‹ Velazquez et ses œuvresChapitre 15 sur 76 · POSTEH1TAT1 SAC RAT VM · texte numérisé non relu

POSTEH1TAT1 SAC RAT VM

D1DACVS YELASQVIVS DE S1LVA,

HISPALENSIS, PICTOR EXIMIVS , NATVS ANNO M. D. LXXXXIV l.

1 Ce fut probablement cette épitaphe qui induisit Palomino en erreur à l'égard de la date de naissance de Yelazquez. Je l'ai placée cinq ans plus tard, en suivant Cean Bermudez, qui a cherché et trouvé sur les registres paroissiaux la date du baptême de l'artiste.

PICTVRA NOBILISSIIVLE ARTI SESE DEDICAVIT (PRECEPTORE ACCVRATISSIMO FRANCISCO PAC1ECO QVI DE PICTVRA PERELE- GANTER SCRIPSIT) JACET HIC ! PROH DOLOR ! D.D. PHILIPPI IV. HISPANIARVM REGIS AVGVSTISSIMI A CVBICVLO PICTOR PRIMVS, A CAMARA EXCELSA ADJVTOR VIGILANTISSIMVS , IN REGIO PALATIO ET EXTRA AD HOSPITIVM CVBICVLARIVS MAXIM VS, A QVO STVDIORVM ERGO MISSVS, VT ROM^E ET ALIARVM ITALLE VRBIVM PICTVB.E TABVLAS ADMIRANDAS , VEL QVID ALIVD IIVJVS SVPPELECTILIS, VELVTI STATVAS MARMOREAS, L JÏREAS CONQVIRERET, PERSECTARET AC SECVM ADDVCERET, NVMMIS LARGITER SIBI TRADUIS SIC CVM IPSE PRO TVNC ETIAM INNO- CENTIT V. PONT. MAX. FACIEM COLORIBVS MIRE EXPRESSERIT, AVREA CATENA PRETII SVPRA ORDINARII EVM REMVNERATVS EST, NVMISMATE, GEMMIS CELATO CVM 1PSIVS PONTIFICIS EF- FIGIE INSCVLPTA EX IPSA EX ANNVLO APPENSO : TANDEM D. JACOBI STEMMATE FVIT CONDECORATVS, ET POST REDDITVM EX FONTE RAPIDO GALLLE CONF1NI VRBE MATRITVM VERSVS CVM REGE SVO POTEiXTISSIMO E NVPTUS SERENISSIMiE D. MA- RIEE THERESLE B1B1ANJE DE AVSTBIA ET BORBON, E CONNVBIO SCILICET CVM REGE GALLIARVM CHRISTIANISSIMO D. D. LVDO- VICO XIV. LABORE ITINERIS FEBRI PR.EHENSVS, OBIIT MANTV^ C ARPENTANTE, POSTBIDIE NONAS AVGVSTI ^ETATIS LXVI. ANNO M.DC LX. SEPVLTVSQVE EST HONORIFICE IN D JOHANNIS PAR- ROCHIALI ECCLESIA NOCTE , SEPTIMO IDVS MENSIS, SVMPTV MAXIMO IMMODICISQVE EXPENSIS, SED NON IMMODICIS TANTO VIRO; HEROVM CONCOMITATV, IN HOC DOMINI GASPARIS FVEN- SALIDA GRAFIERII REGII AM1CISSIMI SVBTERRANEO SARCO- PHAGO ; SVOQVE MAG1STRO PRJSCLAROQVE VTRO SjECVLIS OM- NIBVS VENERANDO , PICTVRA COLLACRIMANTE , HOC BREVE EPICEDIVM JOHANNES DE ALFARO CORDVBENSIS M/ESTVS POSMT ET HENRICVS FRATER MEDICVS.

Juana Pacheco mourut le 14 août, huit jours après son mari, et elle fut ensevelie dans le même tombeau. Ils laissaient une fille, mariée au peintre Mazo Martinez. D'après le tableau de famille conservé à Vienne, il paraît qu'ils eurent quatre fils et deux filles ; une de ces dernières, probablement la femme de Mazo, était beaucoup plus âgée que les autres enfants, et le tableau en question nous montre aussi un enfant dans les bras de sa nourrice, mais on ne saurait dire si Velazquez en est le père ou le grandpère. Il semble probable que les fils moururent jeunes; l'histoire de l'art en Espagne ne renferme aucune notion à leur égard. S'ils étaient parvenus à l'âge mûr, il est probable qu'un d'eux, tout au moins, aurait adopté la profession de leur père, et le roi, qui avait montré tant de générosité pour le père de Velazquez, n'aurait pas été moins libéral en faveur des descendants de son peintre favori.

Dans le tableau dont nous parlons, Juana Pacheco, vêtue d'une jupe rouge que couvre en partie une sorte de tunique brune, est assise au premier plan dans une vaste chambre; une jolie petite fille s'appuie sur ses genoux, et le reste des enfants est groupé autour d'elle. Derrière, dans l'ombre, deux hommes (un d'eux est peut-être Mazo, l'amoureux ou le mari de la fille aînée) et une nourrice avec son enfant. Dans une alcôve, Velazquez lui-même, debout devant son chevalet, travaille à un portrait de Philippe IV. C'est une des plus importantes productions du maître qui se trouvent hors de la Péninsule; les figures brillent, comme des bijoux, sur le fond sombre ; comme fidèle représentation de la vie réelle, il est bien peu de tableaux qui

surpassent celui-ci, et peut-être doit-on le mettre au-dessus des Menihas : les nains et les excentricités de toilette du palais n'ont pas envahi le paisible intérieur de l'artiste, retiré dans son logement de la galerie du Nord.

Les renseignements sur la biographie de Velazquez sont plus détaillés que ceux que l'on possède sur les autres artistes espagnols. Les faits qui se rapportent à sa conduite privée sont dignes des œuvres qui attestent son génie comme artiste. Le récit trop succinct de Pacheco constate quelle était l'affection qu'il avait inspirée aux personnes qui lui tenaient de plus près. Il jouissait de la plus haute estime dans les rangs élevés de la cour ; sa mort causa tout le chagrin que des courtisans peuvent éprouver, et le souverain qu'il avait si habilement servi le regretta sincèrement. Quelques accusations, dont la nature n'est pas connue, imposèrent à son exécuteur testamentaire Fuensalida la nécessité de réclamer de Philippe une audience particulière. Après avoir entendu l'apologie de l'illustre défunt, le roi répondit : — « Je suis persuadé de la vérité de tout ce que vous pouvez dire au sujet des excellentes qualités de Diego Velazquez. »

Quoique ce grand peintre eût passé à la cour la moitié de sa vie, il était prêt à écouter la voix de la reconnaissance et de la générosité ; il n'oublia point, lorsque Olivares fut tombé dans le malheur, les bontés que ce ministre avait eues pour lui . 11 est permis de croire que l'ami de l'exilé à Loeches ne fut jamais le flatteur de l'homme d'État tout-puissant à Buen-Retiro. Jamais une basse jalousie n'eut d'influence sur sa conduite à l'égard des autres artistes ; il savait non-seulement apprécier le

mérite de ses rivaux mais encore oublier leurs mauvais procédés à son égard. Son caractère appartenait à cette catégorie heureuse et rare qui combine un haut pouvoir intellectuel avec une force indomptable de volonté et une douceur séduisante.

Il fut l'ami de Rubens, le plus généreux des artistes, et de Ribera, le plus jaloux de tous ; il fut l'ami et le protecteur de Gano et de Murillo, qui furent, après lui, les coryphées de la peinture en Espagne. Carreno de Miranda, le plus habile des peintres de cour qu'il laissa après lui, dut au bon naturel de Velazquez son introduction dans les bonnes grâces du roi. Nommé un des alcades de Madrid, il aurait eu le regret de voir tout son temps absorbé par ses fonctions municipales si Velazquez n'avait pas obtenu qu'il en fût exempté, en considération des travaux dont il fut chargé à l'Alcazar et qui ne tardèrent pas à appeler sur lui l'attention du roi. L'exemple de Velazquez et son influence personnelle firent beaucoup sans doute pour établir cette harmonie qui régna alors à Madrid parmi les artistes et qui contraste si fort avec les scènes d'une discorde sauvage qui agitaient les écoles de Rome et de Naples, lorsque des rivaux, ne se contentant point du pinceau comme instrument de lutte, avaient recours au bâton, au poignard et au poison. Favori de Philippe IV, et de fait ministre pour ce qui regardait les beaux-arts, il remplissait cette fonction avec une pureté et un désintéressement fort rares dans les administrations supérieures ; il était le distributeur sage et généreux des faveurs royales, au lieu de les accaparer avidement pour lui seul, comme bien d'autres l'auraient fait à sa place ;

un service rendu à un artiste moins heureux que lui fut un des derniers actes de son aimable et glorieuse carrière.

De tous les portraits de Velazquez, le plus jeune et le plus beau est celui que présente le tableau de la Reddition de Breda; le plus authentique est celui qu'offre le tableau des Filles d'honneur, peint lorsque l'artiste était dans sa cinquante-septième année, et lorsqu'il commençait à sentir le poids de l'âge et du travail. Si le cavalier placé derrière le cheval de Spinola est réellement le portrait de Velazquez, la tête de jeune homme, vigoureusement peinte, qui était autrefois au Louvre 1 et qui passait pour offrir l'image de l'artiste, avait reçu une désignation erronée; la galerie royale de Madrid, où le biographe va naturellement chercher d'abord un portrait authentique, ne renferme point une reproduction séparée des traits du peintre qui a le plus contribué à l'éclat de ce musée. Florence possède deux portraits de Velazquez; Munich en a un; dans la collection du comte d'Ellesmere, il s'en trouve un dont le Louvre a possédé une mauvaise copie. La gravure sur bois, que j'ai mise en tête de mon livre, est exécutée d'après une miniature de la main de Velazquez, dont je suis possesseur et qui a fait autrefois partie du cabinet de Sir John Brackenbury.

Il ne reste qu'à mentionner un petit nombre de ses ouvrages qui n'ont pas encore été décrits. En première ligne se place le tableau qui est dans la galerie de la reine d'Espagne, les Fileuses. La scène est un vaste ate-

1 Au musée espagnol. Ce portrait est gravé dans Y Histoire des peintres. — W. B.

lier où sont assises deux femmes, une vieille auprès d'un rouet, une jeune faisant un paquet de fil ; près d'elles, trois jeunes filles; une s'amuse avec un chat. Au fond, dans une alcôve qu'éclaire fortement la lumière venant d'une croisée que n'aperçoit pas le spectateur, deux autres femmes sont debout et déploient une grande pièce de tapisserie devant une dame dont la gracieuse figure rappelle celle qui brille avec éclat dans ce beau tableau de Terburg connu sous le nom de la Robe de satin. Mengs a dit de cette composition qu'il semblait que la main n'y avait aucune part et que c'était seulement l'œuvre de la pensée.

Saint Antoine l'abbé et saint Paul l'ermite, également au musée de Madrid, est un tableau digne d'attention, comme étant un des rares sujets de piété traités par Velazquez et comme ayant été, de la part de Sir David Wilkie, l'objet d'une admiration spéciale. Les légendaires racontent qu'à l'époque de la persécution de l'empereur Dèce, un jeune et pieux Egyptien, Paul, s'enfuit dans la Thébaïde et qu'y ayant trouvé une caverne, un palmier et une source dans un endroit retiré, il fut le premier solitaire qui s'établit dans ce désert devenu célèbre. Pendant vingt ans, il n'eut que des dattes pour toute nourriture ; ensuite, un corbeau lui apporta chaque jour, comme à un autre Élie, la moitié d'un pain. Un de ses compatriotes, nommé Antoine, conçut également le projet de se retirer au désert, et son exemple fut si efficace, que les vallées de la Thébaïde se remplirent de couvents et que ses rochers servirent d'asile à une foule d'ermites. Parvenu à l'âge de quatre-vingt-dix ans,

Antoine se laissait aller à certaines idées de vanité, lorsqu'il lui fut révélé qu'au loin, dans le désert, vivait un autre ermite, bien plus vieux et bien plus saint que lui. Il prit aussitôt son bâton, se mit en marche et, grâce aux bons offices d'un centaure et d'autres monstres de bonne volonté, il trouva la caverne où le modèle des anachorètes vivait depuis près d'un siècle. Les deux patriarches se reconnurent, par suite d'une intuition divine, et, tandis qu'ils priaient et qu'ils conversaient ensemble, le corbeau qui depuis soixante ans avait apporté un pain, arriva, tenant en son bec deux pains, la circonstance étant exceptionnelle. Paul, sentant que sa fin approchait, pria son hôte d'aller dans un couvent assez éloigné chercher un manteau qui avait appartenu à saint Athanase, et, quand Antoine revint, il trouva le bon vieillard mort et encore à genoux. Après avoir récité les prières habituelles, il ensevelit le corps avec l'aide de deux lions qui creusèrent une fosse avec leurs griffes \

Dans le tableau de Velazquez, les deux vieillards sont assis à l'entrée de la caverne ; Paul est couvert d'une draperie blanche, celle d'Antoine est brune ; tous deux ont les yeux levés vers le ciel et paraissent en oraison. Le palmier s'élève au-dessus des rochers ; le corbeau avec ses pains plane dans l'air. De même que dans les vieux tableaux, des événements survenus à des moments dif-

1 Voir la Légende dorée, la Fleur des saints et les divers hagiographes. Velazquez n'a pas eu l'attention de placer la croix en l'orme de T, qui devrait se montrer sur l'épaule gauche de saint Antoine, ainsi que l'explique Ayala dans son Pintor ehristianus eruditus, ouvrage que j'ai déjà cité.

férents sont retracés sur la même toile. Au loin, dans un chemin tortueux, on aperçoit Antoine s'adressant, pour demander la route qu'il faut suivre, d'abord à un centaure, ensuite à un monstre cornu et à pied fourchu, comme Satan lui-même ; on le voit aussi frappant à la porte de la caverne et enfin donnant, a\ec l'assistance des deux lions, la sépulture à Paul. Le tableau est exécuté avec une puissante énergie ; quelques couleurs sobrement employées suffisent pour produire un grand effet ; l'esquisse originale a fait partie de la galerie du Louvre1.

Le Couronnement de la Vierge, autre ornement fort précieux delà galerie royale d'Espagne, fut destiné, dans le principe, à orner l'oratoire de la reine Isabelle. Les figures n'ont guère que le tiers de la grandeur naturelle. Assise sur un trône de nuages, Marie, les yeux baissés, reçoit une couronne de fleurs que le Père Eternel et Notre- Seigneur posent sur sa tête. Les traits gracieux de cette madone, et les chérubins qui voltigent au-dessous de ses pieds, semblent indiquer une tendance à imiter le Gorrége, et les draperies bleues et rouges ont un éclat qui n'est pas habituel dans le coloris de Velazquez.

Le tableau de Saint François Borgia, dans la galerie du duc de Sutherland (à Londres), a toute la beauté des sujets historiques dans lesquels l'artiste a le mieux réussi. L'austère sainteté de ce duc de Gandia n'est pas moins extraordinaire, quoiqu'elle soit peut-être moins connue, que l'inconduite de ses ancêtres. Chef d'une grande et ancienne maison, cousin et favori de Gharles-

1 Galerie espagnole, n° 286.

Quint, le miroir de la chevalerie, l'idole des femmes, il renonça, à la fleur de son âge, à une position bien plus digne d'envie que le trône d'où son illustre parent descendit volontairement dans sa vieillesse, et, prenant l'humble robe du jésuite, il passa vingt ans à prêcher l'évangile, à mortifier son corps et à refuser la pourpre romaine dont les papes et les princes menaçaient continuellement de le revêtir. La vue de l'impératrice Isabelle dans son linceul, et la perte de sa femme, enlevée par une mort prématurée, furent les motifs qui lui firent abandonner les camps et la cour, pour se jeter dans le cloître1. Velazquez l'a représenté au moment où il quitte un genre de vie pour en embrasser un autre. Il descend de cheval, pour la dernière fois, et se présente à la porte du collège des jésuites, à Rome. Accompagné de deux jeunes gens, il s'incline profondément devant Ignace de Loyola, qui, suivi de trois religieux, s'avance pour le recevoir. Les têtes du duc et de ses compagnons sont d'un grand mérite; celle d'Ignace, dont on remarque le front élevé et chauve, respire l'énergie intellectuelle et le sombre enthousiasme qui animaient ce vigoureux défenseur de l'ancienne foi. Un des Pères qui l'accompa-

1 Le docteur Joseph Rios, dans un discours en l'honneur du saint, nous informe que « la mayor cruz del nuestro duque fueron los capellos que le amenazaron toda sa \ida. » (El Arbol grande de Gandia, S. Francisco Borja, oracion en la colegial y en la fies ta de dicha ciudad, Valencia, 1748, in 4°, p. 18). On trouve de curieux détails sur la vie et les austérités de Borgia dans Ribadeneira, Fleurs des vies des saints, t. 11, p. 676. J'ai donné des renseignements étendus sur son compte dans la Vie de Charles-Quint après son abdication, Londres, 1852, p. 77.

gnent est cependant trop gras, trop frais, pour un des premiers jésuites. Il y a une singulière absence de coloris dans ce tableau , les vêtements du duc étant blancs et ceux des religieux bruns, sans que rien ne relève les murailles grises du couvent. Quoique cette composition offre un puissant intérêt et qu'elle révèle un véritable talent, on ne saurait la ranger sur la même ligne que les autres grands tableaux de Velazquez. Ni Palomino, ni Gean Bermudez n'en ont fait mention, mais il faisait partie des œuvres d'art que Soult avait prises en Espagne. Peut-être avait-il été exécuté par ordre du cardinalarchevêque Borja, pour décorer les salles du château de Gandia, ou bien à la demande de Pacheco, pour ses amis les jésuites de Séville.

Rien n'empêche de regarder comme probable que Velazquez ait traité un pareil sujet; toutefois son style habituel ne se révèle pas avec assez de force pour qu'on range ce tableau parmi les productions authentiques de l'artiste. L'auteur, quel qu'il ait été, peignit, on peut le supposer, comme pendant, l'ouverture du cercueil de l'impératrice Isabelle, avant que le corps fût déposé dans le souterrain de Grenade. Dans l'église collégiale de Logrono et dans la chapelle de Saint-François Borja, il y a deux misérables toiles sans aucun mérite : l'une est une copie du tableau que possède la galerie Sutherland, l'autre représente la scène que nous venons d'indiquer, et qui eut une si grande influence sur la conversion du saint1.

1 Ils y étaient du moins lorsque je visitai cette église le 17 avril

Velazquez a laissé un grand nombre de tableaux fort remarquables, contenant chacun une seule figure. Le comte de Pourtalès possède dans sa collection, à Paris, un excellent échantillon de ces études ; on lui donne le nom de Roland mort \ C'est un guerrier étendu audessous d'un sombre rocher, avec une main sur son cœur, l'autre sur la poignée de son épée, et, du champ d'honneur, élevant vers le ciel ses fiers regards. Le Solliciteur (el Pretendiente), dans la galerie royale de Madrid, est d'un caractère tout placide : vêtu de noir et sans luxe, il présente une pétition ; il s'incline profondément et avec l'air d'un homme habitué aux refus. Cette race de coureurs de places, qui trouvent plus commode de mendier que de travailler, a toujours été un fléau de la cour d'Espagne ; leur pauvreté et leur orgueil, leurs demandes rédigées en style pompeusement exagéré et prodigieusement longues, les dîners qu'ils cherchent et ne trouvent pas, leur peu de familiarité avec du linge propre, tout cela est matière à plaisanteries déjà fort anciennes, et Velazquez eut d'amples occasions pour se livrer, dans les antichambres royales et ministérielles, à des études approfondies sur cette race 2. On trouve dans la même gale-

1 Cette superbe peinture vient d'être vendue avec l'ensemble des collections Pourtalès. Yoir le Catalogue, à FAppendice. — W. B.

2 Peu de temps après l'arrivée de l'artiste à Madrid, don Francisco Galâz y Varahona écrivit un traité spécial de l'art de solliciter des places : Paradoxas en que (principalmente) persuade à un prclendiente â la quielud del animo, dirigido al conde de Olivares, Madrid, 1625, in-î03 avec un frontispice gravé par Schorquens. Les

rie deux ouvrages d'un rare mérite : le portrait d'un sculpteur (on suppose que c'est Alonso Cano), et celui d'un gentilhomme à cheveux gris, couvert d'une riche armure; signalons aussi une vieille dame, tenant à la main un livre de prières, et reproduite avec ce brillant qui est particulier à Rembrandt. Le portrait en pied d'un personnage désigné sous le nom de l'alcade Ronquillo 1 est également une belle figure isolée; ce tableau, rapporté d'Espagne par Sir David Wilkie, appartint ensuite à M. James Hall.

La collection particulière du feu roi de Hollande, à La Haye, possédait le buste d'une dame vêtue de noir, avec une fraise, visage d'une beauté remarquable, mais, selon l'usage du temps, altéré par l'excès du fard. Portrait en pied d'une charmante petite fille aux blonds cheveux, une infante, ou tout au moins une meniha, risolliciteurs ne furent point découragés et ils n'entendirent point être réduits, pour tout potage, à des paradoxas, car ils étaient aussi nombreux que jamais à l'époque de Charles IV {Lettres de Doblado, p. 375), et il en subsiste encore.

1 Cean Bermudez mentionne, parmi les tableaux du Musée royal de Madrid, un vieillard avec une fraise, appelé l'alcade Ronquillo, et que Goya a gravé à l'eau -forte. N'ayant jamais rencontré cette gravure, je ne saurais dire si elle reproduit le portrait que possédait M. Hall ; cet amateur me dit que Wilkie avait toujours donné à ce personnage le nom de Ronquillo. L'histoire d'Espagne mentionne un alcade Ronquillo qui prit une part vigoureuse dans la guerre des communes (en 1522); il est évident que ce n'est pas lui que Velazquez a voulu reproduire ; mais nous trouvons aussi Antonio Ronquillo, mort vice-roi de Sicile en 1651, et père de Pedro Ronquillo qui, vers la fin du dix-septième siècle, fut ambassadeur de Sa Majesté Catholique à Londres.

chement vêtue de satin vert, et tenant à la main un éventail de plumes d'autruche.

Le plus beau tableau de chasse qu'ait peint Velazquez est la Chasse au sanglier, qui décorait autrefois le palais de Madrid. Ferdinand VII en fit présent à lord Gowley, alors ambassadeur d'Angleterre auprès de la cour d'Espagne, et celui-ci le vendit 2,200 livres sterling à la Galerie nationale *. La scène se passe dans le parc du Pardo, dans un endroit appelé le ffoyo, vallon encaissé entre des coteaux escarpés, couverts de chênes. Au centre de cet espace est une enceinte circulaire formée de murailles de toile ; Philippe IV et quelques cavaliers de sa suite déploient leur adresse dans l'art de tuer des sangliers ; des dames assises en sûreté dans de lourds carrosses bleus, aux formes antiques, assistent à cette boucherie. Le roi aimait passionnément la chasse ; il maniait son cheval et sa lance avec autant de hardiesse que de dextérité. A l'âge de treize ans, monté sur son petit cheval Guijarrillo, il tua un sanglier, en présence de son père et de la fille de France qu'il devait épouser ; il poursuivait sa proie sans que les accidents du terrain le plus escarpé et le plus périlleux pussent l'arrêter, et il disait, pour justifier ses habitudes de casse-cou, que les rois devaient être aussi vaillants dans leurs actions qu'ils étaient puissants dans leurs injonctions 2.

1 II nous semble que ce procédé d'un grand personnage vendant à son pays ce qu'un roi lui a donné en raison de ses fonctions publiques, manque tout à fait de noblesse et de dignité. — G. B.

2 Origen y dignidad de la Caça, al conde-duque de San Lucar la Maxjor, por Juan Mateos, ballestero principal de Su Magestad. Ma-

Ce tableau représente le roi, monté sur un cheval bai et recevant le sanglier sur sa média luna, épieu garni d'un croissant d'acier. Près de Sa Majesté, à gauche, et montant aussi un cheval bai, est le comte-duc d'Olivares, dont le devoir, comme grand-écuyer, était de se tenir auprès delà personne royale; derrière le ministre, un cavalier sur un cheval blanc offre quelque ressemblance avec le cardinal infant don Fernando, le vaillant primat des Espagnes. Plus loin , à une distance respectueuse, un homme âgé est monté sur un cheval blanc à longue crinière; un observateur attentif remarquera de la similitude entre ses traits et ceux de Juan Mateos, ballestero ou veneur de Sa Majesté, tels qu'ils figurent au frontispice du livre curieux que nous venons de citer. Vers le centre du tableau caracole un groupe de cinq cavaliers; à droite, cinq autres environnent un sanglier que deux chiens saisissent au milieu d'un nuage de poussière. La dame dans le second carrosse, à partir du tableau, semble destinée à représenter la reine Isabelle.

Les figures en dehors du cercle sont groupées avec beaucoup d'habileté et d'effet ; elles offrent le spécimen le plus brillant du style de Velazquez; les individus réunis autour du chien blessé, les gardes tenant en lesse des relais de chiens, les spectateurs en guenilles, le vieux paysan avec son large chapeau et son vaste manteau de ce gros drap brun qni est l'étoffe nationale, l'ecclésiastique vêtu de noir qui s'entretient avec les cavaliers en

drid, 1634, in-4°; on trouve au chapitre vu de cet ouvrage, fol. 11 et 12, des détails sur quelques-uns des exploits de Philippe IV à la chasse.

costume gris et écarlate, les postillons avec leurs mules, tout cela forme un ensemble plein de coloris, de caractère et de vie. Un peintre anglais, qui, plus que tout autre artiste vivant, a été pénétré de l'esprit de Yelazquez, a remarqué avec raison, au sujet de ce tableau, qu'il n'avait jamais vu ce un art si ample sur un aussi petit espace \» Une assez bonne copie de cette admirable composition est au musée de Madrid; elle témoigne de ce que l'Angleterre a gagné et de ce que l'Espagne a perdu 2. Les paysages de Velazquez suffiraient seuls pour lui

1 Lettre de M. (maintenant Sir) Edwin Landseer à M. (maintenant Sir) CL. Eastlake, insérée (page 18) dans les Documents relatifs à l'administration de la Galerie nationale en 1845-46 et aux ordres donnés pour le nettoyage des tableaux, documents soumis à la Chambre des communes, par suite d'une proposition faite par M. Hume, le 26 janvier 1847.

a Catalogue du musée de Madrid, n° 68. Dans le catalogue de 1828, ce tableau (n° 29) était attribué à Yelazquez lui-même. La peinture ci-dessus décrite fut, en 1853, l'objet d'un débat assez curieux devant un comité de la Chambre des communes, chargé d'examiner l'administration de la Galerie nationale. Le président de l'Académie royale exposa, comme un exemple de la maladresse des restaurateurs de tableaux, que cette peinture avait tellement souffert dans les mains d'un de ces barbouilleurs, que M. George Lance, peintre renommé pour le genre de nature morte, avait été appelé afin de le réparer ou, en réalité, de le repeindre. M. Lance, interpellé devant la commission, convint franchement du fait. 11 dit qu'une vingtaine d'années auparavant, la Chasse au sanglier était entre les mains d'un nettoyeur de tableaux, nommé Thane, qui la fit rentoiler, mais cette opération réussit si mal, que la peinture, se détachant de la toile, tombait par larges plaques. Le pauvre homme était désespéré ; la nuit, dans ses rêves, le tableau détérioré lui apparaissait sous la forme d'un squelette; il serait devenu fou, si M. Lance

assigner un rang parmi les peintres. « Le Titien, dit Sir David Wilkie, paraît avoir été son modèle, mais il a aussi la largeur et l'effet pittoresque qui distinguent Claude et Salvator Rosa. » Ses tableaux sont « trop abstraits pour offrir beaucoup de détails ou de traits d'imitation, mais il eut le même soleil que celui que nous voyons, le même air que celui que nous respirons, l'âme et l'esprit de la nature l. » Ses études d'après les jardins- d'Aranjuez sont en ce genre les vues les plus agréables qu'on ait jamais confiées à la toile. Lord Glarendon possède un petit tableau représentant l'ancienne Alameda, ou promenade

n'eût promis de venir à son secours. Pendant six semaines, l'artiste anglais travailla sur les ruines de l'œuvre castillane, pansant ici une blessure, remplissant là un vide, retouchant les arbres, l'herbe, le ciel, les figures, donnant des chevaux aux cavaliers ou des cavaliers aux chevaux, et ajoutant de son propre fait un groupe de mules. La besogne faite, il eut, quelque temps après, la satisfaction d'être vigoureusement contredit par deux des plus éminents nettoyeurs de tableaux à Londres, pour s'être hasardé à dire, lorsque le tableau fut exposé à l'Institution britannique, qu'il semblait avoir été retouché. La commission se réunit un autre jour devant le tableau lui-même, et alors M. Lance convint que, ses souvenirs ayant été affaiblis par le temps qui s'était écoulé depuis l'opération, il avait pu exagérer l'importance du travail qu'il avait fait. 11 reconnut qu'une grande partie du tableau original existait encore, et, quant au groupe de mules, les dos, les cous, les oreilles des animaux indiqués par Velazquez n'étaient point effacés et avaient guidé la main du restaurateur. Ainsi finit une histoire qui avait amusé la ville pendant un ou deux jours, lorsqu'on répétait que le tableau acheté par les administrateurs de la Galerie, comme l'œuvre du van Dyck castillan, était de fait dû au pinceau du van Huysum anglais. 1 Vie de Wilkie, t. 11, p. 509,524.

publique de Séville, avec ses deux colonnes d'Hercule 1 et ses allées d'arbres remplies de promeneurs, tout brillants de vie, tout animés. Une répétition de cette composition, sur une plus grande échelle, mais d'un mérite inférieur, a fait partie du musée espagnol du Louvre.

C'est encore lord Glarendon qui est propriétaire d'un autre tableau représentant une vue prise dans le parc du Pardo; Philippe IV, en costume de chasse, un chapeau blanc sur la tête, porte son fusil à son épaule, avec sa gravité habituelle et son phlegme accoutumé. Quelquefois Velazquez reproduit ces sites sauvages qu'aimait Salvator Rosa; il se plaît à représenter ces rocs escarpés, ces arbres mutilés par le temps et par la foudre ; le Louvre possédait en ce genre une belle composition, dans le tableau qui représente une chasse près de l'Escurial : le palais est vu de loin , éclairé des rayons du soleil couchant 2. L'artiste a aussi laissé quelques vues de Venise, touchées avec beaucoup d'esprit 3, et des dessins de monuments antiques qui semblent inspirés par l'aspect de Rome; ce sont des souvenirs des promenades faites au clair de la lune dans les jardins des Colonna et des Medicis. Les premières esquisses de ses productions étaient,

1 Ces colonnes, qu'on suppose avoir fait partie d'un ancien temple d'Hercule, furent trouvées près de l'hôpital de Sainte-Marthe, et elles furent placées, dans l'endroit où on les voit encore, en 1574, année de la plantation de l'Alameda. (Ortiz de Zuniga, Annales de Séville, p. 543). On les appelle los Hercules. (Noticia de los Monumentos de Sevilla, Séville, 1842, in-8°, p. 44.

2 Galerie espagnole, n" 289.

3 Cook, Sketches, t. II, p. 195.

selon Cean Bermudez, exécutées à l'aquarelle ou avec une plume grossière. Ces esquisses sont maintenant rares et d'une grande valeur. Il y en avait quatre dans la collection Standish au Louvre, et le Cabinet des Estampes, au Musée britannique, en possède trois.

Nul artiste du dix-septième siècle n'a égalé Velazquez comme variété du talent. Il essaya tous les sujets et il réussit en tous. Rubens voulut être tout aussi universel et il fut plus fécond, mais il ne cessa de se montrer un Flamand attaché à la terre. Soit qu'il traite l'histoire sacrée de Bethléem ou une fable de la mythologie grecque, soit qu'il retrace un épisode de la vie de Henri IV, il présente toujours les mêmes visages et les mêmes formes. Même dans ses portraits, l'individualité des personnages fait défaut; ses hommes sont généralement des bourgmestres; ses femmes sont toutes, comme Junon, « avec des yeux de bœuf, » ce qu'il paraît avoir regardé comme essentiel à la beauté. Les Vierges de ses tableaux d'église sont les sœurs des nymphes de ses compositions allégoriques; ses apôtres et ses centurions ont un regard lascif, tout comme ses satyres, et lorsqu'il retrace les traits de saint Pierre, il lui donne une ressemblance avec Silène. Grand dans ses projets, vigoureux dans ses inventions, ses grandes compositions sont majestueuses et imposantes. Semblable à Anthée, il marche sur la terre comme un géant, mais sa force l'abandonne lorsqu'il veut s'élever à représenter la dignité intellectuelle, la pureté et la grâce céleste.

Velazquez, il faut en convenir, essaya rarement d'aborder les régions les plus hautes de l'art. Parmi le petit

nombre de sujets religieux qu'il a traités, il en est qu'il a, de propos délibéré, représentés comme des scènes de la vie réelle et familière; c'est ainsi qu'il a exécuté le Vêtement de Joseph, Y Adoration des bergers, et ce vigoureux Saint Jean-Baptiste, l'un de ses premiers ouvrages, qui a fait partie autrefois de la collection de M. Williams à Séville, et qui, passant ensuite dans celle de M. Standisli, a liguré au Louvre l. Dans le Christ à Emmaùs, composition où se révèle une rare vigueur, qui était également au Louvre et qui orne maintenant la collection de lord Breadalbane, les deux disciples assis à table avec Notre-Seigneur sont deux paysans que vous reconnaîtrez parmi les ivrognes qui entourent Bacchus dans les Borrachos. Nous avons déjà dit à quel point il a manqué d'atteindre le but vers lequel il tendait, lorsqu'il a produit le malheureux Apollon des Forges de Vulcain. Mais le Crucifiement du couvent des religieuses de San- Placido montre qu'il était capable de traiter un sujet imposant et solennel ; c'est une preuve de ce qu'il aurait pu faire, si sa vocation l'eût porté à peindre les saints de la légende plutôt que les pécheurs de la cour. La majeure partie des tableaux de piété qu'il peignit dans sa jeunesse, lorsqu'il vivait parmi les ecclésiastiques de Séville, sont aujourd'hui détruits ou oubliés; on ignore ce que sont devenus la Vierge de la Conception et Saint Jean écrivant ï Apocalypse, peints pour les carmélites de Séville; Job et ses amis, autrefois à la Chartreuse de Xeres 2, et

1 Catalogue, n° 133, et Catalogue de vente à Londres, 1853, n° 93. Dans l'un et l'autre de ces catalogues, ce tableau est indiqué comme une production de l'école de Murillo.

2 Ponz, t. XVU, p. 279, dit qu'au premier abord il prit ce tableau

la Nativité de Notre-Seigneur, détruite en 1832 dans l'incendie qui dévora la maison capitulaire de Plasencia1.

Velazquez fut presque le seul artiste espagnol qui entreprit de dessiner les charmes nus d'une Vénus. Fort de l'influence qu'il possédait à la cour et près du saintoffice, il s'aventura, sur la demande du duc d'Albe, à marcher dans une voie interdite, et il représenta la déesse des Amours couchée, le dos tourné et la figure réfléchie dans un miroir; c'était le pendant d'une Vénus peinte par le Titien dans une autre attitude2. Les deux tableaux sont venus en Angleterre après la guerre de l'Indépendance. La Vénus du Titien est, à ce qu'on prétend, retournée en Espagne, tandis que celle de Velazquez, payée 500 livres sterling, d'après le conseil de Sir Thomas Lawrence, est entrée dans la collection de M. Morritt, à Rokeby dans le Yorkshire, où elle est encore 3. Peinte dans la manière la plus heureuse du maître, la déesse repose sur un lit de couleur pourpre, au pied duquel un

pour une composition de Luca Giordano, peinte à l'imitation de Velazquez.

1 Hand-Book (Guide du voyageur en Espagne), p. 550.

2 Ponz, t. V, p. 317. M. Buchanan (Memoirs of Painting, t. II, p. 243) dit que les deux Vénus appartenaient au prince de la Paix lorsqu'elles vinrent en Angleterre, et qu'on les évaluait 4000 guinées. M. Buchanan commet d'ailleurs une grave erreur en avançant que Velazquez peignit un superbe portrait de Clément Xlll ; ce pontife monta sur le trône de Saint-Pierre tout juste quatre-vingt-dix-huit ans après la mort de l'artiste. Peut-être l'écrivain anglais a-t-il voulu parler de Clément IX.

3 Cette peinture extraordinaire a été exposée à Manchester. Voir, à l'Appendice, le Catalogue de l'œuvre. — W. B.

Amour agenouillé tient un miroir entouré d'un cadre d'ébène et dans lequel se reproduit faiblement le visage de sa mère, qu'on ne voit autrement qu'en profil. Près d'elle pend un voile vert, et derrière le groupe un rideau cramoisi enrichit et clôt la composition.

On dit aussi que Velazquez peignit les danses nationales de l'Espagne, sujet curieux et délaissé* On lui a attribué six petites études de ce genre qui ornaient jadis le palais royal de Madrid \ Nul artiste n'a jamais suivi la nature avec une fidélité plus orthodoxe ; ses cavaliers sont aussi naturels que ses rustres; il n'a jamais raffiné ce qui était vulgaire, et il n'a jamais rendu vulgaire ce qui était raffiné2. « Dans la peinture d'un portrait intelligent, il est presque sans rivaux, » a dit Wilkie3. Un autre judicieux critique anglais a eu raison d'écrire : « Ses portraits déjouent la description et la louange ; il retraçait l'âme de ses modèles : ils vivent, ils respirent, ils sont prêts à sortir de leurs cadres4. »

De pareils portraits sont l'histoire réelle. Nous connaissons Philippe IV et Olivares aussi bien que si nous les avions rencontrés dans les avenues du Pardo, avec Digby et Howell, et peut-être les jugeons-nous plus favorable-

1 Buchanan, t. II, p. 244. Ces compositions sont aujourd'hui dispersées.

2 11 est impossible de mieux apprécier Velazquez, qui est à la fois le peintre le plus réaliste et le plus distingué. — W. B.

3 Vie, t. II, p. 505. Wilkie fut très-frappé et très-satisfait de la grande ressemblance qu'il trouva entre le style de Velazquez et celui de Sir Henry Raeburn. A Edimbourg, dit-il, les tètes de l'Espagnol seraient attribuées à l'Écossais, et ce serait l'inverse à Madrid.

* Penny Cyclopœdia article Velazquez.

ment. Sous le pinceau de l'artiste, les chevaux que montent le roi et le ministre partagent le plaisir et l'orgueil de leurs cavaliers, et nous sommes à même d'apprécier la race chevaline de Gordoue au dix-septième siècle, tout comme si nous avions vécu parmi les maquignons de l'Andalousie. Et ce peintre des rois et des chevaux a été comparé, comme paysagiste, à Claude ; comme peintre de scènes populaires, à Teniers; les fruits qu'il a reproduits égalent ceux de Sanchez Gotan ou de van Kessel; ses poules peuvent disputer le prix à celles de Hondekoeter, et ses chiens sont bien en état de livrer bataille aux chiens de Snyders.

Le poëte Quevedo a célébré dans ces vers le peintre qui fut son ami :

Por tî el grau Velazquez ha podido

Diestro quanto ingenioso ,

Ansî animar lo hermoso,

An si dar â lo môrbido sentido

Con las manchas distantes,

Que son verdad en él, no semejantes.

Si los afectos pinta ;

Y de la table levé

Huye bulto la tinta desmentida De la mano el relieve.

Y si en copia aparente

Retrata algun semblante, y ya viviente

No le puede dexar lo colorido,

Que tanto quedo parecido,

Que se niega pintado, y al reflexo

Te atribuye que imita en el espejo.

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