EXTRAITS DES CRITIQUES FRANÇAIS SUR VELAZQUEZ
L'école espagnole et ses plus grands maîtres, tels que Velazquez et Murillo, furent presque inconnus en France jusqu'au commencement de ce siècle. C'est à peine si l'on savait leurs noms : dans un livre d'art publié à Paris au dixhuitième siècle, on trouve ceci : « Un nommé Valasque, peintre espagnol. »
Durant les guerres d'Espagne, sous le premier Empire, les généraux français ne se gênèrent pas pour prendre des échantillons de cette curieuse école et pour leur faire passer les Pyrénées. Ces trésors furent enfermés dans des galeries peu accessibles, comme était celle du maréchal Soult, et qui ne contribuèrent guère à vulgariser la renommée de ces peintres si originaux.
M. Louis Viardot fut un des premiers à appeler l'attention sur l'école espagnole, un peu après la révolution de 1830. Il avait habité l'Espagne ; il en connaissait bien la langue, la littérature et les mœurs. Des articles publiés dans le National, un volume sur les Musées d'Espagne, furent, pour les Français, comme une révélation. Un autre critique, M. T. Thoré, publia, un peu après, dans la Revue de Pains, une espèce d'historique de la peinture espagnole, à propos de la galerie du maréchal Soult. Vers le même temps, M. Aguado réunissait aussi une collection de maîtres espagnols ; M. le baron Taylor rapportait d'Espagne une cargaison un peu mêlée, qui devint le Musée Espagnol du Louvre ; et un An-
glais, M. Standish, léguait au roi Louis-Philippe une collection de tableaux espagnols.
Depuis lors, et surtout depuis les chemins de fer, il n'y a plus de Pyrénées, — en fait de peinture.
Le nommé Valasque est aujourd'hui, non-seulement en France, mais dans le monde, un des plus prodigieux peintres qui aient existé, et sur la même ligne que les premiers maîtres de toutes les écoles. Il est entré dans l'Olympe et il compte désormais parmi les grands dieux de l'art.
Beaucoup de critiques français ont donc écrit sur Velazquez, et nous voulons rassembler ici les fragments divers qui caractérisent le mieux notre artiste illustre, ou qui, du moins, représentent les sentiments des critiques qui l'ont étudié.
Louis Viardot. — De tous les maîtres de toutes les écoles représentées au Museo del Rey, c'est don Diego Rodriguez de Silva y Velazquez qui a la part principale. Il y compte aujourd'hui soixante-quatre tableaux, parmi lesquels se trouvent les plus importants de son œuvre...
Velazquez s'est essayé et a réussi dans tous les genres. Il a peint avec un égal succès l'histoire (au moins l'histoire profane), le paysage, historique et copié, le portrait, en pied et à cheval, d'hommes et de femmes, d'enfants et de vieillards, les animaux, les intérieurs, les fleurs et les fruits. Je ne m'occuperai ni de ses petits tableaux de salle à manger, ni de ses petites scènes domestiques à la flamande. Quel que soit le mérite de ces ouvrages, ils ne peuvent être considérés que comme les études d'un élève consciencieux, qui ne veut négliger aucun des objets que la nature offre à l'imitation de Fart, ou comme les productions, variées à dessein, d'un génie universel, qui sent sa force et veut la prouver. Les plus cé-
lèbres paysages de Velazquez sont, à ce que je crois, une Vue du Par do et une Vue d'Aranjuez. Mais la nature morte, la nature qui ne se compose que de terre, de verdure et de ciel, ne pouvait suffire à sa puissante main ; aussi l'anime-t-il de telle sorte, qu'elle n'est plus qu'un théâtre pour les scènes qu'y dispose son imagination. Doit-il peindre les bois sauvages du Pardo ? Il y place une chasse au sanglier, où courent, où s'agitent, où vivent enfin des chiens, des chevaux, des hommes. Doit-il peindre les jardins sablés d'Aranjuez? il choisit Vallée de la Reine [la calle de la Reyna), qui a conservé, depuis cette époque jusqu'à la nôtre, le privilège d'être à la mode, — quoiqu'elle ait bien changé d'aspect, — et ce tableau devient ainsi une espèce de mémoires, qui, dans les mille épisodes d'une promenade de cour, nous initient aux habitudes de la société de ce temps...
Velazquez n'aurait peint que des portraits, qu'il devrait partager au moins la gloire de van Dyck, et peut-être que nul ne devrait partager sa gloire ; car, dans ce genre, s'il a vaincu tous ses compatriotes, il n'est surpassé par aucun de ses rivaux des autres écoles. Rien n'égale le bonheur inouï qu'il porte dans l'imitation de la nature humaine, si ce n'est toutefois la franchise et l'audace avec lesquelles il en aborde, il en saisit les plus difficiles aspects. Voyez ce portrait à cheval de son royal ami Philippe IV ; il l'a placé au beau milieu d'une campagne nue, contre un horizon sans fin, éclairé de tous côtés par le soleil d'Espagne, sans une ombre, sans un clair-obscur, sans un repoussoir d'aucune espèce. Et, malgré cette négligence hardie de tous les secours artificiels de l'art, n'a-t-il pas atteint les limites possibles de l'illusion? N'a-t-il pas porté sur sa toile tous les caractères de la vie ? Quel parfait naturel dans la pose et l'accord des membres, dans l'habitude générale du corps ! Ces cheveux ne sont-ils pas agités
par le vent ? le sang ne circule-t-ilpas sous cette peau blanche et fraîche ? ces yeux n'ont-ils pas le don du regard ? cette bouche ne va-t-elle pas s'ouvrir et parler? En vérité, quand on fixe quelques moments la vue sur cette toile, l'illusion devient effrayante. Oh ! c'est devant un tel tableau que l'imagination peut sans effort évoquer les hommes du passé et renouveler le miracle de Prométhée !
Ce que je dis du portrait de Philippe IV peut se dire de tous ceux qu'a laissés le pinceau de Velazquez. La môme admiration doit s'attacher aux autres portraits de ce prince, en pied ou en buste, à ceux des reines Elisabeth de France et Marianne d'Autriche, de la jeune infante Marguerite, du petit infant don Baltazar, que le peintre a représenté, tantôt maniant d'un air fier et mutin une arquebuse à sa taille, tantôt emporté par le galop d'un puissant cheval d'Andalousie. Le comte-duc d'Olivares, autre protecteur de l'artiste, est peint à cheval et sous son armure de combat ; mais, outre un même degré de ressemblance et de vie, il y a dans ce portrait du ministre une énergie d'action, une grandeur de commandement, que le peintre a sagement refusées au monarque. Presque tous les portraits de Velazquez, conservés au Musée de Madrid, sont historiques; c'est le marquis de Pescaire, c'est l'alcade Ronquillo, c'est le corsaire Barberousse. Enfin, il a touché jusqu'à la caricature en peignant un nain fluet et une naine d'énorme grosseur, espèce d'animaux privés qui faisaient les délices des bambins royaux...
A la différence des Italiens et de tous ses compatriotes, il n'aimait pas à traiter les sujets sacrés. C'est un genre qui exige moins l'exacte imitation de la nature, où il excellait, que la profondeur de la pensée, la chaleur du sentiment, Y idéalité de l'expression, toutes choses qui échappaient à son esprit observateur et mathématique. Velazquez se sentait
gêné parmi les dieux, les anges et les saints; il ne lui fallait que des hommes. Aussi n'a-t-il fait presque aucun tableau d'histoire sacrée. On n'en trouve qu'un seul au Musée de Madrid, le Martyre de saint Etienne. Bien inférieur par le style à celui de Joanes, c'est une œuvre admirable par les détails, parce que Velazquez ne pouvait faire que des œuvres admirables. Mais on y sent toutefois sa véritable vocation, car, au milieu de tous les personnages de cette scène terrible, ce n'est point sur le héros du drame que se fixe et se concentre l'attention, c'est sur un enfant, ■ — cet âge est sans pitié, — qui vient, après les bourreaux, jeter sa pierre au martyr abattu.
Quant aux tableaux profanes, — que les rigoureux conservateurs de catégories nommeraient tableaux de chevalet, par le choix du sujet, mais tableaux d'histoire par la dimension et le haut style , — ils sont assez nombreux, sinon pour rassasier, du moins pour satisfaire l'avide curiosité des admirateurs de Velazquez. Le Musée de Madrid en possède cinq principaux. Celui qu'on appelle les Fiîeuses (las Hilanderas) montre l'intérieur d'une fabrique de tapis. Dans une chambre éclairée par un demi-jour, pendant l'ardeur de l'été, des femmes du peuple, à demi-nues, sont occupées aux divers travaux de leur état, tandis que des dames se font présenter quelques tapisseries terminées. Velazquez, qui plaçait les modèles de ses portraits en plein air et en plein soleil, a bravé ici la difficulté contraire. Tout son tableau est dans le clair-obscur, et l'artiste, en se jouant d'une telle difficulté, a su produire les plus merveilleux effets de lumière et de perspective...
S'il fallait caractériser en un mot le talent de Velazquez, je l'appellerais comme Jean-Jacques, l'homme de la nature et de la vérité. Dans les sujets qui ne demandent que les qua-
lités en quelque sorte d'exécution, qui n'exigent ni élévation destyle, ni grandeur dépensée, ni sublimité d'expression, pour lesquels enfin le vrai est le beau, Velazquez me paraît sans rival. Quoiqu'il peignît du premier jet, sans hésitation, sans retouche, quoiqu'il se jouât des difficultés de la forme comme de celles de la lumière, son dessin est toujours d'une irréprochable pureté. Sa couleur est ferme, sûre et précisément naturelle ; rien de brillant, rien d'affecté ; aucune recherche d'effet ou d'éclat ; mais aussi, rien de terne, rien de pâle, aucune habitude d'un ton dominant et défectueux. Il colore comme il dessine; tout en lui est également vrai. Quant à l'entente des plans divers, à la distribution de la lumière, à la diffusion de l'air ambiant, en d'autres termes, quant à la perspective linéaire et aérienne, c'est là surtout qu'excelle "Velazquez ; c'est là qu'il a trouvé le secret de la plus parfaite illusion. « Il a su peindre l'air,» dit Moratin. Certes, si l'art de peindre n'était que l'art d'imiter la nature, Velazquez serait le premier peintre du monde. Peut-être est-il du moins le premier maître.
(Musées e'Espagne, p. 123.)
T. Thoré. — Velazquez vécut soixante et un ans, mêlé, comme Rubens, à toutes les choses de son temps, à l'histoire de Felipe IV et de l'Espagne, du ministre Olivares, des seigneurs et du clergé, à l'histoire des papes Urbain VIII et Innocent X, de Rome et de Venise, à l'histoire du mariage de l'infante Marie-Thérèse avec le roi Louis XIV, à l'histoire de tous les artistes espagnols, dont il fut le directeur et le patron...
Rubens, pendant son séjour à Madrid, en 1628, se lia d'amitié avec Velazquez, et l'engagea à voyager en Italie. Velazquez partit donc vers la fin de 1629, copia Titien, Tintoret et Paul Veronèse à Venise, Raphaël et Michel-Ange à
BQme, étudia l'antique dans le palais Médicis, et, après avoir vu Joseph Ribera à Naples, il revint à Madrid au commencement de 1631.
Là, il fit le portrait de tous les personnages illustres de son temps, poètes, militaires et grands seigneurs...
Le tableau de M. le maréchal Soult ne peut donner qu'une idée incomplète du talent de Velazquez. Cette peinture, placée entre la Vierge aux anges et le Saint Pierre en méditation de Murillo, ne produit pas un effet très-saisissant ; la couleur semble grise, le dessin mou et rond ; mais on y trouve le mérite éminent de Velazquez, une vérité prestigieuse dans la perspective et la dégradation des plans et de la lumière ; on sent circuler l'air, on tourne autour des objets; on dirait une scène réelle retracée par une chambre noire avec toute son illusion... »
(Revue de Paris, octobre 1835, p. 55.)
L'œuvre la plus saisissante de la galerie Aguado, — la plus réelle et la plus idéale en môme temps, — est un portrait de femme par Velazquez. Cette Espagnole, décolletée et vêtue d'une robe brun grenat, est du ton chaud et lumineux que les Àndalous aiment par-dessus tout. A quelque point de vue que vous regardiez la belle Espagnole, ses yeux vous regardent, voluptueux et limpides comme les yeux d'une femme qui vous aimerait. Vous' n'avez pas considéré pendant une minute cette ardente physionomie, sans qu'il se soit établi entre elle et vous un magnétisme étrange. Vous communiquez avec cette créature vivace et passionnée, et vous restez devant ce chef-d'œuvre, cherchant à pénétrer les secrets du grand artiste qui a immortalisé la vie sur cette toile, sans effort et sans prétention...
Rien n'est plus fragile en apparence que la pratique de Velazquez. C'est de la couleur réussie du premier coup. C'est
un ton pris sur la palette et posé là juste où il convient. Et pourtant, il n'y a que quatre ou cinq peintres de génie, dans toutes les écoles européennes, qui soient arrivés à cette perfection d'harmonie...
(Le Siècle, 25 février 1838 : Galerie Aguado.)
W. Burger. — Velazquez est, à mon sentiment, le plus peintre qui ait jamais existé, plus peintre que Titien, que Gorrége, que Rubens, que Rembrandt, ces vrais peintres. Le chevalier Raphaël Mengs, qui n'était guère peintre, lui, a dit de Velazquez un mot très-juste : « Il semble peindre avec la volonté plutôt qu'avec la main. » Et, chose étonnante cependant, on sent mieux la touche dans la plupart de ses tableaux, dans celui-ci par exemple (un portrait d'Olivares exposé à Manchester), que dans les tableaux de n'importe quel maître. On pourrait compter les coups de brosse et en suivre les directions dans tous les sens. C'est ce que l'ancien catalogue du Musée de Madrid appelle à tout propos : « peint de premier coup. » Mais, pour employer une expression populaire, sa peinture a l'air d'être venue au monde comme ça.
Cet artiste est une fée qui évoque toutes les apparitions, instantanément en apparence, mais après de mystérieuses conjurations dont personne n'a le secret.
Dans quelques autres Velazquez, au contraire, la touche ne se trahit plus; ce pinceau, si brave, produit, on ne sait comment, une dégradation insensible et prodigieuse de la lumière, et le peintre arrive au même résultat que Léonard dans la Joconde, obtenant le modelé le plus parfait et le relief le plus réel, sans la ressource des contrastes au moyen d'ombres prononcées. Oh l'incompréhensible!
C'est en ce sens-là peut-être qu'il faut entendre le mot prétentieux et obscur de Luca Giordano, s'écriant que la
célèbre composition où Velazquez s'est représenté faisant le portrait de l'infante Marguerite était « la théologie de la peinture. » Si c'est là de la théologie, elle est bien naïve et bien claire ; elle n'a aucun rapport avec la Théologie de Raphaël...
Lord Hertford a envoyé la délicieuse Femme à l'éventail, qui était le chef-d'œuvre de la galerie Aguado. Ceux qui l'ont vue en ce temps-là se la rappellent assurément ; elle est de celles qu'on n'oublie point.
De dessus sa tête à cheveux bruns frisottants retombe jusqu'aux coudes une mantille en soie. Sa robe, décolletée carrément, laisse voir la moitié du sein qui palpite, et sur cette peau d'un brun chaud éclate un collier de grenat. Des gants longs, d'un gris cendré, montent à mi-bras. Dans la main droite, l'éventail ; au bras gauche pend un chapelet, avec un nœud de ruban. Oùva-t-elle? au sermon? Mais d'où vient-elle ? n'a-t-elle point un billet doux caché dans son gant? Ohî la bonne dévote espagnole, avec ce feu dans le regard et tant de volupté dans les traits! Oh ! qu'elle est attrayante, quoiqu'elle ne soit véritablement pas jolie ! Mais elle a la beauté espagnole : le désir et la passion.
Il n'y a guère de peinture qui représente mieux à la fois l'Espagne et Velazquez.
Le portrait est de grandeur naturelle, à mi-corps, et tourné à gauche de trois quarts. Le fond est d'un gris verdâtre, qui s'harmonise supérieurement avec les gris et les bruns qui courent dans tout l'ajustement. Je crois que cette rare peinture n'a été payée que six à huit mille francs à la vente Aguado, ce qui semblait alors un très-haut prix; elle se vendrait bien plus cher aujourd'hui...
La Vénus de Velazquez est étendue, entravers d'une toile de six pieds, couchée sur le côté droit, dans l'attitude de la rêve-
rie, la tête appuyée sur un bras replié. On ne voit rien de son visage, à peine un indice de profil perdu; mais la nuque, surmontée d'une abondante chevelure brune, dans laquelle les doigts de la main sont noyés ; mais le dos cambré, dont une raie serpentine indique la souplesse ; mais les hanches, et ce qui suit, jusqu'au fin bout du pied, qui touche la bordure. 11 est impossible d'imaginer une ligne plus gracieuse que celle qui, partant du cou, s'arrondit à l'épaule, se creuse à une taille délicate, rebondit en montagne, et glisse ensuite tout d'un jet le long d'une jambe effilée. Il y a quelque chose de Watteau dans la forme élégante et introuvable de cette belle nonchalante, — si Watteau avait fait des baigneuses de grandeur naturelle ; peut-être en a-t-il fait.
La draperie sur laquelle repose cette femme est d'un gris comme on n'en voit pas, si ce n'est dans Velazquez. Cette draperie grise a été inventée pour séparer du linge blanc, qui recouvre le lit, les tons de chair en pleine lumière ; le fond du tableau, à droite, derrière la tête, est aussi d'un gris vague, qui fait ressortir le sujet principal; mais, à gauche, se drape à larges plis un rideau rouge sombre, derrière l'Amour..., car il y a un petit Amour ailé et agenouillé, présentant un miroir dans lequel se réfléchit de face un charmant visage. Et c'est ce diable de dieu Cupidon (il s'introduit partout) qui a fait nommer Vénus cette dormeuse, cette rêveuse, — cette femme couchée.
Gomme qualité de couleur et comme harmonie, on ne citerait pas beaucoup de Velazquez plus distingués, autant qu'on en peut juger à la distance où il est permis de contempler cette image scandaleuse...
(Trésors d'art en Angleterre, p. 116 et suiv.)
Clément de Ris. — J'arrive à Velazquez, le roi du musée
de Madrid. C'est là seulement, en présence des soixantequatre toiles qu'il contient, que l'on peut admirer la fécondité, les ressources, la brosse toujours jeune, toujours active, jamais fatiguée, de ce grand artiste...
Il n'y a guère que Rubens qui présente l'exemple d'une pareille fécondité. Et cependant, chez lui comme chez le peintre anversois, on ne trouve la trace d'aucune fatigue, d'aucune modification, d'aucune décadence. On dirait ses œuvres composées et exécutées au même moment, presque à la même heure. Les toiles de 1624 sont absolument les mêmes que celles de 1659. Son incomparable talent est arrivé, s'est soutenu, a disparu, tout d'une pièce. Jamais l'ombre d'hésitation ni de faiblesse. Une inépuisable imagination, aidée par une des mains les plus obéissantes qui fut jamais, a fait face à tout. C'est, je le répète, à Madrid qu'il faut aller pour apprécier ce talent, qui m'a jeté dans un singulier étonnement.
Si ce mot n'avait pas de nos jours une acception différente de son véritable sens, et n'emportait pas une idée grotesque, je dirais que Velazquez est le premier des réalistes. Dans toutes ses toiles il a peint ce qu'il a vu, franchement, sincèrement, sans l'embellir, mais sans l'enlaidir non plus. Ses choix ne sont pas toujours heureux, et c'est un tort; mais du moins il choisit, et son tort est atténué par son intimité auprès du roi, qui exigeait une main toujours prête pour les commandes. Mais, dès qu'il aborde un sujet, quel qu'il soit, il le sauve, il le place à la hauteur des œuvres les plus vantées et les plus parfaites, à force d'art et d'habileté d'exécution...
Jamais peintre n'a peint plus franchement. Sa couleur n'a pas le rayonnement et l'éblouissante transparence de Rubens; elle manque de finesse, — quoique sa touche soit loin d'en être dépourvue; — mais elle remplace ces qualités par une
intensité qu'aucun de ses émules n'a possédée à un plus haut degré. Toute son harmonie, toute sa puissance réside dans le rapport des tons entre eux, tons rarement rompus par la dégradation de la gamme. Les verts, les roses, les jaunespaille, les bleus, se fondent sans se heurter dans un concert clair, éclatant, où je cherche encore une dissonance...
(Musée de Madrid, p. 23 et suiv.)
Charles Blanc. — On le sait, Y idéal ne fut jamais le domaine des peintres espagnols, et par idéal, j'entends ici le haut style. Exprimer la passion, surprendre la réalité, faire palpiter la vie, ce fut le lot de cette forte école. En ce sens, don Diego Velazquez était le plus espagnol de tous les peintres. Il faut le suivre pas à pas dans sa marche vers le genre de perfection qu'il devait atteindre. Son maître favori, celui qu'il plaçait au-dessus de Pacheco et de Herrera le vieux, c'était la nature. Il la consultait à chaque instant du jour. Il avait pris à son service un jeune paysan qui ne le quittait point, et il l'étudiait en ses moindres gestes, faisant prendre à son corps mille postures différentes, épiant sur sa physionomie les expressions de gaieté ou de tristesse, d'attention ou d'indifférence, de plaisir ou de crainte, que provoquent les accidents de la vie commune, ne s'épargnant enfin aucune nuance, aucune difficulté de dessin, aucun raccourci. De la sorte, il étudiait l'humanité dans un homme, et cherchait à surprendre sur ce modèle, toujours le même et toujours mobile, non-seulement la trace des mouvements ordinaires de l'âme, mais le parti que peuvent offrir à la peinture les diverses attitudes du corps humain. Il observait sur ce visage les rides creusées par le rire ou les larmes, ces rides qui, suivant la remarque d'un philosophe, servent à exprimer la joie aussi bien que la douleur.
VELAZQUEZ ET SES OiUVRES.
Telle était la confiance de Yelazquez en la riche variété de la nature, que, lorsqu'il puisait dans cet inépuisable trésor, c'était presque toujours sans préférence, bien sûr qu'il y rencontrerait partout la beauté et qu'il saurait la traduire. Partant de ce principe, il n'eut d'abord d'autre but qu'une imitation scrupuleuse de la forme et du ton de tous les objets, finissant avec le même soin chaque partie et lui donnant toute la vigueur qu'il croyait y voir. N'est-êe pas là que doit conduire en effet le naturalisme, du moins au début? Si vous considérez l'art comme une simple contre-épreuve de la nature, aussitôt tout en elle vous enchante ; occupé de la seule fidélité du rendu, vous attachez aux parties principales ou accessoires une égale importance ; prenant un à un les détails, vous les attaquez d'abord avec amour, avec force, sans vouloir en sacrifier aucun. Alors les plans qu'il aurait fallu distinguer se confondent, la valeur relative des tons vous échappe et, pour avoir mis partout de l'accent, du relief, vous tombez dans une dureté inévitable. C'est ce qui arriva précisément à Velazquez dans sa première lutte contre la nature...
Paysagiste, Yelazquez ne dut pas l'être à la façon des Hollandais, c'est-à-dire qu'il ne fut point précieux comme Karel Du Jardin, curieux par les détails du terrain, commcWynants, fini comme van de Velde, suave comme Poelenburg; il apporta dans le paysage une rude franchise de pinceau, il le traita dans une manière large, sommaire, qui semble naturelle aux peintres d'histoire et qui était celle de Rubens. Chez le peintre espagnol, la campagne ne joue pas précisément le premier rôle ; elle sert de fond aux épisodes animés que l'artiste imagine avec l'intention de les mettre en relief. . .
Quant à l'exécution de ces paysages qui appartiennent au Museo del Rey^ comme la plupart des œuvres capitales de Velazquez, ils sont brossés hardiment; brutalement, pour
être vus de loin. De près, on serait choqué d'une touche aussi heurtée, de la crudité de certains rapprochements, du vague dans lequel sont massés, et en apparence confondus, terrains, arbres et ciel; mais, si on les considère à distance, tous ces objets se débrouillent aussitôt, tout s'harmonise, chaque élément du tableau reprend sa place, chaque ton, sa valeur ; la lumière brille, la nature et la vie sont présentes, l'illusion augmente à ce point qu'on est tenté de se rapprocher encore,, pour s'expliquer un effet si artistement combiné, si sûrement obtenu...
11 est des choses qu'il ne faut point demander à Velazquez : l'élévation du style, les conventions traditionnelles comme les comprit Nicolas Poussin, et cette noblesse dans le choix du contour qui, dépassant la correction, vajusqu'à substituer aux formes que présente la nature, les raffinements inventés par le génie ou par le goût. Velazquez ne paye jamais qu'en monnaie d'Espagne, c'est-à-dire qu'il fait rentrer dans les types d'une trivialité fière les héros et les scènes de l'ordre le plus auguste. Pour lui, les dieux de l'Olympe ne sont que des hommes, et l'homme, à ses yeux, c'est le premier venu...
Velazquez revint d'Italie aussi Espagnol, aussi Velazquez que auparavant. L'étude de l'antique n'avait pas élevé son style jusqu'à l'idéal. Sa destinée était de régner exclusivement dans le domaine de la réalité. S'il n'eut pas des ailes pour monter dans les nuages et y saisir les expressions surhumaines, il fut peut-être le plus grand de tous ceux dont les pieds touchent la terre. Sa peinture, à force de caractère, devint sublime, et souvent, quand il ne cherchait que la vérité , il rencontra la poésie. Il en mit plus dans un simple portrait que d'autres n'en mettent dans des compositions sacrées ou historiques...
Tous les effets d'une nature observée au hasard, tous les phénomènes de la lumière, depuis l'intensité du grand soleil jusqu'aux nuances les plus fugitives d'une clarté douteuse, Velazquez les aborde sans hésitation, les reproduit sans peine. Rien n'embarrasse un tel maître, rien ne l'étonné, tant qu'il ne s'agit pas d'idéaliser son modèle. Grouper des personnages dans la pénombre lui est aussi facile que d'en enlever un seul en pleine campagne. S'il lui arrive de visiter une fabrique de tapis, et d'y voir des femmes qui, à raison de l'extrême chaleur de l'été, travaillent à moitié nues, sous un rayon amorti par les tentures extérieures, il sera frappé des effets charmants de ce clair-obscur, et il représentera les Fileuses, las Hilanderas, livrant au demi-jour leur nudité insouciante, tandis que des dames plus vêtues marchandent des tapisseries terminées, et sont là'pourtant comme de simples objets dont le peintre s'est servi pour montrer les miracles de son incomparable pinceau, pour augmenter l'illusion de la perspective et donner prise aux accidents d'une lumière adoucie et ménagée...
La vérité ! voilà la seule poésie de Velazquez, voilà sa muse. Tl laisse à la nature le soin d'être belle. Même ce qui traverse ©on imagination fait partie de ses souvenirs ; il n'invente que ce qu'il a vu ; mais aussi quel regard ! comme il embrasse tout, ensemble et détails ! comme il pénètre au fond des choses; comme il touche à la forme des objets; comme il en saisit le ton positif, le ton juste, ou plutôt le ton apparent, qui est le seul juste ! Rien n'échappe à sa raison perçante et d'une immanquable sûreté ; il mesure j usqu'à la distance des corps, par le seul degré d'intensité que donne aux couleurs l'interposition de l'air ambiant. Rien ne trompe les yeux de Velazquez, et, au contraire, c'est lui qui trompe l'œil des autres!...
Si la peinture n'était qu'un second enfantement de la création, Velazquez serait, sans contredit, le plus grand des peintres. Van Dyck, Rubens et Titien l'ont égalé pour le portrait; ils ne l'ont point surpassé. Dessinateur correct, coloriste vrai, mais vrai jusqu'au sublime, aucun des prestiges de la nature physique n'a échappé à la puissance de son imitation. Il commença par reproduire le modèle sèchement et crûment; ensuite, il tint compte des phénomènes visibles : il s'aperçut que la forme n'est pas abstraite, qu'elle est modifiée par la présence de l'air, que la couleur dépend de la distance des objets et de la lumière plus ou moins vive qui les frappe. Alors il peignit la nature comme elle se montre à nos yeux pour ne les point blesser, pour leur plaire. Enfin, arrivé aux limites de la perfection, il supprima les apparences de l'art, et il ne resta sur la toile que la nature ellemême. Ne cherchez, parmi les œuvres de Velazquez, ni la pensée profonde du Poussin, ni le sentiment exquis de Lesueur, ni le beau antique, ni l'idéalisme des Florentins du quinzième siècle : Velazquez n'a vu dans les cieux que des hommes, et dans les hommes il n'a vu que des Espagnols, c'est-à-dire des figures se mouvant sous l'empire des passions, à la clarté du soleil. Sa peinture a donc manqué de style; mais, en revanche, elle est remplie de caractère, et ce caractère, c'est la vérité.
(Histoire des peintres de toutes les écoles. Biographie de Velazquez.)
Théophile Gautier. — Nous allâmes visiter le Museo réal... Sa gloire particulière, sa richesse originale, c'est de contenir Velazquez tout entier. Qui n'a pas vu Madrid ne connaît ce peintre étonnant, cet artiste d'une individualité absolue, ne relevant que de la nature et dont le réalisme a
su se conserver intact au milieu d'une cour formaliste. L'Espagne, jalouse, a précieusement gardé tous les tableaux de son maître favori, et c'est à peine si les galeries les plus riches en possèdent quelque esquisse ou quelque répétition d'une authenticité toujours un peu douteuse. Velazquez seul vaut le voyage, et, maintenant que le chemin de fer rend facile de franchir les Pyrénées, nos jeunes peintres feront bien de l'aller étudier...
Quoique Velazquez fût savant, qu'il connût par plusieurs voyages les chefs-d'œuvre de l'art italien et de l'antiquité, qu'il eût même fait des études et des copies d'après les maîtres, il ne ressemble à personne. Son sentiment, ses procédés lui appartiennent ; aucune tradition n'y apparaît : il semble avoir inventé la peinture et du môme coup l'avoir portée à sa perfection. Nul voile, nul intermédiaire entre lui et la nature; l'outil même est invisible, et ses figures paraissent fixées dans leur cadre par une opération magique. Elles vivent avec leur enveloppe d'atmosphère, d'une vie si intense, si mystérieuse et si réelle à la fois, qu'elles donnent au présent la sensation du passé. On se demande si les spectateurs qui contemplent ces toiles ne sont pas des ombres, et les personnages peints des personnages vivants, regardant d'un air vague et hautain d'importuns visiteurs. Certes, les contemporains de ces admirables portraits, qui expriment en même temps l'homme extérieur et l'homme intérieur, n'avaient pas des modèles eux-mêmes une perception plus nette, plus vraie, plus vibrante; on peut même penser qu'elle était moindre que la nôtre, puisqu'un grand artiste comme Velazquez ajoute à ce qu'il peint son génie et son coup d'oeil qui pénètre au delà du regard vulgaire. Dans ces images si exactes, il a dégagé l'essentiel, accentué le significatif, sacrifié l'inutile, et mis en lumière la physionomie intime. De tels
portraits en disent plus que de longues histoires ; ils confessent et résument le personnage....
Velazquez ne dédaignait pas les mendiants, les ivrognes, les gitanos, et il les peignait de la même brosse qui venait de fixer dans un cadre d'or une physionomie royale ou princière. Voyez le tableau de los Borrachos, un chef-d'œuvre qui selon nous mérite mieux que las Menihas le titre de Théologie de la peinture ; Y Ésope et le Ménippe, deux simples gueux philosophiques, jaunes, rances, délabrés, sordides, mais superbes; el Nino di Vallecas, un enfant phénomène, né avec un double rang de dents, et tenant la bouche ouverte, dont Velazquez a fait une peinture admirable. Les femmes barbues des foires n'effrayaient pas son robuste amour de la vérité. Sa couleur impartiale comme la lumière s'étendait sur tous les objets avec une splendeur tranquille, sûre de leur donner la même valeur, que ce fût un roi ou un pauvre, une guenille ou un manteau de velours, un tesson d'argile ou un casque damasquiné d'or, une délicate infante ou un monstre gibbeux et bancal. La beauté et la laideur lui semblent indifférentes, il admet la nature telle qu'elle est et ne poursuit aucun idéal ; seulement, il rend les belles choses avec la même perfection que les vilaines, en quoi il diffère de nos réalistes actuels. Si une belle femme pose devant lui, il en rendra toutes les grâces, toutes les élégances, toutes les délicatesses. Son pinceau, qui, chargé de bitume, hâlait et encrassait la trogne d'un vagabond, trouvera pour les joues de la beauté des pâleurs nacrées, des rougeurs de rose, des duvets de pêche, des suavités sans pareilles. C'est le peintre de l'aristocratie et le peintre de la canaille ; il est aussi admirable au palais que dans la cour des Miracles. Mais ne lui demandez pas de scènes mythologiques, ni même, chose rare pour un peintre espagnol, de scènes de sainteté. Pour avoir
toute sa force, il faut, comme Antée, qu'il touche la terre, mais alors il se relève avec toute la vigueur d'un Titan...
(Moniteur du 24 septembre 1864.)
Beaucoup d'autres écrivains français ont parlé de Velazquez, par exemple M. Beulé, dans la Revue des Deux Mondes, M. Lavice, dans une Revue des Musées d'Espagne, M. Dumesril, etc., etc. Nous terminerons ces citations par un fragment de M. Villot dans son Catalogue du Louvre : « Velazquez a excellé dans tous les genres. Ses portraits seuls suffiraient pour rendre son nom illustre. Dessinateur savant, coloriste puissant et harmonieux, il montre dans chaque ouvrage une rare connaissance des effets de la nature, qu'il reproduit toujours d'une manière large et élevée... »