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CHAPITRE X

Peignant presque exclusivement pour le roi d'Espagne, Velazquez a laissé peu de tableaux ailleurs que dans les palais de Madrid et à l'Escurial. Quelques portraits exécutés à Rome ou présentés par Philippe IV, soit à d'autres souverains, soit à ses augustes parents à Vienne, furent les seuls indices du talent du grand artiste qui se montrèrent hors de la Péninsule. Avant le dix-neuvième siècle, il n'était donc guère connu en deçà des Pyrénées que comme un artiste fort estimé dans son pays natal. La longue et brune figure de Philippe IV se montrait dans quelques galeries et était signalée comme due au pinceau de Velazquez ; mais ce prince, peu intéressant et n'éveillant point de souvenirs historiques, n'inspirait pas une grande curiosité au sujet de son peintre. Van Dyck avait été mieux traité de la fortune lorsqu'il avait eu à reproduire la belle et mélancolique figure de Charles Ier, dont la destinée avait été si tragique. L'invasion des Français en

Espagne 1 fit sortir de leur retraite séculaire bien des tableaux qui furent dispersés dans toute l'Europe. Joseph Bonaparte avait peu de goût pour l'art espagnol; il se préoccupa donc assez peu d'enlever aux palais des Bourbons les chefs-d'œuvre de Velazquez et de Murillo. Le Porteur d'eau de Sè ville fut la seule peinture de Velazquez qu'on trouva dans les fourgons abandonnés à Vittoria. Soult, Sébastiani et d'autres amateurs eurent peu d'occasions d'enrichir leurs collections avec les œuvres de ce maître ; elles sont donc restées en Espagne ; elles se trouvent rarement dans les galeries de l'Europe et dans les salles de vente de Paris et de Londres. Les prix qu'ont obtenus dans les enchères publiques certains tableaux de

1 Ici encore le traducteur, dans un long passage, a cru devoir changer les phrases et le sens du livre de M. Stirling. 11 nous semble tout simplement juste de restituer le texte d'un auteur à qui la librairie française emprunte une publication. On lit dans l'ouvrage de M. Stirling : «The temporary occupation of the spanish throne by the Buonapartes, opening a new fîeld of robbery to Soult and his brothers plunderers, produced, among other results, a wide diffusion of spanish pictures over Europe. Joseph Buonaparte, however déficient in other qualities, was endowed in full measure with the catholic rapacity of his race ; but he did not care for spanish art, and therefore in robbing the palace of the Bourbons he spared the works of Velazquez and Murillo. The Water-Carrier ofSevillewsiS the only picture by Velazquez found in his carriage at Vittoria. The marshals, already gorged with plunder, had no time to glean after their chief ; and neither Soult or Sébastiani, who afterwards became so eminent as dealers in pictures, had much opportunity of enriching their magazines with spécimens of Velazquez. By thèse accidents, his pictures have been saved to Madrid..., » et elles se rencontrent encore rarement dans les galeries de l'Europe..., etc. — W. B.

Velazquez ne sont donc pas aussi élevés que ceux auxquels sont arrivées des productions d'artistes plus connus des marchands. Nous citerons quelques-unes de ses adjudications :

1825. Portrait en pied de Philippe IV, 7,920 francs; vente La Perrière à Paris.

Portrait en pied à'Olivares, 11,520 francs.

1843. Une Dame avec un éventail (gravé par Leroux), 12,750 francs; vente Aguado.

1846. La Chasse au sanglier, vendue de gré à gré 2,200 livres sterling par lord Cowley aux administrateurs de la Galerie nationale à Londres.

1849. Portrait de don Pedro Moscoso de Altamira (au-

thenticité douteuse), vendu de gré à gré par M. Callery au gouvernement français 4,500 fr.; au Louvre.

1850. Portraits en pied de Philippe IV et d'Olivares (ce

sont ceux de la vente La Perrière) , achetés par l'empereur de Russie à la vente de Guillaume II, roi des Pays-Bas, faite à La Haye, et revenant à 88,253 francs.

1851. Une Réunion d'artistes, vendu de gré à gré au

gouvernement français par M. F. Laneuville, pour 6,500 francs ; au Louvre.

1853. Philippe IV, 250 livres sterling à la vente delà Galerie espagnole de Louis-Philippe, n° 78. Olivares, 300 livres sterling, même vente, n° 151. Beau tableau, mais d'une authenticité trèscontestable.

La Reine Isabelle, 300 livres sterling; n° 249. \1 Adoration des Bergers, 2,050 livres sterling,

n°250. M. Ford m'informe que ce tableau avait

été, en 1832 ou 1833, acheté au comte d'Aguila

et payé 4,800 livres sterling.

Notre-Seigneur à Emmaûs, 235 livres sterling,

Vue de ÏEscnrial, 490 livres sterling, n° 491. U Infant Balthazar Carlos, 1,600 livres sterling ; collection Standish, n° 212.

Les élèves que Velazquez laissa après lui furent en petit nombre, et aucun d'eux ne s'est montré son rival.

Juan de Pareja, un des plus habiles, et qui a obtenu quelque renommée , comme ayant été l'esclave de Velazquez, était né à Séville en 1606. Ses parents appartenaient à cette race vouée à la servitude, alors nombreuse en Andalousie, et qui descendait des nègres amenés en grand nombre en Espagne par les Morisques, au seizième siècle. Les traits africains et ,1a couleur de la peau du fils attestent que les auteurs de ses jours étaient des mulâtres, ou que, du moins, un d'eux était de race noire. On ignore s'il appartenait à Velazquez par achat ou par droit d'héritage;- mais, dès 1623, année où il l'accompagna à Madrid, il était à son service. Après avoir été employé pour nettoyer les pinceaux, broyer les couleurs, préparer la palette et faire les divers travaux de l'atelier, vivant entouré de tableaux et de peintres, Pareja acquit la connaissance pratique des procédés de l'art; il voulut voir s'il saurait y réussir. Il étudia les procédés de son

maître, et il copia ses tableaux avec l'empressement d'un amant et la circonspection d'un conspirateur. Pendant ses voyages en Italie à la suite de Velazquez, il saisit toutes les occasions de se perfectionner, et il finit par devenir un artiste de mérite. Mais, telle était la réserve de son caractère, tel était le soin avec lequel il cachait sa chandelle sous son boisseau, qu'il était revenu de son second voyage à Rome et qu'il avait atteint l'âge assez avancé de quarante-cinq ans, avant que son maître soupçonnât qu'il était capable de faire usage des pinceaux qu'il nettoyait.

Lorsque Pareja voulut enfin déposer le voile dont il se couvrait, il fit en sorte que ce fût la main du roi qui le déchirât. 11 termina avec un soin tout particulier un petit tableau, et il le plaça dans l'atelier de son maître, en le tournant du côté de la muraille. Un tableau disposé de la sorte pique la curiosité et il attire l'œil d'un visiteur bien plus vite que s'il était mis en toute évidence. Lorsque Philippe II rendait visite à Velazquez, il ne manquait jamais de faire mettre sous ses yeux l'œuvre médiocre ou parfaite qui occupait une semblable position. Sa Majesté tomba donc aussitôt dans le piège qui était tendu devant elle; le tableau lui plut; elle demanda qui était l'auteur. Pareja avait eu soin de se tenir auprès du roi; il tomba aussitôt à genoux, avoua sa faute et implora la protection royale. Le monarque était bon homme; il se tourna vers Velazquez, et il dit : « Tu vois qu'un peintre tel que celui-ci ne saurait demeurer esclave. » Pareja baisa la main royale et se releva; il était libre. Son maître lui donna un certificat d'affranchissement et prit comme élève le

broyeur de couleurs. Pareja ne fut point ingrat; il resta au service de Velazquez jusqu'à la mort de celui-ci, et il passa ensuite auprès de la fille de l'artiste, femme de Mazo Martinez. Sa vie prit fin en 1670. Le portrait de Pareja, peint par Velazquez, représente un mulâtre d'un air intelligent, aux yeux vifs, ayant le nez épaté, les lèvres grosses, les cheveux crépus, caractéristiques de sa race ; il est vêtu d'une jaquette d'un vert foncé, et il porte autour du cou une collerette blanche et tombante. C'est peut-être ce tableau qui valut à Velazquez l'honneur d'être admis dans l'Académie de Saint-Luc. Lord Carlisle possède (au château Howard, dans le Yorkshire) une tête d'un homme de couleur, exécutée par la même main, portrait qu'on pourrait regarder comme celui de Pareja. On voit aussi dans cette collection un portrait en pied de la reine Marianne, assise et en costume de veuve ; il est attribué à l'affranchi ; mais il y a plus de vraisemblance à le mettre sur le compte de son condisciple Mazo Martinez.

La galerie royale d'Espagne ne possède qu'un seul grand tableau de Pareja, la Vocation de saint Mathieu. La composition est bonne; l'exécution révèle une imitation patiente et heureuse du coloris et du style de Velazquez. Notre-Seigneur et ses disciples portent la robe flottante des Juifs ; les receveurs des impôts ont un costume moderne et des bottes à éperons, tout comme des cavaliers espagnols. La figure basanée que l'on voità l'extrême droite est un portrait du peintre, et le riche tapis de Turquie qui couvre la table, les bijoux placés dessus, sont terminés avec toute la minutieuse patience d'un Hollandais. La galerie impériale de Saint-Pétersbourg possède également un

échantillon de l'habileté de l'esclave de Velazquez. C'est le portrait d'un provincial d'un ordre religieux ; il est vêtu d'une robe de couleur sombre, et il tient en ses mains un livre. Pareja réussissait surtout dans le portrait, et Palomino mentionne celui qu'il fit d'un artiste nommé Joseph Rates. La vigueur qui se montrait dans cette œuvre était telle, qu'on la prit souvent comme étant sortie des mains de Velazquez lui-même.

Juan Bautista del Mazo Martinez était né à Madrid ; on ignore dans quelle année. Il entra de bonne heure dans l'atelier de Velazquez, et il se consacra à copier les œuvres de ce maître, celles du Titien, du Tintoret et de Paul Véronèse. Il apporta dans cette besogne une telle assiduité, et il y réussit si bien , que ses productions passèrent fréquemment pour des originaux.

Le poëte Dryden a dit que celui qui arrive à bien copier avancera sans guide et réussira sans le savoir; Mazo Martinez prouve, en partie du moins, la vérité de cette assertion. Il acquit une grande habileté dans le portrait, et il obtint des applaudissements unanimes, grâce à un portrait de la reine Marianne, qu'il exposa à la porte de Guadalaxara, et qui fut très-remarqué , parce que c'était un des premiers portraits de la jeune souveraine qui fût placé sous les yeux des bons habitants de Madrid. Un beau portrait en pied d'un militaire inconnu, conservé dans la galerie royale d'Espagne, prouve avec quelle fidélité Martinez marchait sur les traces de son maître ; mais ses paysages et ses tableaux de chasse étaient ce qu'il y avait de mieux dans ses productions originales. Philippe IV le chargea d'exécuter des vues de

Pampelune et de Saragosse, qui ont été longtemps dans les appartements du palais. Cette dernière figure aujourd'hui au musée de Madrid. La vue de la capitale de l'Aragon est prise des bords de l'Ebre, et le premier plan est enrichi d'un groupe admirable de figures dues à la main de Velazquez. Sous le rapport de la richesse et du brillant de l'effet, ce tableau égale les meilleures vues peintes par Canaletti , et le style a beaucoup de ressemblance. Un port de mer et la vue d'une rivière, également au musée de Madrid, méritent d'être distingués. Mais Martinez s'est parfois montré au-dessous de luimême : à côté des compositions que nous venons d'indiquer se trouve une Vue de l'Escurial, très-pauvre d'effet, très-médiocre, et c'était pourtant là un sujet où un artiste castillan eût dû mettre tout son savoir.

Mazo Martinez épousa une fille de Velazquez et obtint la place d'aposentador adjoint. Ce fut en cette qualité qu'il accompagna son beau-père aux Pyrénées. A la mort du grand artiste, il lui succéda comme peintre du roi ; son brevet est daté du 19 avril 1661. Il peignit souvent la reine Marianne, après qu'elle eut caché les tresses de son opulente chevelure sous les sombres coiffes d'une veuve, et il retraça également la contenance maladive de son fils, Charles II.

Son mariage avec la fille de Velazquez lui donna deux fils, Gaspar et Balthasar, qui obtinrent un avancement honorable à la cour. Devenu veuf, il épousa en secondes noces Anna de la Vega. Il mourut le 19 février 1687, à la Trésorerie de Madrid, et il fut enseveli dans l'église de San Gines.

Son portrait, dû au fougueux Estcban March, est dans la galerie royale de Madrid. Ses traits sont ceux d'un Espagnol brun et assez vulgaire, et il tient en ses mains les instruments de sa profession.

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