‹ Velazquez et ses œuvresChapitre 6 sur 76 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'art de la peinture prit tardivement racine sur le sol de l'Espagne; sa croissance fut lente. De nombreuses ballades et des chansons historiques où se révélaient des beautés véritables, quelques chroniques écrites d'une façon pittoresque et nerveuse, plusieurs poèmes, imitations élégantes de modèles italiens, et même quelques essais de critique, avaient constaté les origines de la langue castillane et poli son style , — une foule de splcndides églises, d'imposants monastères, de palais, de châteaux féodaux avaient alimenté le génie et l'habileté des architectes castillans , avant que l'Espagne eût produit un peintre dont les œuvres soient arrivées à l'époque où l'art et ses monuments devinrent l'objet d'une attention éclairée. Jusqu'à l'union des couronnes d'Aragon et de Gastille, et jusqu'à l'extinction de la puissance des Mores, les Espagnols n'eurent ni le temps ni le désir de cultiver les arts de la paix et d'acquérir les raffinements de la civilisation. D'anciennes relations commerciales et

politiques entre l' Aragon et l'Italie introduisirent quelque goût pour la peinture à Barcelone et à Saragosse, à une époque où le reste de la Péninsule était , à cet égard , plongé dans une complète indifférence. Les noms de quelques peintres, qui paraissent Espagnols d'origine, se rencontrent dans des documents monastiques du quatorzième siècle. Le roi Jean II de Gastille (1407-1454), qui aimait la poésie, la musique, la société des lettrés et des ménestrels, avait à sa cour deux peintres étrangers, le Florentin Dello 1 et le Flamand Rogel 2.

1 Sur Dello, de Florence, voir Vasari : « Dello se rendit à la cour du roi d'Espagne, où il obtint un crédit qui surpassa toutes ses espérances... Comblé d'honneurs et de richesses, créé chevalier, il revint à Florence... Plus tard, il retourna en Espagne, où il mourut à l'âge de quarante-neuf ans (1421 ?). Le roi lui fit élever un tombeau, sur lequel on grava l'épitaphe suivante :

« Dellus eques Florentinus .

Picturœ artis percelebris Regisque Hispaniarum liberalitate El ornamentis amplissimus.»

Paolo Uccello a introduit le portrait de Dello dans un tableau de Féglise Santa-Maria-Novella, Cham enivrant son père Noè. — W.

2 Ce Rogel de Flandre est presque certainement Roger van der Weyden, dont la biographie a été restituée récemment par les érudits de la Belgique, et surtout par M. Wauters, archiviste à Bruxelles. Voir sa biographie dans YHistoire des peintres. Roger van der Weyden était à Rome en 1450, et c'est peut-être à cette époque qu'il passa en Espagne, à la cour de Jean II. Ce qui paraît sûr, c'est qu'un triptyque peint par Roger en 1431 (aujourd'hui au Musée de Berlin , n° 534 a), et donné par le pape Martin V au roi Jean, était en 1445 à la Chartreuse de Miraflores. L'Espagne possède encore quelques belles peintures de Roger van der Weyden, la fameuse

Mais, es trois grandes écoles de la peinture espagnole, celles d'Andalousie, de Gastille et de Valence, aucune ne peut être désignée comme ayant eu une existence bien définie avant le milieu du quinzième siècle. Juan Sanchez de Castro, le fondateur de la première, fïorissait, à ce qu'on suppose, à Séville, de 1454 à 1516. Antonio Rincon1, qui reçut vers l'an 1500 la croix de l'ordre de Saint- Jacques des mains d'Isabelle la Catholique, est regardé comme le père de l'école de Gastille. Valence doit son école à deux Italiens, nommés Neapoli et Aregio, qui peignaient pour la cathédrale, en 1506, et qu'un personnage peu connu, Nicolas Falco, suivit à un long intervalle.

Les artistes qui sortirent de ces écoles dans le cours du seizième siècle, et qui méritent encore un souvenir honorable, sont loin d'être nombreux. Quoique Isabelle la Catholique eût un Castillan pour peintre de sa cour, son petit-fils Charles-Quint, qui avait pour l'art un goût aussi vif qu'éclairé, ne paraît pas avoir rencontré un seul Espagnol en état de manier le pinceau d'une façon digne d'obtenir la protection impériale. Séville se vantait toutefois de posséder Luis de Vargas et Juan Villegas Mar-

Descente de croix (Musée royal de Madrid, n° 1046), peinte pour la chapelle hors les murs de Louvain, et dont on voit des répétitions à TEscurial et au Musée national, dit del fomento. Né en 1400, Roger mourut en 1464.— W.

1 Le Musée de Madrid montre deux copies d'après Antonio Rincon : portraits en pied de la reine Isabelle la Catholique et de son mari, le roi Ferdinand V d'Aragon. Né à Guadalaxara en 1446, Rincon mourut en 1500.— W.

moleja *. Le premier et le plus habile de ces artistes étudia dans les écoles de Rome ; son style rappelle celui de Perino del Vaga ; le second semble s'être plus spécialement attaché à des modèles flamands ; ses compositions, plus sèches et plus dures, offrent de la ressemblance avec celles de Hemling2, qu'elles sont d'ailleurs loin d'égaler. Pablo de Gespedes , chanoine de Cordoue, longtemps établi à Rome, jouit d'une réputation que ne justifie nullement le petit nombre de tableaux qui restent de lui ; s'il mérite que sa mémoire se conserve, c'est moins comme peintre que comme auteur d'un poëme sur la peinture et de quelques notices sur l'art, qui sont les premiers écrits de ce genre que présente la Gastilie. Louis Morales 3 , surnommé le Divin , appartenait peut-être à l'école de l'Andalousie, quoiqu'il eût vécu à Badajoz. Les tableaux dans lesquels il a retracé quelques-uns des épi-

1 Rien de ces artistes au Musée de Madrid. Voir, pour leurs biographies, Palomino et Cean Bermudez. « Luis de Vargas transforma le premier, à Séville, le style gothique, qui avait régné jusque-là en Andalousie... Suivant Pacheco, il était resté vingt-huit ans à étudier en Italie... Né en 1502, mort en 1568, suivant Pacheco et Morgado. » (T. T., Revue de Paris, 4835).— W.

2 C'est depuis la publication du livre de M. Stirling qu'ont été découverts à Bruges, par M. Weale, les documents qui prouvent que le vrai nom de ce grand peintre est Memling ou Memlinc. — W.

3 Le Musée royal de Madrid possède six tableaux de Morales : une Vierge de douleurs (n° 45), un Ecce Homo (n° 49), la Circoncision (n° 110), tableau capital, avec neuf figures en pied; une Tête de Christ (n° 120), une Vierge avec l'Enfant (n° 157), et un autre Ecce Homo. Voir, sur Morales et sur tous ces maîtres primitifs, Études sur la peinture espagnole, par T. T., Revue de Paris, 1835. — W.

VELAZQUEZ Kl SES ŒUVRES.

sodés les plus pathétiques de la vie de Noire-Seigneur et de celle de la Vierge, ne sont pas moins remarquables pour l'énergie de l'expression et pour la profondeur du sentiment religieux que pour la vigueur du coloris et la supériorité technique de l'exécution.

Ces mérites appartiennent aussi, dans un degré éminent, à Vicente Juan Macip, appelé habituellement Juan de Joannes 1 , et qui tient un rang des plus distingués parmi les peintres de Valence. Sa grande supériorité sur tous les anciens artistes de cette époque donne tout lieu de croire qu'il étudia en Italie. Il serait cependant difficile d'indiquer quelque peintre italien dont le style ait exercé sur son esprit une influence qui se soit manifestée

1 « On ne connaît avec certitude ni le lieu de sa naissance, ni même son nom. L'acte dressé à son décès, qui lui donne cinquantesix ans en 1579, fait remonter sa naissance à Tannée 1523. 11 est encore hors de doute qu'il naquit dans le royaume de Valence, et Ton s'accorde à croire que ce fut dans le bourg de Fuente la Higuera. 11 est connu parmi les artistes sous le nom de Juan de Joanes, ou Juanes.Son testament, trouvé longtemps après sa mort, lui donne aussi le prénom de Vicente, ce qui le ferait nommer Vicente Juan, au rebours de son fils, qui s'appela Juan Vicente. Des recherches faites récemment à Valence, après Palomino et Cean Bermudez, autorisent à croire que son vrai nom de famille était Macip. 11 est probable qu'étant en Italie, il eut la fantaisie, alors fort commune, de latiniser l'un de ses prénoms et d'en faire un nom de famille, ou un surnom de peintre. De là vint, par habitude et par corruption, celui que lui ont donné les Espagnols : Juan de Joanes... » (Louis Viardot, les Musées d'Espagne, 3e édit., p. 246.)

Le Musée de Madrid possède dix -huit tableaux de Juanes, la plupart extrêmement remarquables comme science de dessin et comme sévérité de caractère.— W.

dans ses ouvrages. Au point de vue de l'élévation du caractère, quelques-unes de ses têtes du Sauveur ont rarement été égalées, et plus rarement encore surpassées. Affectant dans le dessin une sévérité antique, il se plaisait à déployer les richesses d'un coloris éclatant.

La Gastille fut, au seizième siècle, plus riche en peintres distingués que l'Andalousie et que Valence. Fernando Gallegos (jqui florissait vers 1550) orna les opulents monastères de Salamanque d'œuvres qui n'auraient pas été indignes des meilleurs maîtres de Bruxelles et de Bruges. La cité métropolitaine de Tolède était fière de son Alonso Berruguete (vers 1480-1561), artiste du premier ordre, qui avait étudié dans l'école de Michel-Ange à Rome, ou qui du moins s'était familiarisé avec les œuvres de ce grand homme. Gomme architecte, il n'a jamais été surpassé dans ce style somptueux que les Espagnols appellent plateresco ou d'orfèvrerie, et que le reste de l'Europe désigne sous le nom de style de la Renaissance. On voit encore à Salamanque quelques façades dont il fournit les dessins, et que couvre une riche ornementation tracée avec goût, où se combinent des guirlandes, des oiseaux, des masques bouffons, des arabesques tracées avec la facilité la plus gracieuse et sculptées avec autant de délicatesse que de fermeté, sur des pierres aux tons chauds ; rien de plus parfait n'est sorti à la même époque des mains des artistes italiens et français qui ont laissé des chefs-d'œuvre à Paris et à Fontainebleau. Gomme sculpteur, Berruguete a laissé quelques beaux ouvrages en bois ou en marbre, et ses tableaux, devenus très -rares aujourd'hui, montrent, malgré un coloris lourd et pauvre,

une telle grandeur de dessin, qu'ils suffiraient seuls pour arracher son nom à l'oubli.

Luis de Garvajal (1534-1613) et Blas de Prado (mort vers 1577) fournirent aux couvents et aux autels de Tolède de nombreux ouvrages où se montrent un sentiment élevé, ainsi qu'une liberté, une hardiesse de main, jusqu'alors inconnues dans la Castille; c'est là aussi que DomenicoTheotocopuli, surnommé le Grecoi (il florissait de 1577 à 1625), apporta de Venise une splendeur de coloris qui compense grandement l'incorrection de dessin et l'extravagance qui trop souvent défigurent ses tableaux.

En élevant l'Escurial et en décorant ses autres palais, Philippe II donna aux progrès de l'art une impulsion salutaire ; c'est le seul avantage que présente ce règne funeste et calamiteux. Les artistes qu'il réunit autour de lui furent d'ailleurs presque tous des étrangers, et ils n'étaient pas choisis parmi ce qu'il y avait alors de plus distingué. Alonso Sanchez Goello 2, son peintre de cour, était, il est vrai, natif de la Péninsule, et il méritait, jus-

1 Le Greco est un grand artiste, malgré sa bizarrerie. Il a eu de l'influence — au second degré — sur Yelazquez, puisque Luis Tristan, qui fut un des maîtres de Velazquez, avait été élève du Greco. On voit onze tableaux de lui au Musée de Madrid. 11 y en a plusieurs à Paris, chez MM. Pereire. — W.

2 Les portraits peints par lui et conservés au musée de Madrid sont superbes. On en compte sept. Il y a de lui un beau portrait de Philippe II dans la galerie Suermondt, à Aix-la-Chapelle. De son sectateur Pantoja de la Cruz, le Musée de Madrid possède huit portraits et deux grandes compositions religieuses. Un de ses chefs-d'œuvre, la Vierge recevant des saints, est au Musée national de Madrid. Il porte la signature entière : Joannes Pantoja de la f Faciebat, 1603. — W.

qu'à un certain point, le nom de Titien portugais, que lui donna le roi. Les portraits de cet artiste, quoique durs et timides, lorsqu'on les compare à ceux du grand Vénitien, sont pleins de vie et d'individualité; le coloris est brillant. Juan Pantojade la Gruz (1551-1610), élève de Goello, hérita de son mérite. Juan Fernandez Navarrete, (1526-1579), surnommé el Mudo1 (il était sourd et muet), fut le plus remarquable des peintres castillans dont le talent fut appelé à décorer l'Escurial. Les nombreuses figures de saints dont il orna les chapelles de ce monastère auraient été admirées à Venise, et, lorsqu'il eut l'occasion de retracer la beauté féminine, il déploya une facilité et une grâce que n'avait jusqu'alors connues aucun artiste espagnol.

S 'éloignant fort les unes des autres au point de vue du style, les diverses écoles de l'Espagne se distinguent par un caractère de piété sévère qui leur est commun à toutes. Durant la période de leur développement et de leur vigueur, on a rarement vu les artistes espagnols exercer leur talent à d'autres productions que des sujets de piété ou des portraits. Ils ne font pas, comme les Italiens, de

1 Trois tableaux de Navarrete au Musée de Madrid : un Baptême de Jésus par saint Jean, et deux figures d'Apôtres, qu'on croit les esquisses originales des deux grands tableaux de l'Escurial. La galerie du maréchal Soult possédait un de ses chefs-d'œuvre, Y Abraham recevant les trois anges, et son propre portrait peint par luimôme. Le Catalogue Aguado attribuait à Navarrete trois tableaux. Voir, sur Navarrete, la Revue de Paris, 1835, Études sur la peinture espagnole, et Louis Viardot, les Musées d'Espagne, 1860, p. 253.- W.

VELAZQEEZ ET SES ŒUVKKS.

fréquentes excursions dans le domaine de la mythologie et de l'histoire profane. La colline de Sion et le torrent de Siloa leur plaisent mieux que le Parnasse ou que l'Ida, que le Xanthe ou l'Oronthe. Ils trouvent dans la Légende dorée leur Iliade, leur Odyssée et Y Art d'aimer.

De nombreuses causes se réunirent pour produire cette sévérité de style. La longue lutte avec les Sarrasins paralysa, pendant toute sa durée, le développement de la culture de l'intelligence, et, lorsqu'elle fut terminée par la défaite du croissant, elle laissa le Castillan, qui se glorifiait du titre de vieux chrétien, fortement indisposé contre tout ce qui ne s'était pas produit à l'ombre de la croix. L'enthousiasme pour l'antiquité classique , pour l'art et pour la littérature de la Grèce et de Home, allumé par Pétrarque et qui enflamma bientôt toutes les cours, tous les monastères de l'Italie, ne se communiqua jamais à l'esprit national des Espagnols ; il ne dépassa pas un cercle fort restreint d'étudiants confinés dans les centres d'institutions. A Salamanque et à Alcala même, saint Jérôme fut toujours plus populaire que Gicéron. La Castille peut s'enorgueillir d'avoir possédé dans la personne d'Antonio de Nebrixa un savant digne d'avoir été le contemporain de Valla et d'Erasme, mais elle fut loin d'avoir dans le cardinal Ximenes, le protecteur le plus zélé des lettres qu'offre son histoire, un rival de Laurent de Médicis et de Léon X. Favoriser, étendre l'étude de la théologie était le seul but des établissements scientifiques et littéraires que fonda ce ministre ; la poésie et la philosophie de la Grèce et de Rome ne lui tenaient pas plus à cœur que la littérature des Mores, qu'il livra aux

flammes, après la prise de Grenade. Son appréciation de l'érudition en elle-même se manifeste dans un passage remarquable de la Bible polyglotte qu'il fit imprimer à Alcala en 1516 et qui est un des chefs-d'œuvre de la typographie ; le lecteur est prévenu qu'il trouvera la version latine de saint Jérôme placée entre le grec des Septante et l'original hébreu, comme le Sauveur entre les deux larrons.

Si l'Eglise restait presque étrangère aux goûts classiques, les laïques n'avaient goût pour rien qui se rattachât aux lettres et aux arts. Hors de l'église et des palais royaux, nul patronage public pour l'écrivain ou pour l'artiste, jusqu'au seizième siècle. Quelques grandes familles, dont les chefs ou les rejetons avaient en Italie gouverné des provinces ou commandé des armées, faisaient seules une exception honorable parmi les bandes de nobles qui ne se souciaient que de chevaux, d'armes, de chiens de chasse ou d'oiseaux dressés à voler. La maison de Mendoza, illustre dans les armes, la diplomatie et les lettres, possédait à Guadalaxara une bibliothèque qui avait été commencée avant que l'imprimerie eût été découverte, et le superbe palais qui ornait cette ville devint un musée. A Alba de Tormes, le duc d'Albe, célèbre comme héros de Mtihlberg, fléau de la Flandre et conquérant du Portugal, déploya également son amour pour les arts de la paix. Il fit venir un Florentin nommé Tommaso, pour peindre une galerie à fresque ; il forma une collection de tableaux et de statues, et ses exploits militaires y furent plus tard représentés par Granelo et par Gastello le jeune, d'après les ordres de son fils. Ce château, après

avoir été cruellement traité par les architectes espagnols du dix-huitième siècle, et par l'invasion française au dixneuvième, n'est plus qu'un amas de ruines, une carrière où vient s'approvisionner la ville voisine ; mais, tant qu'il en restera quelque vestige au sommet de la verte colline qu'il dominait, on ne pourra oublier sa délicieuse situation sur les bords riants de la Tormes :

La ribera verde y deleytosa

Del sacro Tormes dulce y claro rio 1 .

Le duc d'Albe avait, à La Abadia, parmi les collines et les forêts de châtaigniers de l'Estramadure , un autre château, qui avait été jadis une abbaye de Templiers ; ce fut là qu'il passa les dernières années de sa vie agitée, occupé à créer, sur les rives escarpées de l'Ambroz, des jardins longtemps fameux en Espagne. Lope de Vega, hôte recherché par le vieux guerrier, y écrivit son Arcadia, à la demande du duc, et il décrit dans ses vers les beautés de cette demeure, aujourd'hui détruite ; il retrace les longues allées, les bosquets, les myrtes découpés en formes étranges, les pavillons, les fontaines, les statues, œuvre du Florentin Camilani, qui avait traduit tout Ovide en bronze et en marbre 2.

A El Viso, du côté nord de la Sierra Morena, le brave amiral

Gran marques de Santa Cruz, famoso Bazan, Achilles siempre victorioso,

x Garcilaso de la Vega, Egloga II [Ohms, Madrid, 1817, p. 63). 2 Descripcion del Abadia, jardin del duquc de Alba (Obras sueltas, t. IV. Madrid, 1776-79).

éleva, d'après les dessins de Castello de Bergame, un magnifique palais où ses exploits contre les Turcs et les Portugais, et de nombreux épisodes empruntés à l'histoire classique, formaient le sujet de fresques exécutées par l'habile Gesare Arbasia et par les frères Perola d'Almagro. Le célèbre secrétaire de Philippe II , Antonio Perez *, qui aimait tous les genres de luxe et qui possédait de l'instruction et du goût , imita la splendeur qu'avaient déployée dans une autre contrée les Orsini et les Golonna. Sa vaste habitation à Madrid, démolie après sa disgrâce, et sa villa, placée dans un faubourg, étaient remplies de peintures de choix, de marbres, de pavés de mosaïque, de riches tapisseries. Saragosse se vantait de posséder un Mécène dans la personne du chef de la maison demi-royale de l' Aragon, le duc de Villahermosa, qui ramena d'Italie un élève du Titien, Paolo Esquarte, chargé de décorer le palais du grand seigneur avec les portraits de ses ancêtres et avec des représentations de l'histoire de cette noble famille. A Plasencia,

1 Ce personnage célèbre, qui joua sous le règne de Philippe II un rôle si remarquable, a été, depuis une vingtaine d'années, l'objet de travaux fort importants de la part d'écrivains fort distingués. Une lumière toute nouvelle a été, d'après des documents inédits, jetée sur son histoire. M. Mignct, après avoir fait paraître dans le Journal des Savants, 1844 et 1845, une série de huit articles intitulés Antonio Perez et Philippe II, les a réunis, avec des additions utiles, dans un volume mis au jour en 1847; déjà M. Bermudez de Castro avait publié à Madrid, en 1841, un travail estimable : Antonio Perez, secrelario dcl Estado dcl rcy Felipe II. Un résumé de la carrière orageuse de Perez, d'après ces diverses sources, se trouve dans la Biographie universelle, t. XXXII, p. 466. — G. R.

l'historien Luis de Avila, grand commandeur d'Alcantara, fit également reproduire les exploits de son maître et ami, l'empereur Charles- Quint, dans le somptueux palais de Mirabel. Les châteaux des Silva à Buitrago, des Sandoval à Dénia, des Beltran de la Cueva à Guellar, des Pimentel à Benevente, les palais des Velasco à Burgos et des Ribera à Séville , furent de même enrichis de trophées et d'ornements dus au ciseau et au pinceau d'artistes italiens.

Mais ces exemples, tout en prouvant que l'aristocratie espagnole n'était pas une réunion de Béotiens, n'eurent presque aucune influence sur le développement du génie artistique de la nation. Les laïques qui méritaient le titre d'amateurs étaient alors, comme aujourd'hui, plus disposés à réunir des œuvres d'art qu'à employer les artistes. Le véritable patronage ne pouvait venir que de l'Église, alors toute-puissante et comblée de richesses. Chaque grande cathédrale, Tolède, Saragosse, Salamanque, Ségovie, Valence, Grenade, Séville, chaque grande abbaye, nonseulement celles placées dans les villes, mais encore celles qui s'élevaient au milieu des champs ou dans les montagnes, Lupiana, Guadalupe, El Paular, San-Martin de la Cogolla, étaient un centre et un séminaire de l'art local. Architectes et sculpteurs, peintres à fresque, sur toile, sur vélin et sur verre, orfèvres, artistes maniant le bronze et le fer, tous y trouvaient une hospitalité empressée, un patronage généreux et une occupation constante.

Sous le rapport de sa vigoureuse croissance, la grande cathédrale ou maison religieuse du seizième siècle et du dix-septième, ressemblait à la vigne allégorique dont

parle le Psalmiste, et qui envoyait ses rameaux à la mer et ses branches à la rivière. Ses revenus héréditaires et les offrandes continuelles des fidèles fournissaient, pour les travaux d'architecture et de décoration, des ressources presque inépuisables ; rien ne manquait pour ajouter une chapelle nouvelle et une sacristie plus vaste, pour les remplir de tableaux et de vases d'or ou d'argent, pour couvrir d'une biographie figurée de saint Dominique et de saint Benoît les murailles d'un nouveau cloître. La rivalité des corporations ecclésiastiques et des ordres religieux enflammait, à défaut parfois de motifs plus nobles, un zèle ardent pour étendre et embellir les temples. Les historiens des diverses images miraculeuses de Notre-Dame d'Atocha ^ de Guadalupe 2 et de Sope- • tran3, tout en exaltant la sainteté et la puissance merveilleuse de ces madones qui devraient a fendre des cœurs de diamant et émouvoir des entrailles de bronze, » célèbrent avec non moins d'onction et d'orgueil enthousiaste la splendeur des palais sacrés où reposent ces images et l'éclat des bijoux et de l'or qui brillent autour d'elles. Les trésors de la congrégation et du chapitre pouvaient être employés avec plus ou moins de générosité, avec plus ou moins de goût, mais en grande partie ils étaient certains de trouver un emploi artistique. Et, pendant des siècles, ces paisibles demeures ne virent jamais une main

1 G. de Quintana, Hist. de N. Sert, de Atocha. Madrid, 1637, in-4°.

2 F. G. de Talavera, Hist. de N.Sra de Guadalupe. Tolède, 1597, in-4°.

3 Fr. B. de Arce y Fr. A. de Heredia, Hist. de N. Sra de Sope- Iran. Madrid, 1676, in-4°.

profane venir porter la désolation et la ruine , et disperser les monuments de l'art accumulés dans la suite des temps.

Il y avait donc à peine un peintre espagnol qui n'eût passé une portion de sa vie dans des couvents ou dans des cathédrales, et, pour un grand nombre d'entre eux, ce fut ainsi que s'écoula toute leur carrière. De fait, le peintre n'était pas le moins populaire et le moins important des serviteurs de l'Église. Son but n'était pas seulement de décorer et de plaire, de donner satisfaction au regard ou à l'orgueil ; il devait instruire l'ignorant, corriger le vicieux, guider vers le chemin de la piété et de la vertu. C'est de lui que la jeunesse et que les indigents apprenaient le peu qu'ils savaient de l'histoire évangélique et des légendes touchantes de ces saints que, dès le berceau, il leur était recommandé d'adorer. Peutêtre est-il difficile à un protestant de se rendre compte de l'importance complète des fonctions de l'artiste envisagé à ce point de vue. Le caractère et les anciennes habitudes du peuple anglais ont rendu possible, même aux masses, de se passer de symboles, de s'attacher directement avec chaleur aux dogmes théologiques et de s'enthousiasmer pour des abstractions de doctrine. Mais, pour le simple catholique espagnol, ces Choses étaient alors, comme elles sont encore aujourd'hui, inintelligibles; les idées qu'il pouvait comprendre ne pouvaient lui arriver qu'au moyen des tableaux ou des sculptures qui décoraient le sanctuaire où il se prosternait. La grandeur de la mission du peintre était ainsi un fait reconnu, proclamé par l'artiste luimême aussi bien que par le public.

« Le but principal des œuvres de l'art chrétien est de porter les hommes à la piété et de les conduire vers Dieu. » Ainsi s'exprime le peintre Pacheco \ Un autre écrivain de la même époque disait : « La connaissance écrite suffit aux savants et aux lettrés ; mais, pour les ignorants, y a-til un maître comparable à un tableau ? Ils y voient leur

I Arle de la Pintura, Séville, 1649, in-4°, p. 143.

« Cet ouvrage mystique offre l'expression la plus élevée et la plus complète de la philosophie de l'art, comme on la comprenait en Espagne à cette époque. Suivant Pacheco, la peinture, cette écriture silencieuse de l'idiome universel, descend d'origine divine et procède de la sainte Trinité, ainsi que les sciences et toutes les spéculations de la pensée. Le type de la divine sagesse, qui est attribué au Fils, au Verbe, est imprimé dans les travaux intellectuels de l'homme; le type de l'amour divin, attribué au Saint-Esprit, dans les extatiques défaillances de l'amour, de la charité, des sentiments; et le type de l'omnipotence créatrice, attribuée au Père, dans les héroïques symboles de la peinture, qui réfléchit l'image du souverain artiste. Après avoir posé cette formule théologique, Pacheco cherche les premières traces des arts chez les anciens : de même que Mariana commence l'histoire d'Espagne à Tubal, fils de Japhet, de même Pacheco remonte jusqu'à l'époque antédiluvienne, jusqu'à Enos, fils de Seth, qui créa des images pour exciter le peuple à adorer Dieu; puis il suit le développement de fart chez les Hébreux, les Chaldéens, les Égyptiens, les Grecs , les Romains et les nations chrétiennes, en montrant toujours la puissance artistique comme la symbolisation des idées religieuses, etc. » (Revue de Paris, 1835, Éludes sur la peinture espagnole). Il est singulier que l'auteur de cette pieuse esthétique soit le beau-père et le maître de Velazquez !

II y a de Pacheco, au musée de Madrid, trois tètes de saints. A l'ancien musée espagnol du roi Louis-Philippe, on voyait un « portrait de Pacheco, peint par lui-même, » suivant le catalogue. — W.

devoir, qu'ils sont hors d'état d'apprendre dans un livre l. » De fait, le peintre était le meilleur et le plus populaire des prédicateurs ; les homélies dont il couvrait les murs de l'église et du cloître avaient plus d'attrait que les phrases fougueuses d'un dominicain ou les considérations mielleuses d'un jésuite se faisant entendre du haut de la chaire. Il connaissait et il sentait la dignité de sa tâche, et il s'y appliquait souvent avec toute la ferveur du zèle du moine le plus pieux. De même que fra Angelico, Macip ou Joanes (nom sous lequel il est plus connu), avait l'habitude de recourir à la prière, au jeûne et à la communion, pour se préparer à entreprendre un nouvel ouvrage ; Luis de Vargas y ajoutait l'infliction de la discipline, et il avait auprès de son lit un cercueil dans lequel il s'étendait parfois et méditait sur la mort. Quelquefois un peintre dévot entrait dans l'ordre ecclésiastique; quelquefois des prêtres ou des moines, amis de l'art, apprenaient, dans leurs heures de loisir, à manier le pinceau. La plupart des maisons religieuses eurent, à une époque ou à une autre, quelqu'un de leurs habitants initié aux arts qui exécuta un tableau ou un bas-relief dans la chapelle, qui cisela un calice ou un ciboire pour la sacristie. Le frère Nicolas Borsas remplit l'église et le cloître des Hiéronymites, à Gandia, d'une multitude de compositions, dont quelques-unes n'auraient pas nui à la réputation de son maître Joanes. Nicolas Factor, franciscain à Valence, fut aussi connu par son mérite comme peintre que pour la sainteté de sa vie ; elle fut telle, qu'il obtint les honneurs

1 Juan de Butron , Diseur sos apologèlicos en que se defiende la ingenuidad del arte de la Pinlura. Madrid, 1026, in-4°, p. 26.

de la canonisation. Le génie d'el Mudo fut découvert et ensuite dirigé par un moine du monastère hiéronymite d'Estrella. Andres de Léon et Julian Fuente del Saz, religieux de l'Escurial, se distinguèrent par le mérite et la délicatesse des miniatures dont ils ornèrent le livre de musique du chœur somptueux de leur couvent. Les Chartreux de Grenade et de Séville, le Paular et la Scala Dei, s'enorgueillirent de la renommée artistique de Cotan, de Berenguer et de Ferrado. Cespedes, le peintre poète, était chanoine de Cordoue1; Roelas et Gano occupaient des prébendes, l'un à Olivares, l'autre à Grenade.

En communication avec le monde invisible, avec les êtres divins et angéliques qui l'habitent, l'artiste croyait être un objet de sollicitude pour les personnages célestes. Perfectionner ou conserver ses œuvres n'était pas chose au-dessous des soins des plus élevés d'entre eux. Les légendes de l'Église, l'opinion du clergé, les traditions de l'art, s'accordaient sur ce point et étaient quelquefois confirmées par des récits nouveaux. A la fin du quatorzième siècle, des ermites de l'ordre de Saint-Jérôme, venant de l'Italie, avaient pénétré jusque dans les mon-

1 Les principaux ouvrages de Cespedes existent à Cordoue ; dans la cathédrale de cette ville est une Cène remarquable par la judicieuse variété des expressions des personnages et par la finesse du coloris. Cet artiste était une de ces tètes bien organisées « dans lesquelles se rassemblent sans effort des connaissances diverses et quelquefois opposées en apparence. On assure qu'à la connaissance de la peinture, de la sculpture, de l'architecture et de l'antiquité, il joignait celle de l'italien, du latin et même du grec , de l'hébreu et de l'arabe; il avait du talent pour la poésie et Y éloquence. » (Biographie universelle.) — G. B.

tagnes d'Avila et s'étaient établis dans les cavernes de Guisando ; ils placèrent comme ornement d'une chapelle creusée dans le roc un portrait de leur saint patron. L'humidité de la caverne, dont les parois ruisselaient d'eau pendant tout l'hiver, fit pourrir le cadre, mais respecta l'image, qui, après deux siècles, était aussi éclatante que le jour où elle sortit des mains de l'artiste 1 ; le sculpteur Gaspar Becerra, ayant échoué trois fois dans ses efforts pour sculpter une figure de la Vierge qui obtînt l'approbation de la reine Isabelle, avait avec désespoir renoncé à son œuvre; mais, dans la nuit, Marie lui apparut et lui ordonna de tailler une bûche qui brûlait dans son foyer ; grâce à cette intervention inspirée , Becerra fit une des images les plus vénérées qu'il y ait à Madrid, où elle est connue sous le nom de Notre-Dame de la Solitude, et où on lui attribue de nombreux miracles 2. Macip (ou Joanes) fut moins favorisé ; cependant son beau tableau de la Vierge, objet des respects des Valenciens, sous le nom de la Purisima3, fut exécuté d'après

1 Joseph de Siguença, Hisloria de la ôrden de San Gerônimo. Madrid, 1600, 2 vol. in-fol. ; t. II, p. 86.

2 II existe sans doute quelque ouvrage espagnol relatif à cette madone ; nous n'en trouvons cependant pas d'indiqué dans la liste fort longue et toutefois bien incomplète des églises, chapelles et images miraculeuses de Marie, placée au commencement du quatrième volume du Dictionnaire de bibliographie catholique publié par M. Fabbé Migne. — G. B.

3 M. Stirling observe qu'il s'était trompé en avançant, dans ses Annales des artistes d'Espagne, qu'on ignorait ce qu'était devenu ce bel ouvrage. 11 décore le grand autel de la chapelle de la Communion dans l'église de San-Juan del Mercado à Valence. — G. B.

des instructions minutieuses données par la Vierge ellemême au jésuite Martin Alberto. D'après une tradition répandue parmi les Chartreux de Grenade, Marie aurait honoré leur couvent d'une visite : elle s'était montrée dans la cellule d'un pieux religieux et artiste, le frère Sanchez Gotan, et elle avait posé pour le tableau auquel il travaillait *.

On citait aussi des miracles opérés par des tableaux et des statues, non-seulement pendant la vie de leurs auteurs, mais encore pendant que le pinceau ou le ciseau était à l'œuvre pour les exécuter. Un peintre qui travaillait au dôme de la chapelle de Notre-Dame de Nieva, tomba du haut de l'échafaudage et se brisa les membres, mais il se releva immédiatement sain et sauf2. Lope de Vega raconte qu'un autre peintre, au moment de tomber par suite de la chute de la planche sur laquelle il se trouvait, fut miraculeusement soutenu en l'air ; le bras d'une madone à laquelle il travaillait sortit du mur et le retint suspendu 3. Les artistes étaient, dans le purgatoire, l'objet de la protection spéciale des saints qu'ils avaient représentés, et, même en ce monde, ces patrons venaient parfois à leur aide dans des moments difficiles, tout comme les divinités interviennent dans les récits d'Homère pour porter secours, dans la mêlée, à leurs héros favoris.

Indépendamment de ces causes qui portaient l'artiste

1 Paiomino, Vidas de los pintores y estatuarios eminenles espanoles. Madrid, 1724, in-foL, p. 291 .

a Villafaîie, Compendio histôrico de las milagrosas imdgencs. Madrid, 1740, in-fol., p. 372.

:' Lope de Vega, Qbras, t. V, p. 66.

espagnol à se consacrer à des sujets de piété l, et qui imposaient à ses œuvres un caractère religieux, un autre motif l'eût empêché, s'il y avait été porté, de se laisser aller à ces libertés si communes parmi ses confrères de l'Italie et de l'Allemagne : ^Inquisition, qui, de même que la Mort, frappait, lorsqu'elle le voulait, à toutes les portes et n'en trouvait aucune fermée, qui conduisait la presse avec une verge de fer, qui fouillait dans les papiers de l'écrivain, ne se faisait faute de pénétrer dans les ateliers et d'établir sa domination sur l'art. Elle rendit un décret défendant de produire, d'exposer en vente et de posséder toute image immodeste (tableaux, estampes ou sculptures) , sous peine d'excommunication , d'une amende de 1,500 ducats et d'un exil d'une année. Des inspecteurs ou censeurs furent établis dans les principales villes pour veiller à l'exécution de cet édit et pour instruire le Saint-Office de toutes les transgressions qui viendraient à leur connaissance. Pacheco fut, en 1618, investi à Séville de ces fonctions qu'il remplit pendant longues années 2 ; plus tard, Palomino obtint à Madrid un emploi pareil et le regarda comme fort honorable3. Ces deux écrivains consacrent une portion considérable de leurs écrits à exposer les règles qui doivent guider les ar-

1 On se rappelle l'impression profonde que fit sur les artistes et le public français, jusque-là peu familiarisés avec la peinture espagnole, le Musée espagnol formé par le roi Louis-Philippe : des scènes de martyre, des « défaillances extatiques, » comme dit Pacheco, des légendes terribles et mystiques, quel contraste avec Part français du dix-huitième siècle, par exemple!— W.

2 Pacheco, Artc de la Pintura, p. 471.

3 Palomino, El Museo ■piltorico, p. 94.

tistes pour représenter les sujets sacrés d'une foçon orthodoxe. Le code de la peinture sacrée fut promulgué sous une forme séparée par un religieux de l'ordre de la Merci , frère Juan Interian de Ayala, docteur à Salamanque 1 ; son in-folio, écrit en latin, est, on peut le croire , un échantillon curieux de niaiseries pédantesquement et gravement exposées. Plusieurs pages sont consacrées à une dissertation sur la véritable forme de la croix du Calvaire ; ensuite l'auteur discute gravement s'il y avait un ou deux anges sur la pierre qui fermait le sépulcre du Sauveur. De nombreuses et graves autorités sont invoquées pour établir que c'est à bon droit qu'on représente le diable avec des cornes et une queue.

Le seul grand peintre espagnol qui n'ait pas consacré habituellement ses travaux à l'Église, et qui n'ait pas demandé des sujets à la Bible ou à la vie des saints, c'est Velazquez, dont je me propose de raconter la vie. Entré dès sa jeunesse au service de Philippe IV, il exécuta la plupart de ses œuvres pour les palais royaux, et ce ne fut que rarement qu'il peignit quelques tableaux de dé-

1 Victor christianus eruditus. Madrid, 1730, in-fol. Il en existe une traduction espagnole par L. de Duran : El Pintor cristiano y erudito. Madrid, 1782, 2 vol. in-4°.

Observons qu'un théologien flamand, Van Meulen, plus connu sous le nom latinisé de Molanus, a traité le même sujet dans un ouvrage qui, de 1570 à 1771, a obtenu six ou sept éditions ; la dernière, publiée à Liège par les soins de Paquot , forme un volume in-4° enrichi de notes et de suppléments. La partie qui traite des erreurs commises par les artistes dans la représentation des sujets religieux est curieuse, et elle a fourni à l'abbé Méry ridée de sa Théologie des peintres, sculpteurs et dessinateurs. — G. B.

votion pour l'oratoire d'un prince ou pour un couvent ; mais, tout en traitant des sujets profanes , il conserva ce sérieux qui appartient au caractère espagnol et qui distingue spécialement les écoles de peinture en Espagne.

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