d'Astorga exigea qu'une paire de lunettes fût placée sur le nez de sa statue en marbre. La permission de porter des lunettes fut la seule récompense que sollicita auprès de son supérieur un jeune moine qui avait rendu d'importants services à son couvent. Voyage, lettre VIII.

3 Ross, traduction de V Histoire de la littérature espagnole de Bouterweck, t. I, p. 461.

preuve à la fois de munificence et de zèle patriotique et religieux, en donnant 500,000 écus pour poursuivre la guerre contre les Hollandais 1. L'artiste peignit aussi le gouverneur de la maison royale, Percira, le marquis de La Lapilla, Fernando de Fonseca, Ruiz de Contreras, le bienheureux Simon de Roxas, confesseur de la reine Isabelle, élevé, par la sainteté de sa vie et par l'influence de sa famille, à l'honneur de figurer dans le calendrier; ce fut d'après le cadavre de ce pieux personnage que Velazquez fit son portrait 2 ; il s'imposa un travail plus agréable en exécutant celui d'une dame d'une beauté remarquable, dont le nom est ignoré, mais que Gabriel Bocangel a célébrée dans une épigramme insérée dans l'ouvrage de Palomino.

1 Mémoires de Dunlop, 1. 111^ p. 168.

2 Palomino, t. III, p. 498.

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