CHAPITRE YII
En 1648, Velazquez entreprit, par ordre du roi, un second voyage en Italie ; il s'agissait de réunir des œuvres d'art, en partie pour les palais royaux, en partie pour F Académie que Philippe voulait établir à Madrid. Les instructions du roi étaient d'acquérir tout ce qui serait à vendre, et tout ce que Velazquez trouverait digne d'être acheté ; c'était montrer autant de goût pour les arts que de confiance dans l'artiste. S 'éloignant de Madrid, au mois de novembre, et accompagné, comme d'habitude, par son fidèle Pareja, Velazquez traversa la Sierra-Morena, et alla s'embarquer à Malaga. Il se joignit à la suite du duc de Naxera et Maqueda, don Jayme Manuel de Cardenas, qui se rendait à Trente, afin de recevoir l'archiduchesse Marianne, qui allait devenir la seconde femme de Philippe IV. Ils partirent le 2 janvier 1649, mais ils furent tellement contrariés par les vents contraires, qu'ils ne débarquèrent à Gênes que le 11 février \ Velazquez passa quelques jours à jouir de la
1 H. Mascarenas : Viage de la Reyna dona Mariana de Austria hasla Madrid dcsde Viena, Madrid, 1650, in-4°.
beauté de la situation de cette ville, à parcourir ses environs, à visiter les églises et les palais. Ce fut dans ces somptueuses demeures, surmontées de terrasses, où se faisaient sentir les brises délicieuses qui ridaient la surface azurée de la mer, ce fut chez ces nobles qui avaient accueilli avec tant d'empressement son ami Rubens, que l'artiste espagnol put étudier les œuvres de van Dyck, qui, trente ans auparavant, avait reçu l'hospitalité chez les Balbi et chez les Spinola.
A cette époque, Gênes n'était point dépourvue d'artistes habiles. Gastiglione le Vieux, recommandable par son activité et par la variété de ses talents, ajoutait chaque jour à sa réputation, en multipliant les tableaux d'autel, les études d'animaux, les sujets empruntés à l'histoire classique -. De l'école de Strozzi, capucin réfractaire, plus connu sous le nom de il Prête Genovese, était sorti Giovanni Ferrari, qui, dans la représentation des sujets pieux, surpassa son maître2, tandis que son élève, Giovanni Carbone, exécutait des portraits qui rappelaient la manière de van Dyck 3.
Velazquez visita ensuite Milan, où il n'avait jamais paru encore. Il y trouva l'école lombarde faiblement représentée par Ercole Procaccini, le dernier d'une race qui avait produit des peintres pendant cinq générations. Mais la galerie Borromée, riche en productions plus anciennes, était là pour instruire et charmer l'artiste, et il put admirer la Cène de Léonard de Vinci, dans le ré-
1 Soprani, Pitlori gcnovesi, p. 223.
2 Ibid., p. 255.
8 Lanzi, t. V, p. 328.
fectoire de Santa-Maria délie Gratie. Continuant sa route, sans se laisser distraire par les fêtes qui célébraient, à Milan, l'arrivée de la reine d'Espagne, cheminant à travers ses États, Velazquez se rendit à Padoue, et de là à Venise. Il passa quelques semaines dans la cité de saint Marc, rafraîchissant les souvenirs qu'il avait conservés des œuvres des grands maîtres, et achetant, pour son royal patron, ce qu'il pouvait obtenir. Il eut le bonheur d'acquérir deux tableaux de Tintoret : les Israélites recueillant la manne et la Conversion de saint Paul ; il obtint aussi la Gloire céleste, esquisse pour la grande composition du même maître, et il devint possesseur d'une charmante production de Paolo Veronese, Vénus et Adonis.
Velazquez se transporta ensuite à Bologne, ville où il s'était à peine arrêté dans son premier voyage. Le cours des années avait épargné bien peu de ces peintres de talent qui s'étaient élevés à l'école des Garrache. Alessandro Tiarini, un des plus habiles disciples de Louis Garrache, vivait encore, mais son pinceau avait perdu sa vigueur, et son style, s'affaiblissant de plus en plus, se ressentait de la vieillesse. Golonna et Mitelli, la fleur d'une génération plus jeune, les meilleurs peintres à fresque de l'époque, étaient alors au comble de leur renommée, et ils plurent tellement à Velazquez, qu'il les invita à entrer au service de Philippe. Pendant son séjour à Bologne, il fut logé au palais du comte de Sena, qui était allé à sa rencontre, accompagné d'un grand nombre de Bolonais des plus distingués, et qui le traita avec la plus extrême courtoisie.
L'artiste ne manqua point de visiter le chef de l'illustre et généreuse maison d'Esté, le duc de Modène, dont il avait jadis fait le portrait. Ce prince reçut, de la façon la plus gracieuse et comme un vieil ami, le peintre du roi d'Espagne; il le conduisit dans son palais, il lui fit visiter sa riche galerie, et Velazquez eut la satisfaction d'y retrouver le portrait de Son Altesse.
Ce fut là aussi qu'il vit les chefs-d'œuvre du Corrége, aujourd'hui à Dresde, le Saint Sébastien, la Nativité, plus connue sous le nom de la Nait, que le duc était soupçonné d'avoir fait voler dans une église de Reggio lj la Madeleine, que les princes d'Esté emportaient avec eux dans leurs voyages, et que le roi de Pologne fit placer dans un cadre d'argent orné de pierres précieuses, et renfermer dans une armoire dont il gardait la clef2. Le duc conduisit également l'artiste à une maison de campagne, qu'il avait fait élever près de sa capitale et décorer de fresques dues aux pinceaux habiles de Golonna et de Mitelli.
A Parme, Velazquez contempla dans leur perfection les chefs-d'œuvre de Corrége. Les fresques de la cathédrale et de l'église de Saint-Jean n'avaient été exécutées qu'un siècle environ auparavant ; les dômes de ces temples révélaient de nobles formes et de gracieux visages, que l'encens brûlé pendant des centaines d'années, et l'incurie ont maintenant couvert d'un voile impéné-
1 Esquisses de la vie du Corrége et de celle du Parmesan (Sketches of Ihe lives of Correggio and Parmegiano). Londres, 1823, p. 85. Cet ouvrage anonyme est attribué à l'archidiacre Coxe.
2 Mémoires de Dunlop, t. I, p. 478.
trable. 11 visita aussi Florence, alors comme aujourd'hui si riche en œuvres d'art, mais assez pauvre en artistes. Les plus remarquables étaient Pietro de Cortone, qui faisait de fréquents séjours à Rome et qui peignait avec facilité et grandeur, et le mélancolique Carlo Dolce, qui, de même que les vieux et sévères maîtres, se consacrait à des sujets de piété, qu'il représentait avec cette fadeur de style qui le distingue parmi les peintres modernes. Salvator Rosa était , à cette époque , au service du grand-duc, et il put engager Velazquez à assister à quelques-unes des représentations dramatiques qu'il donnait chez lui, et qui attiraient les beaux esprits et les nobles de Florence, avides de semblables passetemps.
Traversant Rome, l'Espagnol se rendit rapidement à Naples ; il trouva ce royaume à peine sorti de la fièvre où l'avaient jeté Masaniello et le duc de Guise, mais la guérison s'opérait grâce au traitement énergique qu'employait le comte d'Onate, le plus vigoureux des vice-rois, le plus inflexible des médecins politiques1. L'homme d'État fit le meilleur accueil à l'artiste, objet des recommandations spéciales du roi. Après avoir renouvelé connaissance avec Ribera, qui jouissait encore de la faveur du vice-roi, et qui marchait, à Naples, à la tête de tous les artistes, Velazquez retourna à Rome.
Le pape régnant alors, Innocent X, Giovanni Battista Panfili, préférait sa bibliothèque à ses galeries, et telle était sa passion de bibliophile, qu'on l'accusait, lorsqu'il était cardinal, de chercher à dérober ce qu'il ne pouvait
1 Mémoires de Dunlop, t. I, p. 478.
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acheter \ Il protégeait cependant les arts, et il fut l'un des cinq papes qui cajolèrent Bernin ; il l'employa à terminer un travail séculaire, en élevant la belle colonnade de Saint-Pierre. Lorsque Velazquez arriva à Rome, le pontife lui accorda une audience, et il lui ordonna de peindre son portrait. L'œuvre fut accomplie à l'entière satisfaction de Sa Sainteté, qui fit don à l'artiste d'une chaîne d'or et d'une médaille de même métal.
Le Saint-Père avait des traits communs, une expression de mauvaise humeur ; il fut, peut-être, le plus laid de tous les successeurs de saint Pierre 2 ; l'artiste le représenta assis dans son fauteuil, et le succès fut le môme que celui qu'avait obtenu l'image de l'amiral Pareja 3, s'il faut s'en rapporter à la tradition, qui affirme qu'un chambellan, ayant aperçu le portrait à travers une porte entr'ouverte, recommanda aux personnes qui étaient avec lui de parler à voix basse, parce que Sa Sainteté se trouvait dans la pièce voisine. Velazquez exécuta plusieurs copies de ce portrait; il en apporta une en Espagne. L'original est probablement le tableau que possède
1 Disraeli, Curiosités de la littérature, nouvelle série (3 vol. in-8°, 1824), t. 111, p. 77.
2 Ses ennemis dans le conclave où il fut élu alléguaient la vulgarité des traits de Panfili comme une raison de nature à empêcher qu'il fût choisi pour le père des fidèles. Il se rendait justice, car Olympia Maldachini lui ayant présenté un neveu de mauvaise mine, il dit : « Que je ne revoie jamais ce manant ; il est encore plus laid et plus grossier que moi. » Il en fit cependant un cardinal. Voir YHisloire de donna Olympia Maldachini, traduite de l'italien de l'abbé Gualdi. Leyde, 1666, in-12, p. 29 et 77.
3 Voir page 119.
la famille Pamphili, au palais Pamphili-Doria, à Rome ; une belle répétition fait partie de la galerie du duc de Wellington. Velazquez peignit aussi le cardinal Panfili, neveu du pape ; donna Olympia, belle-sœur du pape1; plusieurs personnages de la cour papale, et une dame que Palomino appelle Flaminia Triunfi et dont il vante le talent pour la peinture. Avant d'entreprendre le portrait du pape, il avait fait, pour s'exercer la main, celui de son serviteur Pareja; cette toile circula dans les ateliers, et causa tant de plaisir, que l'élection de Velazquez comme membre de l'Académie de Saint-Luc fut décidée. Le portrait de Pareja (et c'est peut-être le bel ouvrage qui est aujourd'hui chez lord Radnor, au château de Longford) fut exposé au Panthéon, avec les productions des autres artistes, le jour de la fête de saint Joseph, et il reçut des applaudissements unanimes. Un Flamand, André Schmit, peintre de paysage, qui était alors à Rome, visita ensuite Madrid, et il put retracer, comme témoin, ce triomphe du pinceau castillan,
Pendant son séjour à Rome (et il dura plus d'un an), Velazquez paraît s'être mêlé à la société plus qu'il ne l'avait fait précédemment. Le cardinal-neveu, son vieil ami, le cardinal Barberini, le cardinal Rospigliosi, et une foule de princes romains, l'accablèrent de politesses. Son
1 Le traducteur a supprimé ici et dans la note un des titres qui rattachent au pape cette donna Olympia Maldachini. Il y a dans le texte de M. Stirling, conformément à l'histoire : « Olympia, the pope's sister-in law and mistress; » et dans la note : «. . . Sayingto his mislress Olympia. » L'annotateur décline absolument toute responsabilité de ces fantaisies de la traduction. — W. B.
but était surtout d'acheter des tableaux, plutôt que d'en faire et d'en copier : il se trouva ainsi l'objet d'un empressement aussi vif de la part des artistes que de celle des grands. Bernin et le sculpteur Algardi étaient ses amis, ainsi que Nicolas Poussin, Pietro de Gortone, Matteo Prête, surnommé il Galabrese. Velazquez, doué de l'art de plaire, et d'un naturel si attachant, qu'il désarmait l'envie, dut trouver dans la société romaine une ovation continuelle. Il y aurait bien du charme à pouvoir soulever le noir rideau des siècles, à suivre l'artiste dans les palais et dans les ateliers, à le voir à côté de Claude occupé à peindre, ou près d'Algardi occupé à modeler, à l'accompagner dans la somptueuse résidence des Bentivoglio, à s'arrêter avec lui dans cette belle salle où Guide venait d'exécuter l'admirable fresque de Y Aurore, à se mêler avec lui dans le groupe qui entourait Poussin se promenant, le soir, sur la terrasse de la Trinita del Monte.
On ne peut douter que Velazquez ne visitât et n'étudiât avec soin tous les grands monuments de la peinture qui existent à Rome, mais il est certain qu'il ne se pénétra jamais du génie de l'art antique et qu'il n'apprécia pas Raphaël. Ses ouvrages ne laissent aucun doute à cet égard, et il existe d'ailleurs un témoignage encore plus direct. Nous le trouvons dans la Carte de la Navigation pittoresque de Marco Boschini1, livre lourd et verbeux,
1 Venise, 16(30, in -4°. Cet ouvrage, malgré ses défauts, n'est pas sans utilité, parce qu'il offre la description des tableaux qui existaient à Venise du temps de l'auteur, et qu'il offre des notices biographiques sur divers peintres. L'auteur suppose une navigation
panégyrique ampoulé, dans lequel les plus futiles allégories qui aient jamais pris naissance dans le jardin poétique de Marini sont rendues dans le dialecte vulgaire des bateliers des lagunes ; les peintres d'une époque dégénérée sont exaltés comme étant les princes de l'art et placés au niveau de Giorgione et de Titien. Boschini mentionne la visite de Velazquez à Venise et il le cite parmi les éminents maîtres étrangers qui préféraient cette école à toutes les autres. Le poëte reconnaît d'ailleurs avec candeur que, dans ses achats pour le roi d'Espagne, le Castillan s'en tenait aux œuvres des grands maîtres, qu'il choisissait deux tableaux de Titien, deux de Paolo Veronese et l'esquisse du Paradis de Tintoret, composition qui était pour lui l'objet d'une admiration spéciale.
Velazquez se rendit ensuite à Rome et il commanda des tableaux à plusieurs artistes vivants ; Salvator Rosa lui demanda un jour ce qu'il pensait de Raphaël ; sa réponse et la suite de sa conversation se trouvent dans l'ouvrage de Boschini (p. 58).
Lu slorse el cao cirimoniosamente , E disse : Rafaël (a dirve el vero ; Piasendome esser libero, e sinciero) Stago per dir, che nol me piase niente.
pittoresque à travers les œuvres qui sont à Venise ; il raconte la construction d'un vaisseau où les diverses fonctions sont confiées à des peintres. Les frères Bellin et Carpaccio fournissent le chantier; Tintoret dessine le bâtiment, Giorgione applique le gouvernail, Zelotti plante le grand mât, Paris Bordone est chargé de dorer la poupe, le grand amiral est il perilissimo Tiliano. La galère une fois lancée, le poëte parcourt toutes les œuvres de l1 école vénitienne et les décrit. — G. B.
Tanto che (replichè quela persona) Co'no ve piase questo gran pitor; In Italia nissun ve dà in l'umor ; Perche nu ghe donemo la corona ;
Don Diego replichè con tal maniera :
A Venetia se trova el bon, e'1 belo; Mi dago el primo liogo a quel penelo : Tixian xè quel, che porta la bandiera.
L'absence de Velazquez s'était prolongée une année ; Philippe commença à s'impatienter ; le marquis de La Lapilla informa l'artiste du désir que Sa Majesté éprouvait de revoir son envoyé, mais il fallait bien du temps pour compléter une réunion satisfaisante de tableaux et de statues, et ce ne fut qu'en 1651 que l'Espagnol quitta Rome. Il aurait voulu revenir par terre et prolonger son chemin jusqu'à Paris, mais l'interminable guerre entre le roi très-chrétien et le roi catholique se prolongeait toujours, et un pareil voyage était impossible. Se dirigeant vers le nord, Velazquez se rendit à Gênes et s'y embarqua, laissant derrière lui les trésors qu'il avait réunis et qui, déposés à Naples, furent transportés en Espagne, lorsque le comte d'Onate revint du pays qu'il avait gouverné. Au mois de juin 1651, Velazquez débarqua à Barcelone, qu'occupait encore une garnison française et qui allait être, de la part de don Juan d'Autriche, l'objet d'un blocus prolongé.