CHAPITRE VIII
A son retour à Madrid, Velazquez reçut, pour récompense des peines que lui avait occasionnées son voyage, l'emploi (¥ aposentador mayor ou de quartier-maître général de la maison du roi. Ce poste, qu'avaient occupé sous le règne de Philippe III les architectes Herrera et Mora, était une dignité élevée, donnant droit h des émoluments considérables. Ses fonctions étaient multiples, et quelques-unes d'entre elles étaient assez pénibles. XI aposentador devait surveiller les fêtes publiques et exercer une certaine juridiction dans l'enceinte du palais ; il devait procurer des logements au roi et à toute sa suite, lorsque Sa Majesté voyageait1; c'était lui qui plaçait le fauteuil du souverain et qui disposait la nappe lors des
1 D'Avila : Grandezas de Madrid, p. 333; Inventaire général des recherches d'Espagne, p. 163. Trouver les logements nécessaires à la cour dans ses voyages était le plus pénible des devoirs de Yaposcnlador. Melchior de Santa -Cruz, dans sa Florcsta cspanola (Bruxelles, 1614, p. 108), consacre à ces fonctionnaires un chapitre curieux^ et il rapporte diverses anecdotes qui démontrent combien il était difficile de mettre d'accord les exigences des nobles voyageurs et les répugnances des provinciaux appelés à l'honneur de les loger.
dîners de cérémonie ; c'était lui qui remettait les clefs à tous les nouveaux chambellans, qui rangeait les chaises destinées aux cardinaux et aux vice- rois lorsqu'ils venaient au baiser ; il devait s'acquitter de fonctions analogues lorsque l'héritier présomptif recevait le serment de fidélité. Son salaire était de 3,000 ducats par an, et il portait à la ceinture une clef qui ouvrait toutes les serrures du palais. Velazquez eut, pour l'assister dans ses fonctions, le peintre Juan Bautista del Mazo Martinez, qui était déjà ou qui allait devenir son gendre.
Il arriva à la cour assez à temps pour prendre part aux fêtes du 12 juin qui célébrèrent la naissance d'une infante, premier enfant de la reine Marianne. Les goûts de cette princesse firent que son choix se trouva dans un accord heureux avec le destin qui la rendit l'épouse de Philippe IV, s'il faut du moins regarder comme vraie l'assertion qu'avant qu'il n'y eût de proposition pour ce mariage, Marianne s'était éprise de son parent, en voyant son portrait, une œuvre sans doute de Velazquez. Le pinceau fidèle du même maître a souvent retracé les traits de la princesse, et il donne lieu de penser que, du côté de Philippe, son choix doit être attribué surtout à des motifs politiques. Les portraits de la reine Marianne montrent qu'elle avait hérité de la fameuse lèvre inférieure, transmise à la maison d'Autriche par Marie de Bourgogne, et qu'elle usait du rouge avec excès. Trente ans plus tard, devenue veuve, elle se plaignait de ce que le portrait qui l'avait précédée à Madrid l'avait calomniée1. Il
1 D'Aulnoy, Voyage en Espagne, t. III, p. 169.
s'en fallait bien qu'elle eût égalé sa devancière la reine Isabelle , au point de vue des qualités de l'esprit comme à celui des grâces personnelles, mais son caractère était aimable et joyeux, et son rire enfantin avait choqué parfois son grave époux1.
Le baptême eut lieu le 25 juillet, et l'on peut regarder cette cérémonie comme un spécimen de celles auxquelles Velazquez prit part. Le long des galeries de l'Alcazar, couvertes de tapisseries d'or et de soie, défila une longue suite de gardes et de courtisans, se rendant à la chapelle royale ; après eux venaient le premier ministre don Luis de Haro, portant dans ses bras le rejeton royal, et la marraine, l'infante Marie-Thérèse2, qu'accompagnaient les dames du service de la reine. Les murailles de la chapelle disparaissaient sous les plus riches broderies; les fonts baptismaux, où saint Dominique et une longue suite de rois castillans avaient reçu l'onde régénératrice, étaient surmontés d'un dais d'argent. A la porte, la princesse fut reçue par les prélats du royaume, revêtus de leurs ornements pontificaux, et par le nonce, cardinal Rospigliosi, qui la baptisa en lui donnant le nom de Marie-Marguerite et qui suspendit à son cou un riche reliquaire. Le roi, placé dans une tribune élevée, abais-
î Voyage d'Espagne, Cologne, 1666, p. 35.
* Pendant la cérémonie, cette princesse, en tirant son gant, laissa tomber une bague de diamant ; une femme dans la foule ramassa le bijou et le présenta aussitôt à la jeune infante, qui refusa de le reprendre et qui répondit avec un orgueil digne de la future épouse du grand roi : Guardâosla para vos. Florez : Régnas calôlicas, t. II, p. 955.
sait ses regards sur cette scène splendide, sans que ses traits perdissent rien de leur immobilité pétrifiée ; la foule, charmée de voir la suite nombreuse et les magnifiques livrées du nonce, lui prodigua ses clameurs lorsqu'il traversa les rues de Madrid dans son équipage de cérémonie.
Quelques semaines après, lorsque la reine fut en état de se lever, Philippe ordonna, pour l'amuser, un combat de taureaux. Cet amusement national se célébrait alors à la Plaza Mayor, vaste carré où des rangs de balcons, s'élevant d'étages en étages jusqu'aux toits des maisons, offraient toutes les facilités désirables à un nombreux concours de spectateurs. L'ardeur du public fut extrême, et on déploya en cette occasion une magnificence inconnue dans les corridas modernes. Au lieu de combattants mercenaires, ce furent les jeunes cavaliers de la cour qui parurent dans le cirque et qui déployèrent leur adresse et leur intrépidité sous les yeux des dames dont ils portaient les couleurs et dont les faveurs pour eux provoquaient leur reconnaissance ou leur ambition \
1 Le Cid, Pedro Nino, fempereur Charles-Quint , Pizarre , le roi Sébastien de Portugal, et beaucoup d'autres personnages célèbres dans l'histoire de la Péninsule, se firent remarquer par leur intrépide habileté dans les combats de taureaux. Un Espagnol, don Diego Salgado, fit imprimer à Londres, en 1683, in-4°, un opuscule en assez mauvais anglais, qu'il dédia au roi de la Grande-Bretagne, Charles 11, et qu'il intitula : Description de la Plaza de Madrid : « Des nobles, d'une singulière magnanimité, étant montés sur des chevaux d'une grâce et d'une agilité incomparables , que couvrent de riches harnais en rapport avec la dignité de leurs cavaliers et avec la splendeur de la fête, se montrent avec pompe dans l'arène ;
Au lieu des malheureuses rosses dont les entrailles et les cadavres jonchent l'arène à Séville ou à Cadix dans les combats qu'on donne à présent, ces picadores de haut lignage montaient les fougueux coursiers de l'Andalousie et chacun d'eux se faisait suivre d'une ou deux douzaines de laquais portant les livrées de la famille1. Lorsqu'un
derrière eux, marchent respectueusement leurs valets, portant les lances avec lesquelles leurs maîtres doivent abattre les taureaux. Leur affaire est d'irriter la rage et la fureur de ces animaux formidables. Ces héroïques personnages, faisant de leur lance un usage habile, accomplissent très-souvent leurs généreux projets en tuant ou en blessant les quadrupèdes écumants, etc. » Don Gregorio de Tapia professait encore plus de respect pour le noble exercice : « No hay accion mas lucida que salir â la plaza â lidiar con el rejon un caballero. » (Exercicios de la Gineta, p. 61.) Le duc de Medina- Sidonia tua deux taureaux aux fêtes qui eurent lieu en 1673 pour célébrer le premier mariage de Charles H. En 1697, don Juan de Velasco, qui venait d'être nommé vice-roi deBuenos-Ayres, étant mort des blessures qu'il avait reçues dans le cirque, son fils fut nommé titulaire [litulo) de Castille, et sa fille fut élevée à un emploi dans le service de la reine. Voir le Discurso apologêtico mis en tète de la Tauromaquia compléta por el célèbre lidiador Francisco Montes, Madrid, 1836, p. 13, et la Correspondance de Stanhope, éditée par lord Mahon, p. 121. Philippe V n'eut que de l'aversion pour cet amusement national, et les nobles cessèrent de se mêler à ce carnage; l'éditeur du livre de Montes observe que cette circonstance diminua la splendeur du spectacle , mais qu'elle fut favorable à la perfection de l'art. En Portugal, l'intervention des nobles se maintint plus longtemps et, à la fin du siècle dernier, un frère du comte d'Arcos ayant été tué dans une corrida à laquelle assistait la cour, le comte, qui était auprès du roi, s'élança dans le cirque et porta un coup mortel au taureau. Voir Southey, Lettres écrites en Espagne et en Portugal, 1798, p. 403.
1 Tapia, p. 61, dit que le noble qui combat le taureau doit être
nombre suffisant de taureaux était tombe sous le fer des nobles amateurs, la journée se terminait par un combat à coups de javelot, ou par un tournoi, passe-temps emprunte aux Mores et bien propre à stimuler, à éprouver l'adresse des cavaliers1.
Durant quelques années, Velazquez n'eut guère le loisir de s'appliquer à la peinture ; une grande partie de son temps fut absorbée par l'obligation qui lui fut faite de surveiller la fonte en bronze, dirigée par le sculpteur Ferrer, des effigies des hauts et puissants personnages dont il avait reproduit les traits sur la toile ; il avait aussi à ranger dans les salles de l'Alcazar les tableaux et les marbres arrivés d'Italie. Les devoirs de sa charge au palais auraient seuls paru à bien des gens une occupation suffisante, et ils lui prenaient des heures nombreuses. Il se trouvait, grâce à ces diverses fonctions, en relations continuelles avec le roi, qu'il voyait très-souvent seul, qui le consultait sur beaucoup d'affaires et qui lui accordait une confiance et une faveur qui n'était pas exempte de quelque danger. Son influence était regardée comme telle, qu'un grand personnage, à ce que raconte Palomino, reprit très-vivement son fils qui avait manifesté
accompagne d'un certain nombre de laquais; ce nombre s'élevait parfois jusqu'à cent, mais il était ordinairement de douze ou de vingt-quatre ; quatre ou six était le minimum dont il était possible de se contenter.
1 Philippe 1Y et son frère don Carlos déployèrent leur adresse au combat du javelot devant le prince de Galles ; le roi se mesura avec son premier ministre. Voir J. Ant. de la Peïïa, Relation y juego de carias que cl Rey, nuestro senor, à los veinte y uno de agoslo deste présente ano, Madrid, 1623., in-fol. ; 2 feuillets.
du mécontentement contre l'aposentador mayor, lequel n'avait pas voulu adoucir en sa faveur les exigences de l'étiquette. — « Comment avez-vous pu, dit le vieux courtisan, avoir la folie de mécontenter un homme pour lequel le roi a tant d'estime et qui converse de longues heures avec Sa Majesté? Allez de suite lui faire des excuses, et ne reparaissez devant moi qu'après vous être concilié son amitié. »
En 1656, Velazquez produisit son dernier grand ouvrage, celui que les artistes en état d'apprécier les difficultés qu'il s'est posées et dont il a triomphé, ont proclamé son chef-d'œuvre. C'est le tableau connu en Espagne sous le nom de las Meninas l, les filles d'honneur. La scène est une longue chambre dans une portion du vieux palais qu'on appelait le Quartier du prince ; le sujet, c'est Velazquez travaillant à un grand tableau qui représente la famille royale. A l'extrême droite de la composition, on voit le dos du chevalet et la toile où travaille l'artiste; derrière, est le peintre, tenant ses pinceaux et sa
1 « On les appelle comme cela à cause qu'elles n'ont que des souliers bas et point de patins, et le roy et la reyne ont aussi des ménines, qui sont comme les pages en France et qui,, dans le palais et au dehors même, n'ont jamais ni chapeau ni manteau. » [Voyage en Espagne, Cologne, 1 667.) Le Diccionario de l'Académie royale espagnole (1726 1739, 6 vol. in-fol.; définit ainsi le mot menina : « La senora que desde nina entraba â servir â la reyna en la clase de damas, hasta que llegaba el tiempo de ponerse chapines. Lat. Puella Reginœ assecla. » Les demoiselles espagnoles, en grandissant, arrivaient à Fàge de ponerse en chapines, de prendre les patins des femmes, tout comme les jeunes Romains se revêtaient de la toge virile.
palette, s'arrêtant pour converser ou pour observer l'effet de son œuvre. Au centre est la petite infante Marie-Marguerite, prenant une tasse pleine d'eau sur un plateau que lui présente à genoux dona Maria Agustina Sarmiento, fille d'honneur de la reine. A gauche, une autre menina, dona Isabei de Velasco, fait une révérence, et le nain Nicolas Pertusano et la naine Maria Barbolo, dont nous avons déjà parlé, sont au premier plan ; le petit Pertusano pose son pied sur le dos d'un grand chien de chasse, qui, méprisant cette attaque, ne sort pas du grave repos où il est plongé.
Quelques pas derrière ces figures, dona Marcela de Ulloa, dame d'honneur, dont le costume de deuil a un aspect monacal, et un guardadàmas 1 s'entretiennent ensemble; à l'extrémité de la chambre, une porte ouverte laisse apercevoir un escalier que remonte don Josef Nieto, Xaposentador de la reine ; près de cette porte, un miroir suspendu à la muraille reproduit les traits du roi et de la reine, et montre ainsi qu'ils forment partie du groupe principal, quoiqu'ils soient placés hors des limites du tableau. L'appartement est décoré de tableaux que Palomino signale comme des œuvres de Rubens ; il est éclairé par trois croisées dans la muraille de gauche et par une porte ouverte à l'extrémité ; tout artiste comprendra aussitôt quelles difficultés résultent de cet arrangement. Jamais on n'a mieux que dans ce tableau atteint la perfection de l'art qui cache Fart. Velazquez semble avoir devancé la découverte de Daguerre, et, prenant un groupe
1 Officier qui se tenait à cheval à côté de la voiture des dames de la reine et qui présidait à leurs audiences.
réuni dans une chambre, il l'a, comme par magie, transporté à jamais sur sa toile. La petite infante, aux blonds cheveux, est une charmante étude d'enfant; avec la lèvre pendante et les joues rebondies de la famille d'Autriche, elle a le teint frais et de jolis yeux bleus ; elle annonce une beauté qui lui manqua lorsqu'elle fut devenue impératrice. Ses jeunes compagnes, âgées de treize à quatorze ans, forment un gracieux contraste avec le nain qui est près d'elles ; elles sont fort jolies, surtout dona Isabelle de Velasco, qui mourut jeune., après avoir été la beauté à la mode à Madrid1, et leurs mains sont retracées avec une délicatesse toute particulière. Leur costume est absurde ; la taille est cachée par de longs corsets fort roides et par ces immenses cerceaux qu'on portait alors; le guardain faute , ce panier ovale, particulier à l'Espagne, exerçait à cette époque un empire absolu ; la robe d'une douairière aurait recouvert le tonneau de Heidelberg, et la science de Velazquez dut s'incliner devant les sottes inventions d'une couturière. Le bon et majestueux chien, qui s'étend à son aise et ouvre à peine ses yeux endormis, est admirablement reproduit ; il semble un descendant de cette royale race canine que Titien a immortalisée en la faisant figurer dans les portraits de Charles-Quint et de son fils. Le peintre porte à la ceinture la clef toute-puissante quiétaitle gage de sa charge, et sur sa poitrine tombe la croix rouge de Saint-Jacques. On dit que Philippe IV, qui venait chaque jour avec la reine pour voir le tableau, observa, lorsqu'il fut terminé, qu'il y manquait quelque
i Elle mourut en 1659. Voyage en Espagne, Paris, 1669, in-4°, p. 289.
chose, et, prenant la brosse, il traça de sa main royale les insignes de l'ordre qu'il conférait à l'artiste, se servant ainsi, pour donner l'accolade, d'une arme inusitée dans la chevalerie. Cette tradition, qu'on aime a croire fondée, n'est pas absolument détruite par le fait que ce ne fut que trois ans plus tard que Velazquez fut investi de l'ordre de Saint-Jacques. Il fallait qu'un nouveau chevalier justifiât d'une longue généalogie et se soumît à bien des formalités sur lesquelles passait un roi dans son enthousiasme pour le talent de l'artiste, mais qui pouvaient arrêter pendant des années un collège héraldique. Lorsque Charles II montra les Meninas h LucaGiordano, ce peintre s'écria, dans un transport déplaisir et d'admiration, que c'était la Théologie ou l'Évangile de la peinture ; cette expression fut du goût d'une époque qui aimait de pareils concetti, et elle est encore employée en Espagne pour désigner ce chef-d'œuvre, dont la galerie de M. Banks, à Kingston Lacy (dans le comté de Dorset), possède une belle répétition; l'esquisse originale était, au commencement du siècle, dans les mains d'un poëte distingué qui fut aussi un homme d'Etat remarquable, Jovellanos1.
Velazquez fit, comme de juste, plusieurs portraits de la reine Marianne. Les lèvres et les joues de cette princesse ont l'ampleur habituelle à la dynastie d'Autriche ;
1 M. Waageiij Treasures of Art, t. IV, p. 381, parle de la toile que possède M. Banks; l'esprit et la liberté qui y régnent, le ton délicat et argentin, lui paraissent devoir faire écarter la supposition que c'est une copie ; peut-être est-ce l'esquisse que possédait Jovellanos. -- G. B.
elle offre une ressemblance marquée avec son cousin et mari ; ses yeux, comme les siens, indiquent un certain manque d'intelligence ; elle était, d'ailleurs, d'humeur enjouée, et elle riait outre mesure des saillies et des grimaces du fou de la cour; le roi la reprenait et lui disait que de tels éclats de gaieté étaient au-dessous de la dignité d'une reine d'Espagne; mais elle répondait naïvement qu'elle ne pouvait se retenir et qu'il fallait éloigner le fou si l'on ne voulait pas qu'il la fît rire l. Velazquez ne s'est point hasardé à peindre sa souveraine dans ces moments d'abandon ; son pinceau ne lui a même donné qu'une expression un peu triste et ennuyée. Elle faisait aussi grand usage du rouge, mais elle ne l'appliquait pas avec le savoir artistique d'Isabelle 2. Ce qu'elle avait de plus beau, c'était sa longue et blonde chevelure, qu'elle couvrait de rubans rouges et de plumes, qu'elle façonnait d'après les modes du jour les plus exagérées, jusqu'à ce que cette tête jeune et frivole eût acquis la dimension monstrueuse de ses énormes paniers. Un des portraits que peignit Velazquez, et qui est au Musée de Madrid, atteste ces extravagances. Un autre la montre à genoux, en prières dans son oratoire, en grande toilette, fardée, frisée, et il sert de pendant à un portrait du roi.
Velazquez peignit aussi la reine sur une petite plaque ronde d'argent, de la grandeur d'une piastre, montrant ainsi qu'il pouvait faire usage du pinceau du miniaturiste, aussi bien que de la rude brosse de Herrera. L'infante
1 Voyage d'Espagne, Cologne, 1667, p. 35.
2 Le colonel Hugh Baillie possède un portrait en buste, peint par Velazquez; le rouge y est prodigué avec excès.
Marie-Marguerite, l'héroïne des Meninas, posa très-souvent devant lui. Parmi ces nombreux portraits, on distingue celui en pied, au Musée royal de Madrid, et la jeune tête qui brille et qui sourit dans la grande galerie du Louvre K Les dernières œuvres que l'on connaît de l'artiste sont des portraits en pied de cette infante et de son frère, mort en bas âge, don Philippe-Prosper ; ils furent exécutés pour l'empereur, grand-père de ces enfants2. Dans celui de l'infante, il plaça une horloge d'ébène, ornée de figures de bronze, et dans celui du petit prince il mit un chien blanc, étendu sur un fauteuil et dressant les oreilles avec un mouvement plein de vie.
Depuis 1656 jusqu'à la fin de sa carrière, les occupations de Velazquez lui permirent rarement de jouir du calme de son atelier. En 1656, il fut chargé de surveiller l'arrangement d'un grand nombre de tableaux envoyés à l'Escurial. Cette collection consistait en cinquante et une toiles provenant de la galerie de Charles Ier, des divers tableaux que Velazquez avait rapportés d'Italie, et de ceux que le comte de Castrillo, vice-roi de Naples, avait offerts au roi. L'artiste les plaça de son mieux dans le palais ou couvent qu'avait élevé Philippe II ; il en dressa un catalogue indiquant l'endroit où était chaque tableau, son auteur, son histoire, son mérite ; ce travail, qui servit sans doute de guide au moine Francisco de los Santos, lorsqu'il rédigea sa description de l'Escurial, se trouve peut-être encore dans les archives royales.
1 C'est un des tableaux les plus populaires de la galerie du Louvre,, un de ceux après lesquels s'acharnent les copistes.
2 Ces deux portraits sont à la galerie impériale à Vienne.
En 1658, Velazquez fut chargé de faire les dessins de fresques qui furent confiées à Colonna et à Metelli, et il dut en surveiller l'exécution ; il fut assisté et peut-être contrarié dans l'exécution de ce mandat par le surintendant des bâtiments royaux, le duc de Terranova. L'année suivante, nous le retrouvons à l'Escurial, surveillant le placement, au-dessus du grand autel du Panthéon, d'un crucifix de marbre, œuvre de l'habile Tacca. Il méditait un second voyage en Italie, mais le roi ne voulut pas se séparer de son peintre favori.
Au mois de novembre 1659, le maréchal duc de Grain-? mont se montra à Madrid comme ambassadeur de France ; il était chargé de négocier le mariage de Louis XIV et de l'infante Marie-Thérèse ; lors de son entrée solennelle, il arriva au galop, à la tête de sa suite, en costume de courrier, et pénétra ainsi jusque dans le vestibule du palais, attestant par là l'impatience du royal amant. Le 20 octobre, Velazquez reçut l'ordre d'accompagner cet ambassadeur et son fils dans une visite qu'ils firent un matin à l'Alcazar, afin de voir les tableaux et les statues qui ornaient la demeure du roi. Il est probable qu'il les conduisit aussi dans les galeries des grands, parmi lesquelles se distinguait celle du comte d'Onate, qui était revenu de Naples récemment, chargé de trésors artistiques, résultat d'acquisitions ou de soustractions. Lorsque le maréchal de Grammont repartit, il offrit à Velazquez une montre en or.
L'artiste obtint, peu de temps après, le droit de porter cette croix de Saint-Jacques qu'il avait bien gagnée. Par un rescrit daté du 12 juin 1658, le roi lui avait déjà con-
féré l'habit de l'ordre, et Velazquez ne tarda pas à soumettre sa généalogie au marquis deTabara, président du conseil de cet ordre. Quelques irrégularités dans ce document et d'autres circonstances imposèrent l'obligation de demander au pape Alexandre VII une bulle, qu'on n'obtint que le 7 octobre 1659. On raconte que le roi, s'impatientant, envoya chercher Tabara, lui enjoignit d'apporter les documents et dit : — « Ecrivez que les titres fournis par Velazquez me paraissent satisfaisants. » La patente fut donc dressée, et le 28 novembre, fête de saint Prosper et jour férié en l'honneur de la naissance du prince des Asturies, Velazquez fut installé comme chevalier de Saint- Jacques ; la cérémonie eut lieu dans l'église de la Garbonera ; le récipiendiaire fut accompagné par le marquis de Malpica, faisant les fonctions de parrain, et il reçut les insignes des mains de don Gaspar Perez de Guzman, comte de Niebla, héritier des Medina- Sidonia.
La paix et l'alliance projetée entre les couronnes de France et d'Espagne doublèrent les fatigues qu'imposaient à Velazquez ses emplois à la cour ; sa vie en fut abrégée. Il était convenu qu'une entrevue entre Philippe IV et Louis XIV aurait lieu, dans l'été de 1660, à l'occasion du mariage du roi de France, avec l'infante Marie-Thérèse ; on choisit l'île des Faisans sur la Bidassoa, morceau de terre que les Français regardaient comme neutre, tandis que les Espagnols le réclamaient en alléguant que c'était une déviation survenue dans le courant du fleuve qui l'avait séparé des États de Pelage. Les eaux ont peu à peu rongé l'île, qui ne laisse guère
matière à une discussion entre des rivaux, et le voyageur, en traversant le pont qui joint la France et l'Espagne, n'a sous les yeux qu'un fort petit espace couvert de roseaux; c'est tout ce qui reste d'une des îles les plus intéressantes que renferme l'Europe. Là, Louis XI, les poches de son habit de gros drap remplies de pièces d'or, décida les affaires de Henri IV de Gastille et gagna les courtisans qui, couverts d'étoffes d'or, vinrent à sa rencontre. C'est là que François Ier, quittant le pays où il avait été captif, embrassa ses fils qui se rendaient en Espagne comme garants de la bonne foi avec laquelle il observerait un traité qu'il était en son cœur très-décidé à rompre ; c'est là qu'il proposa à Charles V de fixer le rendez-vous pour un combat singulier. C'est là qu'Isabelle de Valois reçut les premiers hommages de ses sujets castillans, et, quelques mois plus tard, elle y fit en pleurant ses derniers adieux à ses frères et à la France. C'est là qu'Anne d'Autriche et Isabelle de Bourbon se rencontrèrent en se rendant à leurs trônes respectifs; quelques mois auparavant, Jules de Mazarin et Louis de Haro y avaient mêlé leurs larmes feintes 1 et pratiqué toutes les finesses de la diplomatie, pour arriver à la conclusion du fameux traité des Pyrénées.
1 En s'abordant pour la première fois, ces deux vieux intrigants « se jetèrent dans les bras l'un de l'autre avec tant de tendresse et d'affection, que leurs larmes marquoient le contentement et la joie de leurs cœurs. » [Histoire du traité, p. 43.) L'historien ajoute que les laquais, qui habituellement sont en France d'une insolence extrême, furent saisis de l'émotion la plus profonde et se comportèrent avec une réserve parfaite.
Mais la réunion des souverains catholiques et trèschrétiens exigeait déplus grands préparatifs, et, au mois de mars 1660, Velazquez fut envoyé sur la frontière, afin de surveiller la construction d'un édifice en rapport avec la circonstance. Il avait l'ordre de prendre la route de Burgos et de laisser dans cette ville Josef de Villareal, un de ses subordonnés, et de se transporter sur la Bidassoa, afin de diriger l'installation du pavillon qui devait recevoir les deux monarques et de mettre le château de Fontarabie en état de loger le roi d'Espagne. Après avoir accompli cette tâche, il était chargé d'attendre à Saint- Sébastien l'arrivée de la cour ; le grand artiste passa deux mois tout occupé à présider à ces travaux.
L'île des Faisans avait à cette époque 500 pieds de long sur 70 de large l. Les bâtiments qu'avait fait construire l'aposentador, se composaient d'une rangée de
1 Voir Leonardo del Castillo : Viage del Rey nuestro senor don Felipe IV el Grande à la fronlera de Francia; funciones reaies del desposorio; vistas de los rey es; juramenlo de la paz; y sucesos de la ida y buella de la jornada, Madrid, 1667, in-4°. Ce livret curieux, de 22 pages, contient d'assez bons portraits, par Pedro de Villafranca, de Charles II, de Philippe IV, d'Anne d'Autriche, de Louis XIV et de l'infante Marie-Thérèse, ainsi qu'une vue des bords de la Bidassoa. La plus ancienne vue que j'aie jamais rencontrée de Pile est dans le tableau représentant l'échange des deux reines et que possède lord Elgin ; elle y paraît plus grande que dans les descriptions de Castillo. On voit également cette île sur les trois médailles frappées par ordre de Louis XIV en commémoration de la conférence, de l'entrevue des deux rois et du mariage. (Médailles sur les principaux événements du règne de Louis le Grand, Paris, 1702, fol. 53, 55 et 56.) J'ai eu sous les yeux une grande estampe représentant l'île et les deux bords de la rivière, gravée à Paris par
pavillons élevés d'un étage et ayant 300 pieds de long. Au centre, la salle des conférences 1 était flanquée de deux ailes, comprenant chacune quatre chambres, et rien n'avait été négligé pour maintenir entre l'Espagne et la France la plus stricte égalité. Sur chaque façade de l'édifice était un portique, communiquant, au moyen d'une galerie couverte, avec un pont de bateaux ; c'est parla que les souverains devaient, partant chacun de son territoire, avancer l'un vers l'autre. Au dedans, les appartements étaient décorés de riches tapisseries représentant des sujets empruntés à l'histoire sacrée et profane ; on y voyait la construction de l'arche de Noé et celle de la cité de Romulus, les aventures d'Orphée et l'histoire de saint Paul. Les décorateurs français, obéissant à un goût prononcé pour l'antiquité, étalèrent sur leur côté delà grande salle les exploits de Scipion et d'Annibal, et les Méta-
Beaulieu, ingénieur du roi, et reproduite plus tard sur une plus petite échelle. Les Voyages [ails en Espagne, en Portugal et ailleurs, par M. M*** (Amsterdam, 1699, in-i 2), renferment treize jolies eaux- fortes, et Tune d'elles est une vue de l'île de la Conférence ou de la Paix (elle portait ces deux noms), prise des hauteurs de Tolosette. On trouve également une esquisse de la Bidassoa et de File dans lesVoyagcs de Swinburne en Espagne, Londres, 1 779, in-4% p. 427. En 1845, lorsque je vis cet îlot, il ne dépassait guère la grandeur d'une chaloupe ; il paraît qu'au commencement du siècle il avait une dimension plus considérable du double.
1 Cette salle avait 56 pieds de long sur 28 pieds de large et 22 de haut. La plus grande des pièces adjacentes avait 40 pieds de long sur 18 de large; toutes étaient hautes de 18 pieds. Les portiques avaient 102 pieds de long sur 26 de large. Le pont des Espagnols était formé de neuf bateaux, celui des Français,, de quatorze, le canal étant plus large de leur côté. (Castillo, Viage, p. 223-225.)
morphoses d'Ovide, tandis que les graves Espagnols déployaient les scènes mystérieuses de l'Apocalypse1.
Velazquez se trouva ainsi obligé de donner son temps et son attention à des travaux qui étaient du ressort d'un tapissier ou d'un charpentier ; mais ce ne fut pas encore ce qui l'absorba le plus. Ses fonctions d'aposentador l'obligèrent à procurer des logements au roi et à toute la cour, depuis Madrid jusqu'à la frontière. Quoiqu'il eût pour l'aider Villareal et Mazo Martinez, il était chargé d'une besogne qui exigeait bien du temps et donnait beaucoup de peines, car Philippe voyageait avec une magnificence digne d'un souverain asiatique. Le 15 avril, après avoir fait son testament et après s'être recommandé à Notre-Dame d'Atocha, il quitta sa capitale, accompagné de l'infante et suivi de trois mille cinq cents mules, de quatre-vingt-deux chevaux, de soixante-dix carrosses et de soixante-dix fourgons à bagages. Ceux de la royale fiancée auraient seuls suffi pour une petite armée. Sa garde-robe remplissait douze malles couvertes de velours cramoisi et garnies en argent ; vingt malles de maroquin contenaient son linge, et quarante mules portaient son argenterie de toilette et ses parfums. Elle emportait aussi une énorme réunion d'objets destinés à être donnés en présents; dans ce nombre figuraient deux caisses remplies de brosses, de gants parfumés à l'ambre et d'étuis
1 Castillo nous apprend, p. 227, que la première galerie des Français était ornée de « veynte y dos panos de las fabulas de Sipques y Cupido. » Le nom de Psyché est assez étrangement défiguré, et ceci nous fait souvenir que, dans les Discursos de Butron,' fol. 120, on lit Leonardo de Bins, au lieu de Vinci.
h moustaches 1 pour son futur beau-frère, le duc d'Orléans. Les grands qui accompagnaient le roi s'efforçaient de se surpasser les uns les autres par l'éclat et le nombre de leurs serviteurs. La cavalcade s'étendait sur un espace de six lieues, et les trompettes, qui marchaient en tête du cortège, passaient en sonnant sous les portes d'Alcalà de Henares où était fixée la première étape, lorsque les derniers cavaliers de l'arrière-garde sortaient à peine de l'enceinte de Madrid 2. Le voyage entier, par Burgos et Vittoria, ne fut qu'une marche triomphale et qu'une fête splendide. A Guadalaxara, les nobles voyageurs logèrent dans le vaste palais des Mendoza; à Lerma, ils s'arrêtèrent chez les Sandoval; à Bribiesca, chez les Velasco. Les grands et les municipalités prodiguaient leur argent en courses de taureaux et en feux d'artifice, afin d'amuser Sa Majesté; les prélats faisaient les honneurs de leurs somptueuses cathédrales ; les abbés apportaient leurs reliques les plus vénérées ; des feux de joie éclairaient les cimes escarpées de Pancorvo ; les bourgeois de Mondragon se mettaient en ligne, en reprenant les armes que leurs pères avaient portées contre Pierre le Cruel ; les paysans du Guipuzcoa déployaient leur sauvage vigueur dans leur étrange danse des épées 3; le Roncevaux, le plus grand des galions, saluait
1 Bigoteras. D'après la définition du grand Diccionario de l'Académie espagnole en 6 volumes in-folio (t. I, p. 605), c'étaient des étuis en toile fine, où Ton mettait les moustaches lorsqu'on était au lit, afin qu'elles se maintinssent roides et droites ; on les attachait aux oreilles par de petits rubans. — G. B.
2 B. V. de Soto : Supplément à l'Histoire d'Espagne de Mariana, p. 89.
3 Castillo, Viage, p. 105, 120, 123.
de toute son artillerie le roi lorqu'il se montra sur les eaux du Passage. Pendant les dernières négociations, Philippe IV et l'infante restèrent trois semaines à Saint- Sébastien, et la table de Sa Majesté fut plus d'une fois au moment d'être renversée par suite de l'empressement des Français qui venaient voir dîner le roi Le 2 juin, il se rendit à Fontarabie, le roi de France et la reinemère venant d'arriver à Saint-Jean de Ltiz.
Le lendemain, l'infante renonça solennellement à tous les droits à la couronne d'Espagne, droits que son petitfils devait faire valoir avec succès; le 3, elle fut mariée à Louis de Haro, agissant comme représentant du roi de France; Tévêque de Pampelune célébra la cérémonie dans l'ancienne église de Notre-Dame. Le 4, le pavillon de Velazquez fut inauguré ; il servit à une entrevue particulière entre la reine-mère, son frère, le roi d'Espagne, et sa nièce. Philippe et Anne, qui ne s'étaient pas revus depuis près de quarante ans, s'abordèrent avec une affection émue, mais le roi, toujours sévère sur l'étiquette, ne voulut pas que sa sœur l'embrassât. Ils exprimèrent leurs regrets réciproques sur la guerre qui avait si longtemps épuisé les ressources des deux États, et Philippe, constamment fidèle à son ton sentencieux, dit que c'était une œuvre du diable. Pendant cette entrevue , Louis était dans une chambre voisine; lui et sa fiancée se virent pour la première fois en échangeant leurs regards par une porte laissée entr'ouverte à dessein. Le lende-
1 Voir, dans les Mémoires de M,ne de Motteville, une description animée de l'entrevue des deux cours.
VELAZQUEZ ET SES (JiUVRES.
main, tous ces grands personnages se réunirent en une entrevue solennelle; les deux rois signèrent le traité, firent serment de l'observer, et il y eut ensuite une présentation mutuelle. Mazarin présentait à Philippe les nobles de la cour de France, et Louis de Haro en faisait autant auprès de Louis XIV pour les grands d'Espagne. Les présents que Louis XIV offrit à son beau-père, une décoration en diamants de la Toison d'or, une bague incrustée de brillants et d'autres bijoux royaux, passèrent par les mains de Velazquez, qui les présenta à son maître. Le 7 juin, on se rendit une visite d'adieu, et Philippe prit pour toujours congé de sa sœur et de sa fille.
Pendant les huit semaines que les cours de France et d'Espagne passèrent sur la Bidassoa, la frontière des deux royaumes fournit des scènes dignes du pinceau de Titien et de la plume de Walter Scott, et les pavillons de l'île des Faisans présentèrent une réunion telle que l'imagination des romanciers en a rarement rêvé : Philippe IV, régnant depuis quarante ans et conservant cet air fier et grave que ni les infirmités, ni les soucis, ni les malheurs n'avaient pu altérer ; Louis XIV, dans la fleur de sa beauté et à l'aurore de sa gloire. Là étaient deux reines, toutes deux filles de l'Autriche ; les cheveux gris de l'une attestaient son expérience de la vie, qui contrastait avec l'innocence de sa jeune belle-fille, et la carrière de ces deux souveraines fournit des exemples des vicissitudes de la fortune dans les rangs les plus élevés. Anne, tour à tour épouse délaissée, régente impérieuse et exilée, tombée dans l'oubli l; Marie-Thérèse, la plus aimable des
1 N'y a-t-il pas là une méprise de l'auteur anglais? ne confond-il
princesses autrichiennes, qui, bien qu'éclipsée dans sa propre cour et supplantée dans le cœur de son époux, n'aspira, dans une époque de galanterie universelle, qu'à la réputation d'une tendre mère et d'une femme fidèle et douce. Le cardinal italien, sur lequel était tombé le manteau de Richelieu, se trouvait là; son corps était affaibli, mais ses yeux, toujours vifs et perçants, lisaient dans l'alliance nouvelle la gloire future de la France et de Mazarin ; le froid et habile Haro recevait, de son côté, les honneurs dus au rang auquel venait de l'appeler son maître en lui conférant le titre de prince de la Paix, titre très-convenable pour celui qui fut le plus habile des ministres et le pire des capitaines que montrent les annales de la Gastille ; Turenne, tout couvert de la gloire récente de la victoire des Dunes ; le vieux maréchal de Villeroy et le jeune duc de Gréqui ; Medina de las Torres, le modèle et le miroir des grands ; le jeune Guiche avec son air romanesque, héros futur de cent aventures galantes et du passage du Rhin ; Monterey et Heliche ; les Noailles et les d'Harcourt, les Guzman et les Tolède. Là aussi était le peintre du roi d'Espagne et l'aposentador mayor, Diego Velazquez. Quoiqu'il ne fût plus jeune, il se faisait remarquer, même dans cette fière assemblée, par sa belle prestance et le bon goût de son costume. Ses vêtements étaient richement brodés de dentelles d'argent; il portait la fraise en usage dans les Gastilles et un petit manteau court sur lequel était brodée la croix rouge de Saint-Jacques; la décoration de l'ordre, étincclante de
pas Anne d'Autriche avec Marie de Médicis? la femme de Louis XUl avec la mère du roi qui fut le sujet de Richelieu? — G. B.
brillants, était suspendue à son cou par une chaîne d'or ; le fourreau et la poignée de son épée étaient en argent ciselé avec un art exquis par des artistes italiens.
Les fêtes qui célébrèrent le mariage royal furent dignes des deux cours les plus somptueuses de l'Europe, luttant entre elles de pompe et de magnificence. Les matinées étaient consacrées aux visites et aux compliments ; les soirées, à des fêtes brillantes. Les échos des collines répétaient les salves d'artillerie de Fontarabie et de Saint- Jean de Luz ; des cavalcades où brillaient les uniformes bleus et or des gardes françaises, jaunes et écarlates des gardes espagnoles, parcouraient les vertes prairies qui s'étendent au-dessous du plateau d'Irun, couronné de peupliers; des barques dorées et remplies de musiciens flottaient toute la journée sur les eaux de la Bidassoa. Les Espagnols virent avec étonnement le costume capricieux des élégants Français et les courtes queues de leurs chevaux ; les Français levèrent les épaules à l'aspect des vêtements de couleur sombre des courtisans espagnols et des robes mal taillées des dames, mais ils admirèrent la profusion et la splendeur de leurs bijoux l. Mais si les grands d'Espagne furent vaincus par les seigneurs français sous le rapport de l'éclat du costume, les laquais de Madrid l'emportèrent sur leurs confrères de Paris; ils parurent avec des livrées neuves dans chacun des trois grands jours de fête, et les serviteurs de Medina de las Torres portaient sur leur dos pour 40,000 ducats.
Le 8 juin, au point du jour, le roi envoya le comte de
1 Castillo, Viage, p. 266.
Punôrostro auprès de la jeune reine de France. Le matin même, il quitta avec sa suite le château de Fontarabie ; il fut, pendant le voyage, accompagné de Velazquez, qui avait envoyé en avant son coadjuteur Villareal, chargé de préparer les logements de la cour. Le 15 juin, on arriva à Burgos ; on assista à un service solennel, célébré dans la belle basilique de cette cité, et il y eut une grande procession de tout le clergé. Prenant ensuite une route différente de celle qu'il avait suivie d'abord, Philippe, toujours accueilli avec les mêmes hommages, entra à Valladolid le 18, et il s'y arrêta quatre jours pour se reposer, s'établissant dans le vaste palais qui avait été le lieu de sa naissance. Il visita les beaux jardins situés sur les bords de la Pisuerga ; il assista à des feux d'artifice tirés sur l'eau ; les nobles de la province firent devant lui preuve d'adresse et de courage dans un carrousel et à des combats de taureaux, preuve d'esprit et de magnificence à un bal masqué ; il se prosterna devant l'image de Notre-Dame de San Llorente ; il assista à une comédie et il regarda du haut d'un balcon une mogiganga \ jeu ou représentation dramatique, où les acteurs jouaient le rôle des rois fabuleux de Gog et de Magog, ou bien étaient déguisés en bêtes sauvages et en monstres hideux. Le roi daigna de plus « favoriser le sol de sa ville natale, » (ainsi s'exprime son historien) en allant à pied entendre la messe à l'église de Saint-Paul, où il avait été baptisé, basilique splendide qu'avaient décorée les plus habiles
' Le mot moriganga ou mogiganga est défini dans le grand Diccionario en 6 volumes in-folio de l'Académie espagnole (t. IV, p. 587) : « Fiesta pûblica que se haee con varios disfraces ridiculos. » — G. B.
artistes de Valladolid. Velazquez ne manqua sans doute pas d'étudier les belles compositions de Becerra, de Juni et de Hernandez, offertes ainsi à ses regards. Le 26 juin, Sa Majesté embrassa à la Casa del Gampo la reine et la jeune infante, et il alla rendre grâce à Notre-Dame d'Atocha de l'heureux accomplissement de son \oyage.