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CHAPITRE III

Velazquez, après avoir visité Madrid comme un étudiant obscur, devait bientôt y être rappelé comme un aspirant à la gloire. Peu de mois après son départ, Fonseca, qui était devenu son ami chaleureux, parvint à intéresser Olivares en sa faveur, et il obtint du puissant ministre une lettre qui ordonnait au jeune artiste de venir dans la capitale et qui lui allouait 50 ducats pour les frais du voyage. Accompagné de son esclave, Juan Pareja jeune mulâtre, qui devint ensuite un excellent peintre, Velazquez ne perdit pas de temps pour se mettre en route; Pacheco, qui prévoyait et qui désirait partager le succès de son élève, le suivit. Il paraît que ce fut au mois de mars 1623 que le voyage eut lieu. Les deux Sévilliens furent logés sous le toit hospitalier de Fonseca, qui voulut que Velazquez fît son portrait. A peine fut-il

1 Né à Séville en 1606, mort à Madrid en 1670. Le Musée de Madrid montre de lui un grand tableau (11 pieds 8 pouces de large sur 8 pieds 1 pouce de haut), la Vocation de saint Matthieu. Suivant le Catalogue, la première figure à gauche est le portrait du peintre lui-même. Dans l'ancienne galerie Aguado, trois portraits étaient4 attribués à Pareja. — W,

terminé, qu'il fut le soir même porté au palais par un fils du comte de Penaranda, chambellan du cardinal-infant. Une heure après, il provoquait l'admiration de ce prince, du roi, de don Carlos et d'une foule de grands ; la fortune de Velazquez était faite.

Nous pouvons maintenant jeter un coup d'oeil sur le monarque que Velazquez allait servir, et sur la cour qui devait devenir la scène de ses travaux et de ses triomphes.

Philippe IV était alors âgé de dix-neuf ans ; il y avait trois ans que son règne avait commencé, et il devait durer près d'un demi-siècle. L'histoire de cette domination de quarante-quatre années n'offre que le récit d'une pitoyable administration intérieure, de la rapacité, de l'oppression et de la révolte dans les provinces éloignées et dans les colonies, de la chute du commerce, de guerres sanglantes et destructrices, que termina la paix humiliante des Pyrénées. Les deux Philippe, qui succédèrent à Charles-Quint, héritèrent de la politique ambitieuse de ce monarque, mais ils n'eurent point son habileté et ils furent complètement abandonnés de la bonne fortune qui avait été son partage; chacun d'eux gaspilla les ressources et affaiblit la puissance de la plus splendide couronne qu'il y eût alors au monde. Philippe IV trouva dans l'administration de son vaste empire un foyer infect de corruption et d'abus ; l'habileté d'un roi tel que Ferdinand, la vigueur d'un ministre tel que Ximenes n'auraient peutêtre pas suffi pour purifier cette sentine. Après un faible effort tenté la première année de son règne et aussitôt abandonné, Philippe IV ne parut nullement se soucier d'entreprendre cette œuvre difficile. Les préoccupations

de son ministre Olivares se portaient vers des projets chimériques d'agrandissement militaire, et, avant que Luis de Haro ne tînt le gouvernail, le vaisseau de l'État, avec sa proue dans l'océan Atlantique et sa poupe dans les mers de l'Inde, était au moment d'être submergé 4. Naturellement indolent, le roi ne fut pas long à choisir entre une vie consacrée au plaisir et une existence consacrée à de nobles travaux ; il accorda toute sa confiance à des favoris dont la société lui plaisait; Olivares, qui aimait le pouvoir pour lui-même, profita habilement de la faiblesse de son maître ; tour à tour il l'accablait de piles de papiers d'État, ou bien il l'amusait en lui envoyant de jolies actrices, et Philippe finit par être plein de reconnaissance pour la main qui le débarrassait de l'intolérable fardeau de son sceptre héréditaire. Tandis que les provinces levaient les unes après les autres le drapeau de la révolte, tandis que son magnifique empire tombait en poussière, le roi des Espagnes et des Indes remplissait un rôle dans de petites comédies jouées sur son théâtre particulier, passait son temps dans les ateliers des artistes, assistait avec pompe à des combats de taureaux ou à des auto-da-fé; ou bien, retiré dans son cabinet du Prado, il s'entretenait avec ses maîtresses, lorsqu'il ne s'occupait pas de projets de nouveaux travaux à exécuter dans ses jardins ou dans ses galeries.

Malgré cette insouciance et ce coupable abandon de son métier de roi, Philippe IV possédait des talents réels et quelque activité intellectuelle. Gomme protecteur des

1 Voiture : OEuvres, Paris, 1729, t. I, p. 271.

lettres et des arts, il n'y avait aucun prince qui le surpassât alors en munificence et en bon goût. Pendant son règne, le théâtre castillan s'éleva au point le plus brillant de sa gloire ; nulle dépense ne fut épargnée pour représenter les pièces rapidement écrites par le vieux Lope de Vega ou par le fougueux Galderon ; la musique et le théâtre, au palais de Buen-Retiro, rivalisaient de splendeur avec ce qu'avait eu la cour d'Angleterre, lorsque Ben Johnson et Inigo Jones combinaient leur talent afin de donner de l'attrait aux œuvres dramatiques jouées àWhite- Hall. Une atmosphère littéraire régnait dans le palais ; Gongora, que ses contemporains appellent le Pindare1 et que la postérité dédaigne, était un des chapelains du roi; Vêlez de Guevara occupait le poste de chambellan, et le spirituel Quevedo fut secrétaire de Sa Majesté, jusqu'à ce que l'un de ses poëmes eût provoqué le courroux de l'implacable Olivares. Bartolome Argensola était historiographe royal de la province d'Aragon ; Antonio de Solis était ministre d'État, et la croix de Saint-Jacques récompensa le mérite du poëte Francisco de Roxas et de Galderon, le Shakespeare de l'Espagne.

Philippe ne se bornait pas à aimer les lettres, à récompenser les littérateurs, il écrivait sa belle langue naturelle avec une élégance et une pureté que nul auteur, roi ou noble, n'a surpassées; plusieurs volumes de ses écrits de divers genres, de ses traductions de l'italien, existent, dit-on, à la bibliothèque de

1 Pellicer de Salas y Tovar : Lecciones solemnes à las obras de don Luis de Gongora, Pindaro andaluz. Madrid, 1630, in-4°.

Madrid1. Un critique contemporain, Pellicer de Salas, le loue 2 comme un des meilleurs poètes et des plus habiles musiciens de lepoque. Descendant de son trône et se cachant sous l'anonyme, se désignant seulement comme un Ingenio de esta cor te*, il se mesura avec les

1 Casiano Pellicer, Tratado histôrico sobre la Comedia y cl Ris* trionismo en Espafia. Madrid, 1804, p. 163.

2 Lecciones à las obras de Gongora, coluna 696.

3 Ce fut sous ce nom que Philippe écrivit la Tragedia mas lastimosa, cl Conde de Sex, une comédie intitulée Bar la vida por su dama, et quelques autres. Voir Ochoa : Tcsoro del Tealro espafiol (Paris, 1838, 5 tom. in-8°), t. V, p. 98.

M. A. T. de Schack, dans son Histoire (en allemand) de l'arl dramatique en Espagne (Berlin , 1846, 3 vol. in-8°), est entré dans des détails étendus au sujet des goûts de Philippe IV pour le théâtre. Moreto, dans la première scène d'une de ses pièces (No puede ser cl guardar una muger), trace un tableau très-animé de la munificence du roi à regard des littérateurs. Le grand recueil de las Comedias nuevas escogidas, collection en 48 volumes, qui, publiée en diverses villes, de 1652 à 1704, n'existe peutêtre complète nulle part, renferme vingt pièces dont l'auteur n'est désigné que comme un Ingenio de esta cor te; nous allons en donner la liste, sans pouvoir préciser quelle part a pu y prendre Philippe IV : tome XI, El Loco en la Penitencia y Tirano mas improprio; tome XV, Los Empenos de un Plumaje y origen de los Cuevaras ; tome XV11I, El Rey don Alfonso, el de la mano Horadada, comedia burlesca; tome XIX, San Froylan; tome XXIV, Lo que puede Amor y Zelos ; tome XXVII , Reynar es la mayor suer te ; tome XXVIII, Mira al fin; tome XXX, Hacer del Amor agravio; tome XXXIII, El mas dichoso Prodigio ; tome XXXIV, Amor de Razon vencido; tome XXXV, El Sitio de Olivenza ; tome XXXVI, El Sitio de Betulia; tome XXXVII, El Amor hace discretos; tome XXXVIII, Del mal lo menos; tome XXXIX, El Veneno para si; tome XLI11, El Feniz de Espana, S. Francisco de Borja; tome XLV, Hasta la

auteurs dramatiques si nombreux alors, et sa tragédie sur la chute du favori d'Elisabeth, du comte d'Essex, se maintient encore dans les collections dramatiques de l'Espagne. Il se plaisait à prendre avec d'autres ingenios un rôle dans les Comedias de repente, pièces improvisées, où une intrigue donnée amenait des dialogues.

En peinture comme en littérature, Philippe donna des preuves de son intelligence. De même que son père et son grand-père, il avait, dans sa jeunesse, appris à dessiner, et, sous la direction d'un bon dominicain, le père Juan Bautista Mayno1, il devint le meilleur artiste de la maison d'Autriche. Butron, dans ses Discours sur la Peinture*, atteste le mérite des nombreux tableaux et dessins dus au jeune roi; Olivares envoya à Séville, en 1619, un de ces dessins tracés à la plume, et représentant Saint Jean-Baptiste avec un agneau; il tomba dans les mains de Pacheco, et il fournit à Juan de Espinosa3 le sujet d'une pièce de vers dictée par l'enthousiasme ; le règne du royal artiste était annoncé comme un nouvel âge d'or,

Para animar la lasitud de Hesperia.

muerte no ay Dicha; Ingrato à quien le hizo el bien; la Traicion contra su sangre ; El Amor mas verdadero. (Ces deux dernières pièces sont qualifiées de burlcscas.) — G. B.

1 Deux peintures de Mayno au Musée de Madrid : un portrait d'homme et une grande composition allégorique (13 pieds 8 p. de large sur 11 pieds 11 p. de haut), où Ton voit Philippe IV, couronné de lauriers, foulant à ses pieds l'Hérésie et la Rébellion. — W.

2 J. de Butron : Discursos apologcticos. Madrid, 1626, in-4°, p. 192. :i Pacheco, Arte de la Pinlnra, p. 113.

Garducho 1 mentionne une production plus importante due au pinceau de Sa Majesté, un tableau à l'huile représentant la Vierge, et que l'on conservait au palais, dans la salle aux bijoux. Palomino 2 parle de deux tableaux portant la signature de Philippe IV, et que Charles II fit placer à l'Escurial ; ce sont probablement les deux petits Saint Jean que Ponz vit dans un oratoire , près de la chambre du prieur3. Un paysage avec des ruines, tracé d'une façon large et spirituelle, est le seul témoignage de l'habileté de Philippe, qu'ait découvert le regard perçant de Gean Bermudez.

Pendant son voyage en Andalousie, au printemps de 1624, au milieu de grandes parties de chasse dans les châteaux et de pompeuses réceptions dans les villes, le royal artiste visita avec intérêt les églises et les couvents qui étaient sur sa route 4, et, durant son séjour dans l'imposant Alcazar de Séville, il fit preuve de goût et de clémence, en graciant Herrera le vieux, accusé de fabrication de fausse monnaie; le tableau de Saint Hermengild sauva le coupable. A Valence, les peintres répétèrent avec orgueil les paroles du roi, au sujet des belles peintures dont Aregio et Neapoli avaient orné les portes du grand autel d'argent de la cathédrale : « L'autel est d'argent, mais les portes sont d'or. »

Lorsque Rubens parut en Espagne comme envoyé de

1 Diâlogos, fol. 160.

2 Palomino, t. I, p. 185.

3 Ponz, t. II, p. 163.

4 Jornada que Su Magestad hizo à laAndaluzia, escrita por don Jacinto de Herrera y Sotomayor. Madrid, 1624, in-fol.

VELAZQUEZ ET SES QiTJVRES.

l'infante archiduchesse, il fut reçu avec des honneurs bien supérieurs à ceux qu'on eut jamais rendus à un noble flamand du sang le plus pur, et pouvant montrer la généalogie la plus illustre ; ce fut surtout l'artiste que le roi d'Espagne chargea d'une mission des plus délicates auprès du souverain de l'Angleterre. Velazquez dut à son pinceau (nous aurons occasion de le montrer) des dignités et des émoluments. Les emplois ecclésiastiques eux-mêmes furent parfois la récompense du talent d'un artiste, et, lorsque Alonzo Gano eut été nommé chanoine à Grenade, lorsque le chapitre réclama contre ce choix, en signalant l'insuffisance du savoir du nouveau dignitaire, Philippe ne laissa pas échapper cette occasion pour faire une réponse qui rappelle celles qu'on attribue à Charles-Quint et à notre Henri VIII : « Si ce peintre était un savant, qui sait s'il ne serait pas archevêque de Tolède? Je puis faire tant que je voudrai des chanoines comme vous, mais Dieu seul peut faire un Alonzo Gano. »

L'établissement d'une Académie des beaux-arts à Madrid avait été, dès le commencement du règne de Philippe IV, recommandé par les Cortès. Déjà, en 1619, divers artistes avaient présenté à Philippe III une pétition réclamant la création d'une société de ce genre, mais il n'avait été donné aucune suite à cette idée. Philippe IV et Olivares s'y montrèrent favorables, et une commission de quatre délégués fut instituée pour rédiger le règlement de la nouvelle compagnie.

Mais le chemin est long du projet à la chose 1,

> 1 Molière, Tartuffe, acte III, scène i. C'est la traduction du proverbe espagnol : Del dicho al hecho, ha gran Irecho.

VELAZQUEZ ET SES ŒUVRES. Si

et, surtout en Espagne, les choses marchent fort lentement. Après quelques négociations préliminaires, les jalousies de quelques artistes arrêtèrent tout1; le projet fut mis de côté et ne fut repris qué sous la dynastie des Bourbons. Philippe IV était sincère cependant dans ses désirs pour créer une Académie des beaux-arts, et l'achat de modèles et de plâtres destinés aux études des élèves fut un des objets qu'il avait en vue lorsqu'il envoya pour la seconde fois Velazquez en Italie.

La peinture et la poésie étant les arts de prédilection de Philippe IV, il ne laissa pas, comme son grand-père, d'imposants monuments dignes de perpétuer le souvenir de son règne. D'ailleurs, il avait peu de motifs pour élever de nouveaux palais ; ne possédait-il pas à Madrid un Pardo , à Aranjuez et à l'Escurial des résidences comme peu de monarques pouvaient se flatter d'en avoir ? Ce qui reste en fait de travaux d'architecture de cette époque n'est pas d'ailleurs de nature à faire regretter que le nombre n'en soit pas plus grand. L'église royale de Saint-Isidore, qui a jadis appartenu aux Jésuites, et qui est encore la plus imposante de Madrid, est un témoignage de la munificence du monarque et de la décadence de l'art. Il agrandit le palais de Buen-Retiro qu'Olivares avait construit, et dont ce ministre fit hommage à son maître; il éleva dans les beaux jardins de cette résidence deux grands pavillons qui reçurent le nom d'Ermitages de Saint- Antoine et de Saint-Paul, et qui furent ornés de fresques. Le plus grand monument élevé sous

1 Carducho, Diâlogos, fol. 458.

ce règne fut le Panthéon, ou le cimetière royal de l'Escurial, dont Philippe III avait fait dresser le plan par l'architecte italien Crescenzi,et qui, après un travail de trente ans, fut achevé pour son fils.

Cette somptueuse chapelle souterraine fut consacrée avec la plus grande pompe, le 15 mars 1654, en présence du roi et de la cour; lorsque le corps de Charles-Quint, de son fils, de son petit-fils et des reines qui avaient continué la race royale furent descendus le long des magnifiques escaliers de marbre et que chacun d'eux fut déposé avec respect dans l'asile qui lui était réservé, un moine hiéronymite prononça un éloquent sermon, en prenant pour texte ces paroles d'Ezéchiel : « 0 vous, ossements desséchés, entendez la parole du Seigneur1. » Lorsque Philippe IV était atteint d'un de ces accès de mélancolie qui était le mal funeste qui pesait sur cette famille royale, il venait dans ce souterrain entendre la messe, et, retiré dans la niche qui devait bientôt recevoir ses os, il méditait sur la mort2.

Acquérir des œuvres d'art, tel était le plus grand plaisir de Philippe, et ce fut la seule chose où il montra de la persévérance et une volonté ferme. Quelque riches que fussent les galeries laissées par Philppe II, son petit-fils les augmenta tout au moins du double, au point de vue du nombre et de la valeur des objets rassemblés dans ses admirables collections. Ses vice-rois et ses ambassadeurs, indépendamment de leur besogne journalière de pression fiscale et d'intrigue diplomatique, devaient s'occuper sur-

1 Ximenes: Description del Escorial, p. 344 et 353.

2 Dunlop : Memoirs ofSpain, 1. 1, p. 642,

tout d'acheter, n'importe à quel prix, toute œuvre d'art vraiment belle qu'il y avait moyen de se procurer. Le roi employait aussi des agents d'un^rang moins élevé, mais doués d'un goût plus sûr (et Velazquez fut du nombre) ; il les chargeait de voyager, de parcourir les ateliers, d'y recueillir ce qui s'y produisait de mieux, de faire exécuter des copies des tableaux et des statues dont il était imposssible, môme en prodiguant l'or, de devenir propriétaire. Les trésors du Mexique et du Pérou furent souvent échangés contre les chefs-d'œuvre de l'Italie et de la Flandre. Le roi d'Espagne était un concurrent avec lequel la lutte ne pouvait se soutenir, et les prix qu'il donnait pour des œuvres d'art étaient fort supérieurs à ceux auxquels le dix-septième siècle était habitué. Il accorda une pension annuelle de 1,000 écus à un couvent à Palerme, pour devenir maître du célèbre tableau de Raphaël représentant Jésus allant au Calvaire, tableau connu sous le nom de il Spasimo, et que le roi appela son bijou l. Son ambassadeur près la république d'Angleterre, don Alonso de Cardenas, fut le principal acheteur, lorsque Gromwell mit en vente la belle galerie qu'avait formée Charles Ier 2. Ce fut alors que pour 2,000 livres sterling Philippe devint possesseur de cette charmante Sainte Famille, exécutée avec tant de soin par

1 Cumberland, Anecdotes, t. II, p. 172, et Catalogue des tableaux du palais de Madrid, p. 80.

2 II fallut dix-huit mules pour porter à Madrid les objets achetés par l'ambassadeur et débarqués dans un des ports de l'Espagne ; lord Clarendon , qui était alors le représentant de Charles II exilé, fut sans cérémonie invité à s'éloigner de la capitale, afin qu'il ne fût pas témoin de l'arrivée des trésors de son malheureux maître.

Raphaël, et jadis la gloire de Mantoue ; le royal acheteur donna à ce chef-d'œuvre le nom gracieux de la Perle.

Ce fut aussi Philippe qui plaça à F Escurial la divine Vierge au Poisson de Raphaël, qui fut, avec le Spasimo et avec la Perle, transportée à Paris, d'après l'ordre de Napoléon; mais ces trois tableaux ont été heureusement restitués au Musée royal de Madrid; la charmante Madone à la Tente eut un autre sort ; enlevée à l'Espagne, elle fut, en 1813, acquise par le roi de Bavière, moyennant la somme de 5,000 livres sterling, et elle fait aujourd'hui la gloire de la galerie de Munich.

Philippe enrichit aussi ses collections de nombreux ouvrages des maîtres vénitiens ; il y plaça Y Adonis endormi dans les bras de Vénus , chef-d'œuvre de Paul Véronèse, un des plus précieux trésors du Musée royal, où il ne le cède point, sous le rapport de l'effet magique et de la voluptueuse beauté, à l'admirable toile du Titien, Vénus et Adonis. Les riches compositions du Dominiquin, les douces Vierges du Guide et du Guerchin, les nymphes de l'Albane, les paysages classiques du savant Poussin, les sombres solitudes et les étincelantes marines de Salvator Rosa, les glorieuses visions de Claude Lorrain, vinrent orner les murailles du palais ; Rubens, van Dyck, Jordaens, Snyders, Grayer, Teniers, et les autres grands artistes qui jetaient alors tant d'éclat en Flandre, apportèrent aussi leur contingent. Les grands et les nobles, imitant les courtisans de Charles Ier, et connaissant les goûts de leur maître, lui donnaient souvent des preuves de leur dévouement et de leur bon goût, en lui offrant des tableaux et des statues. C'est ainsi que le brave et

VELAZQUEZ El SES ŒUVRES.

spirituel duc de Medina de las Torres (mieux connu de la postérité sous le nom de marquis de l'oral que lui a donne Fauteur de Gil Blas) fît hommage de trois tableaux exécutés par Corrége, par Paul Véronèse et par le Titien : Jésus apparaissant, après sa résurrection, à Marie Madeleine; la Présentation de Notre-Seigneur au Temple , et la Fuite en Egypte; don Luis de Haro offrit de son côté le Repos de la Vierge, par Titien, un Ecce Homo , de Paul Véronèse, et le Christ à la colonne, de Cambiaso ; l'amiral de Gastille apporta une production du Caravage : Sainte Marguerite rappelant un enfant à la vie i.

Le roi aimait les statues tout autant que les tableaux. On sait que le cocher qui guidait l'équipage de Sa Majesté dans les rues de Madrid avait l'ordre de ralentir son allure lorsqu'il passait devant l'hospice des Chartreux, dans la rue d'Alcala, afin que son maître eût le temps d'admirer la belle statue de saint Bruno, due à Pereyra et placée au-dessus du portail. De nombreuses statues antiques furent achetées ; des copies en marbre, en bronze, en plâtre, de ce que renfermaient de plus beau les galeries étrangères, furent exécutées; plus de trois cents de ces productions furent terminées sous les yeux de Velazquez lorsqu'il était en Italie, et le comte d'Onate, revenant en 1653 de Naples,où il avait été vice-roi, les apporta en Espagne. Quelques-uns de ces objets allèrent orner les allées et les parterres d'Aranjuez, mais la majeure partie

1 Toutes ces œuvres de grands maîtres, et bien d'autres, rassemblées maintenant au Musée royal de Madrid, font de ce musée une des galeries les plus riches de l'Europe. — W.

fut placée à l'Alcazar de Madrid, dans une salle octogone disposée dans ce but (d'après les plans de Velazquez), dans la galerie du nord et sur le grand escalier.

Philippe IV est un de ces potentats qui ont eu auprès d'eux des peintres habiles et des historiens sans talent ; les traits de son visage sont mieux connus que les événements de son règne. Son teint, d'une pâleur flamande, ses cheveux blonds, sa grosse tête, ses yeux gris et endormis, ses longues moustaches recourbées, son costume noir, son collier de la Toison d'or, sont connus du monde entier, grâce aux pinceaux de Rubens et de Velazquez. Charles Ier, avec son front mélancolique, sa barbe pointue et l'étoile placée sur sa poitrine, a de même été immortalisé par le génie de van Dyck. Et qui ne connaît la pompeuse figure de Louis XIV, se montrant au milieu de cette perruque immense, de ces riches étoffes qu'aimaient à retracer Mignard et Rigaud, ou bien, sur son cheval pie, représenté, comme un soldat de parade qu'il était, sur le premier plan de quelque bataille théâtrale, par van der Meulen? Quelque vif qu'ait été le goût de ces monarques pour perpétuer leur image sur la toile, ils n'ont point été aussi fréquemment reproduits, et d'autant de façons différentes, que leur bon frère et cousin d'Espagne. Tantôt couvert d'une riche armure et conduisant un coursier fougueux, tantôt vêtu de velours noir et présidant le conseil des ministres, tantôt éclatant d'or et de pourpre, tantôt revêtu d'un modeste pourpoint et partant pour la chasse au sanglier, Philippe se montra sous tous ces aspects variés à l'œil perçant de Velazquez, servi par une main habile. Il ne s'en tint pas à voir sa figure rc-

produite en tant d'attitudes différentes , il voudut que le grand artiste le représentât en prière, agenouillé sur les coussins brodés de son oratoire. Dans tous ces divers portraits, nous retrouvons cette expression froide et flegmatique qui donne à ses traits l'aspect d'un masque, et qui s'accorde si bien avec le témoignage des écrivains contemporains qui vantent l'aptitude de ce prince pour conserver un silence de mort et une immobilité de marbre, talent héréditaire dans sa maison, mais qui, chez lui, était parvenu à un point tel, qu'il pouvait assister à la représentation d'une comédie entière sans faire le moindre mouvement du pied ou de la main1, et que, pendant de longues audiences, pas un de ses membres ne bougeait, excepté la langue et les lèvres2. Il montait à cheval, maniait son fusil, avalait les verres d'eau infusés de cannelle qui composaient sa boisson habituelle 3, et accomplissait ses dévotions avec une imperturbable solennité de maintien, qu'il aurait pu conserver en prononçant ou

en recevant une sentence de mort.

Une preuve remarquable de cette imperturbabilité se montra dans une fameuse fête que lui donna Olivares en 1631, lorsque, à l'occasion de la naissance du prince héréditaire, ce fastueux favori renouvela dans le cirque de Madrid les jeux de l'ancienne Rome. Un lion, un tigre, un ours, un chameau, ce que Quevedo, en faisant un récit poétique de ce spectacle, appela toute l'arche de Noé et le recueil entier des fables d'Esope, furent lâchés

1 Voyage d'Espagne, Paris, 1609, in-4°, p. 36.

2 Voyage d'Espagne, Cologne, 1667, in-12, p. 33.

3 Dunlop, Mcmoirs of Spain, t. I, p. 6ol.

dans la vaste plaza del Parque, afin de se disputer la souveraineté de l'arène. Au grand plaisir de ses compatriotes de la Castille, un taureau de Xarama triompha de tous ses antagonistes. « Le taureau de Marathon, qui ravagea le pays de Tetrapolis, dit un témoin oculaire de ce événement, ne fut pas plus vaillant ; Thésée, qui le vainquit et qui le sacrifia, n'acquit point une gloire supérieure à celle dont se couvrit notre immortel souverain. Ne voulant point qu'un animal qui s'était conduit si bravement n'obtînt pas une récompense bien méritée, Sa Majesté résolut de lui accorder la plus grande1 faveur que la bête elle-même eût pu désirer, si elle avait été douée de raison, celle de la faire périr sous les coups de sa main royale1.»

Demandant son fusil de chasse, le roi mit en joue; le coup partit, et aussitôt le taureau tomba étendu sans vie sur le sable sanglant. La foule se livra aux transports d'un fougueux enthousiasme ; mais, ajoute le chroniqueur, « le roi ne perdit pas un instant sa sérénité habituelle, sa contenance calme et cette gravité qui lui sied si bien, et s'il

1 Josef Pellicer de Tobar : Anfiteatro de Felipe el Grande Rey Catôlico de las Espanas; contiene los elogios que han celebrado la suerle que hizo en el toro en la fiesta agonal de Ireze de octubre desle ano de MDCXXXI. Ce livret, très-rare et très-curieux, comprend 1 1 feuillets préliminaires et 80 feuillets de texte ; je n'en connais d'autre exemplaire que celui qui se trouve dans la belle bibliothèque de don Pascual de Gayangos, à Madrid. Il contient des pièces devers en l'honneur du roi et de son habileté à combattre le taureau ; ces vers sont signés de dix-huit auteurs différents; les plus remarquables sont Quevcdo, Lope de Vega, Francisco de Rioja, Juan de Jauregui, le prince d'Esquilache, Vêlez de Guevara et Gatalina Henriquez.

n'y avait pas eu cette multitude de témoins ébahis, on aurait eu de la peine à croire qu'un coup aussi heureux et aussi ferme fût parti de sa main. »

Philippe, étant né un vendredi saint, passait, d'après une croyance populaire répandue en Espagne, pour jouir d'une espèce de faculté de seconde vue ; on attribuait aux personnes venues au monde ce jour-là le privilège de voir, partout où un meurtre avait été commis, le corps de la victime; le roi avait l'habitude de regarder vaguement en l'air, ce que la plèbe expliquait par le désir fort naturel de la part de Sa Majesté d'éviter un spectacle fort désagréable et très-fréquent dans un pays où des actes de violence se commettaient sans cesse \

Conserver en public un aspect grave et majestueux était, dans l'opinion du fils de Philippe III, le plus sacré des devoirs d'un souverain; on ne le vit jamais sourire que trois fois en sa vie 2, et sa principale ambition fut sans doute de passer à la postérité comme un modèle de la figure que doit faire un roi. Cet imposant Autrichien, chez lequel l'étiquette semblait incarnée, possédait cependant un fonds très-vif de gaieté, et dans certaines circonstances il s'y laissait aller, en gardant, comme Cervantes, l'air le plus grave ; il se livrait aux entretiens les plus enjoués lorsqu'il avait jeté de côté son manteau royal et sa gravité espagnole3; il disait des galanteries aux belles, il jouait dans des comédies de société et il faisait échange

1 D'Aulnoy, Voyage en Espagne, t. III, p. 193.

2 Dunlop, Memoirs, 1. 1, p. 389.

3 Original lellers of Sir Richard Fanshaw. Lojiclon, 1702, p. 421.

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de bons mots avec Galderon lui-même l. Quoique ses traits fussent dépourvus de beauté, il était de haute taille et bien fait, et, après tout, il avait plus de droits à s'appeler Philippe le Beau que Philippe le Grand, titre qu'Olivares eut l'absurdité de l'engager à prendre. Dans sa jeunesse, se trouvant à Lisbonne comme prince des Asturies, il vint, vêtu de satin bleu et couvert d'or, recevoir le serment de fidélité des Gortès, et, de tous les acteurs de cette cérémonie futile, nul ne le surpassait en bonne grâce. Il n'était point dépourvu de ce qui plaît au beau sexe, car sa seconde femme, Marianne d'Autriche, s'éprit, dit-on, de lui après avoir vu son portrait dans le palais impérial de Vienne, et elle déclara qu'elle n'aurait jamais d'autre mari que son cousin à la plume bleue2.

Les infants d'Espagne, frères de Philippe IV, partageaient les goûts artistiques du roi ; ils avaient, comme lui, appris le dessin dans leur jeunesse, et Garducho vante le mérite de deux dessins exécutés de leurs mains et que possédait Eugenio Gaxes 3. Don Carlos, dont le teint trèsbrun était un titre à l'affection des Espagnols 4, et qui passait pour avoir une capacité dont s'alarma la jalousie d'Olivares 5, mourut en 1632, n'ayant encore que vingtsix ans. Le cardinal-infant, don Fernando, le plus habile des rejetons légitimes de la race autrichienne depuis Charles-Quint, hérita de l'amour des arts habituel dans

1 Ochoa, Teatro espanol, t. Y, p. 98.

2 Voyage d'Espagne, 1669, in-4°, p. 38.

3 Epislolœ Ho-elianœ, p. 12o.

4 Dunlop, Mcmoirs, t. I, p. 169.

» Ponz, t. VI, p. 152.

sa famille, et il arriva, sous la direction de Vincenzio Carducho l, à posséder des talents pour la peinture. Revêtu, dès sa jeunesse, de la pourpre romaine et placé sur le trône archiépiscopal de Tolède, il n'affecta point l'austérité d'un saint; il fut de bonne heure la vie et l'âme de la cour et le directeur de ses fêtes. Ce fut à sa maison de campagne de Zarzuela, près Madrid, qu'il mit à la mode ces compositions dramatiques mêlées de musique, qui ont conservé une grande popularité en Espagne sous le nom de zarzuelas, et qu'il faisait représenter avec de splendides décorations.

Cet attachement aux dissipations du monde ne détournait pas le cardinal-infant d'études sérieuses ; il aimait les livres, il était versé dans les sciences philosophiques et mathématiques, et il connaissait diverses langues étrangères2. Ayant été nommé, à l'âge de vingt-deux ans, gouverneur de la Flandre, il passa les neuf années qui devaient former la fin de sa carrière dans les conférences politiques ou à la tête des armées. Mais le vainqueur de Nordlingen trouva encore le temps de poser devant Rubens, Grayer et van Dyck, et de consacrer quelques instants à encourager les arts. Sa courte et brillante existence se termina en 1641. L'architecte Lorenzo Fernandez

1 Cet Italien Vincenzio Carducho, né à Florence en 1585, mort à Madrid en 1638, a produit quantité de grandes compositions religieuses. On en voit une dizaine au Musée royal de Madrid. Mais c'est surtout au Musée national qu'il faut étudier Carducho sur une série très-savante, signée et datée de 1632. Voir, plus loin, une appréciation de Carducho par M. Stirling. — W.

2 Pellicer de Salas, Lecciones à las obras de Gongora ; épître dédicatoire au cardinal- infant.

de Salazar fut chargé d'ériger à sa mémoire , au centre de la cathédrale de Tolède, un monument de soixantedix pieds de haut, qui fut couvert d'inscriptions en diverses langues, célébrant le mérite du cardinal; il fut exalté comme étant

Hispanus Mars, nrbis fulgor et Austrius héros, Infans, prœsul, primas, Ferdinandus amandus *.

La première femme de Philippe IV, la belle reine Isabelle de Bourbon, Élisabeth de France, fille de Henri IV et sœur de Henriette-Marie , épouse de Charles Ier, était l'étoile de la cour; elle fournit à Velazquez ses plus gracieux modèles. C'est à ce maître qu'on doit un tableau curieux et fort intéressant, qui fait partie de la collection du comte d'Elgin2, et qui représente l'échange effectué le 9 novembre 1615, sur les bords de la Bidassoa, lorsque la France confia à l'Espagne cette princesse , alors trèsjeune et fiancée au prince des Asturies, et reçut l'infante qui fut la femme de Louis XIII et la mère de Louis XIV. Au milieu du fleuve s'élève un pavillon construit sur plusieurs barques ; deux canots (et dans chacun d'eux s'élève un dais) s'avancent vers lui, partant des rives opposées ; ils portent l'un et l'autre une princesse et sa suite. Sur

1 Pyra religiosa que la muy Santa Iglesia, primada de las Esparias, erigio al Cardinal-Infante D. Fernando de Àustria, por el licenciado Joseph Gonzalez de Varela. Madrid, 1642, in-4°. Ce beau volume contient une vue du monument et un portrait du cardinal, gravé par G. G. Semin.

* Ce tableau, qui avait figuré dans les galeries du Luxembourg, fut acquis en France, pendant les guerres de l'Empire, par le comte d'Elgin, dont le nom sera toujours cher aux artistes.

les rives on aperçoit des pavillons plus considérables, ornés des bannières et des devises respectives de la France et de l'Espagne; plus loin, des escadrons de cavalerie, des compagnies des archers écossais de la garde, avec leur uniforme blanc, des fantassins des deux nations ; toute cette scène répond parfaitement aux descriptions qu'ont faites les chroniqueurs Mantuano et Cespedes1. La rivière, les figures, les pavillons, le paysage formé de montagnes escarpées et boisées , sont l'œuvre d'une main habile; on ne saurait attribuer cette composition à Velazquez, qui n'avait que seize ans lorsque l'échange des deux princesses eut lieu et qui était alors dans l'atelier de Herrera à Séville ; cependant il aurait pu traiter plus tard ce sujet, en s'aidant des études exécutées précédemment par quelque autre artiste. On possède peu de détails sur la carrière d'Isabelle ; mais cette souveraine paraît avoir partagé les goûts de son mari. Au mois de juillet 1624, un Français, probablement aliéné, brisa en morceaux une hostie consacrée, dans l'église de Saint-Philippe ; il fut étranglé et brûlé 2. Afin d'apaiser la colère de la majesté divine offensée, des cérémonies expiatoires eurent lieu dans cette église et dans quelques autres, et un grand office fut célébré à l'Alcazar. Une cérémonie religieuse avait pour la grave cour castillane le charme qui se serait attaché ailleurs à un bal masqué ; nulle dé-

1 Pedro Mantuano : Casamicntos de Esparia y Francia. Madrid, 4618, in-4°, p. 228, 238.— Gonçalo de Cespedesy Meneses: Historia de don Felipe IV. Barcelona, 1634, p. 3.

2 Relation del auto da fè en Madrid a 14 dias de Julio deste ano, por el licenciado P. Lopez de Mesa. Madrid, 1624. Opuscule curieux, de 2 feuillets in-folio.

pense ne fut épargnée pour disposer un des corridors du palais, et chaque membre de la famille royale présida à l'érection et à la décoration d'un autel. Celui dont se chargea la jeune reine surpassa tous les autres, au point de vue du goût et de la magnificence, et les bijoux et les pierreries qui lui prêtaient leur vif éclat valaient tout au moins trois millions et demi d'écus \

Don Gaspar de Guzman, comte d'Olivares et duc de San Lucar, exerça pendant vingt-deux ans en Espagne un pouvoir suprême ; il fut, de tous les ministres du dixseptième siècle, le plus superbe, le plus laborieux, le moins scrupuleux et le plus malheureux. Peu de conquérants ont acquis des possessions aussi vastes que celles qu'il fit perdre à la couronne de Gastille. C'est à lui que l'Espagne attribua avec raison la perte du Portugal et de ses vastes dépendances dans les deux mondes. Pendant son administration, diverses provinces de l'Espagne ellemême et toutes celles de la Flandre et de l'Italie furent dans un état presque perpétuel d'anarchie et de révolte. Il aimait d'ailleurs la littérature et les arts ; il y était porté par un goût naturel et parce qu'il trouvait ainsi le moyen d'occuper le roi, de l'empêcher d'écouter les murmures du peuple et d'envisager l'abus que le ministre faisait de sa puissance. Des milliers de livres furent dédiés à Olivares; il fut le protecteur de Quevedo, de Gongora, des Argensola, de Pacheco et de bien d'autres' littérateurs; Lope de Vega, qui fut son chapelain, fut logé dans l'hôtel du favori 2, comme, un demi-siècle avant, il l'avait été

1 Florez, Reynas calôlicas, t. II, p. 941.

2 Dunlop, Memoin, 1. 1, p. 359.

VELAZQUEZ ET SES ŒUVliES.

dans celui du célèbre duc d'Albe. Sa bibliothèque était une des plus considérables et des plus curieuses qu'il y eût en Espagne; elle abondait en manuscrits précieux, en livres rares, qui passèrent par héritage à un débauché, le marquis d'Heliche1, fils de Luis de Haro; ces trésors furent négligés, dispersés, perdus. Dans sa jeunesse, Olivares se fit remarquer par sa magnificence2, et le beau monde de Madrid conserva un long souvenir des fêtes qu'il donna en 1631 ; des murs furent démolis pour réunir ses jardins à ceux de son beau-frère, le comte de Monterey ; la comédie et la musique embellirent ces nuits enchantées 3. Le palais de Buen-Retiro fut, nous l'avons déjà dit, élevé par Olivares, et, pendant qu'il exerça la charge d'alcade de l'Alcazar de Séville, il agrandit et embellit ce vieil édifice \ Il fut l'ami et le patron de Rubens, * auquel il commanda quelques magnifiques tableaux, destinés à embellir l'église de son village de Loeches.

Dès son arrivée à la cour, Velazquez trouva un protecteur dans le puissant ministre, qui fut un des premiers à

1 L'abbé Bertaut, de Rouen, visita deux fois cette bibliothèque, qu'il dépeint comme très-curieuse; dans une de ces occasions, il eut un entretien avec le marquis, qui ne lui parla d'autre chose que des chevaux de l'Andalousie. Voyage d'Espagne, 1669, in-4°, p. 170.

2 Yaldory, Anecdotes du ministère d'OUvares, tirées et traduites de l'italien de Siri. Paris, 1722, in-12, p. 7 et 9.

8 Casiano Pellicer : Origcn y progresos de la Comedia en Espana, .1, p. 174.

4 La description de cet Alcazar, telle que la donne R. Caro (An- Ugùedad de Sevilla, fol. 56-58), montre que les successeurs d'Olivares se bornèrent à effectuer quelques réparations.

poser devant l'artiste ; Murillo fut aussi, durant son court séjour à Madrid, l'objet des faveurs d'Olivares, et la fidélité avec laquelle les deux grands peintres demeurèrent attachés à l'homme d'Etat tombé dans la plus profonde disgrâce est un témoignage de ses qualités aimables et de l'aménité de sa vie privée.

La cour et la capitale de l'Espagne, où, depuis un demi-siècle, le goût des arts était à la mode, pouvaient, sous Philippe IV, se vanter de posséder plus de galeries et d'amateurs qu'aucune autre ville de l'Europe, excepté Rome; de même que les grandes maisons qui avaient donné des vice-rois au Pérou et au Mexique se distinguaient par la quantité d'objets en or et en argent accumulés dans leurs palais, les familles qui avaient fourni des gouverneurs à la Flandre et à l'Italie étaient fières de leurs tapisseries et de leurs tableaux ; dans quelques maisons favorisées de la fortune, les trésors de l'un et l'autre genre abondaient1. Le palais de l'amiral de Gastille était orné d'admirables productions dues aux pinceaux de Raphaël, du Titien, du Gorrége, d'Antonio Moro ; on y voyait de curieuses armures, des sculptures du plus grand mérite; l'hôtel du prince d'Esquilache, François de Borgia, un des neuf poètes qu'on appelait les Muses de la Castille, était renommé pour les tableaux placés dans sa grande salle. Le marquis de Leganes et le comte de Monterey, favoris d'Olivares et que leur rapacité déhontée à Milan et à Naples fit surnommer les deux larrons y étaient du moins de

1 Mme cfAulnoy : Voyages, lettre 9. Lady Fanshaw, Memoirs, p, 227.

VELAZQtJEZ ET SES ŒUVRES.

zélés collectionneurs. Le comte possédait une suite célèbre de dessins tracés dé la main de Michel-Ange et connus sous le nom des Nageurs; il était également propriétaire d'une Sainte Famille de Raphaël1; le beau couvent de religieuses qu'il éleva à Salamanque était un véritable musée2, et Garducho met peut-être une allusion ironique aux moyens peu scrupuleux qu'employait le comte pour enrichir ses galeries, lorsqu'il pose cette question : « Que ne ferait-il pas pour obtenir un tableau original 3 ? »

La collection de don Juan de Espina était nombreuse et précieuse ; il avait réuni de belles sculptures en ivoire et il possédait deux volumes de dessins et de notes manuscrites de la main de Léonard de Vinci 4. Le duc d'Albe enrichit sa collection héréditaire en y plaçant quelques tableaux d'élite qui avaient appartenu à Charles Ier. Le bon comte de Lemos, les ducs de Medina-Celi et de Médina de las Torres, les marquis d'Alcala, d'Almaçan, de Velada, deVillanueva del Fresno, d'Alcaniças, les comtes d'Osorno, de Benavente et de Humanes, Geronimo Fures y Muniz, chevalier de Saint-Jacques et gentilhomme de la bouche du roi 5, Geronimo de Villafuerte y Zapata, conservateur des bijoux de la couronne, Suero de Quinones, grand porte-étendard de Léon, Rodrigo de Tapia, Francisco de Miralles, Francisco de Aguilar et d'autres

1 Carducho, Diàlogos, fol. 148.

2 Ponz, t. XII, p. 226.

8 Diàlogos, fol. 459.

k /d.,fol. 156.

s Gentilhombre de la boca; il servait Sa Majesté à table.

personnages distingués de la cour, étaient tous possesseurs de tableaux de prix.

Le duc d'Alcala,

Principe, cuya fama esclarecida Por virtudes y letras sera eterna 1,

et dont nous avons déjà signalé les goûts artistiques et littéraires, fut, sous le règne de Philippe IV, ambassadeur à Rome et vice-roi de Naples. Don Juan Fonsecay Figueroa, frère du marquis d'Orellana, chanoine et chancelier de Séville et huissier du rideau du roi2, le premier protecteur que rencontra Velazquez , était un peintre amateur de quelque mérite ; il fit un bon portrait du poëte Rioja. Don Juan de Jauregui , chevalier de Galatrava, grandécuyer de la reine Isabelle et traducteur de Lucain et du Tasse 3, cultiva la peinture tout autant que la poésie. Son goût, acquis ou perfectionné à Rome, se dirigea surtout vers le portrait; il fit celui de Cervantes, et cet illustre écrivain en fait mention dans le prologue de ses Nouvelles \

1 Lope de Vega, Laurel de Apolo.

2 Son emploi était de tirer le rideau de la galerie où le roi se plaçait à réglise; il faisait aussi les fonctions d'aumônier.

3 11 publia YÂminta à Séville, en 1618, in-40, et ce volume renferme aussi des Rimas de sa composition et quelques morceaux en prose, parmi lesquels on remarque celui sur la peinture, qui figure dans l'ouvrage de Pacheco. La Farsalia ne fut imprimée qu'après sa mort, en 1684 (Madrid, in-4°).

4 « El quai amigo bien pudiera, como es uso y costumbre, grabarme y esculpirme en la primera hoja de este libro, pues le diera mi retrato el famoso D. Juan de Xaurigui. » —Ce portrait est perdu; on

Jauregui donna quelques-uns de ses meilleurs tableaux à son ami Medina de las Torres, et ils faisaient le plus bel ornement de l'appartement qu'occupait ce grand seigneur au palais du roi \ Il gravait avec habileté, et son burin fournit quelques estampes au traité du jésuite Luis de Alcazar sur l'Apocalypse2. Lope de Vega l'a plusieurs fois nommé avec honneur '\ et dans le recueil de vers élogieux placés, suivant l'usage du temps, en tête • du volume qui renferme les poésies de Jauregui, on trouve un sonnet de Pacheco qui célèbre « sa lyre harmonieuse et son vaillant pinceau. » Un de ses meilleurs poëmes est un dialogue entre la Peinture et la Sculpture, qui discutent leurs mérites respectifs ; la Nature intervient pour clore le débat, et sa décision est en faveur de la Peinture \

Don Geronimo Fures était un critique éclairé et un artiste habile; son pinceau se plaisait surtout à retracer des allégories, des sujets emblématiques, accompagnés de maximes morales; on remarque comme ce qu'il fit de mieux en ce genre, un navire avançant avec vigueur, toutes voiles déployées , contre le vent, avec la devise : Non credas tempori. Cette énumération de peintres amateurs pourrait recevoir d'amples développements; nous la fermerons en citant don Juan de Butron, qui pratiqua

n'en a conservé qu'une copie, qui est à l'Académie de Madrid. Cervantes posa aussi devant Pacheco. — G. B.

1 Carducho, Diâlogos, fol. 15(5.

2 Vesligalio arcani sensusin Apocalypsi. Anvers, 4619, in-fol. 8 Obras,tA, p. 38; t. IV, p. 503.

* Rimas, p. 174.

avec une habileté véritable l'art dont sa plume défendit le privilège et revendiqua la dignité.

Le portrait de Fonseca, peint par Velazquez, plut tellement au roi, qu'il adressa aussitôt la note suivante à Pedro de Huerta, fonctionnaire dont le département embrassait les nominations artistiques : « J'ai informé Diego Velazquez que vous le preniez à mon service, afin de l'occuper selon mes instructions ultérieures, et je lui ai accordé pour ses appointements 20 ducats par mois, payables au bureau des travaux pour les palais royaux; vous ferez dresser le brevet conformément à l'usage en pareilles circonstances. Donné à Madrid le 6 avril 1623. » Velazquez reçut en même temps l'ordre de peindre le portrait de l'infant don Fernando, et le roi, impatient de voir reproduire ses traits sévères, voulut de son côté poser sans retard devant l'artiste.

Le travail du peintre fut cependant interrompu par les fêtes qui furent données à l'occasion du célèbre voyage du prince de Galles (depuis Charles Ier) à la cour d'Espagne. On sait qu'il s'agissait d'un projet de mariage. Le prince, accompagné de Buckingham, arriva à Madrid le 7 mars, et ce fut dans le cours de ce même mois que Velazquez et Pacheco fixèrent leur séjour dans la capitale. Les courses de taureaux, les carrousels, les représentations dramatiques, les cérémonies religieuses, les parties de chasse, les bals alternaient avec ces conférences diplomatiques dans lesquelles le prince et Steenie, discutant des questions d'État avec le langage passionné de la jeunesse, embarrassaient les vieux courtisans et inspiraient des espérances ou des craintes chimériques aux

docteurs de Lambeth et de Tolède. La politique d'Olivares exigeait que le roi Jacques et son fils fussent bercés d'espérance et tenus dans l'incertitude jusqu'à ce que l'empereur eût achevé de s'emparer du Palatinat, dont il avait expulsé le malheureux parent du roi d'Angleterre, l'électeur Frédéric, connu sous le nom de roi de Bohême. Pendant cinq mois, Charles et Buckingham furent livrés aux subtiles négociations que le ministre conduisait de l'air le plus solennel, tandis que le jeune roi exerçait une franche hospitalité et que la reine et l'infante déployaient une grave coquetterie. Ils découvrirent enfin et déjouèrent le peu de sincérité de la cour castillane : le prince, après avoir pris le parti d'offrir ailleurs sa main et la couronne qu'il devait un jour porter, présenta à l'objet de sa passion romanesque une ancre en diamant, comme emblème de ses espérances. Mais la dissimulation fut telle de part et d'autre, que, le 19 août, quelques jours avant que Charles ne prît congé, les Anglais qui étaient à Madrid, fidèles à une habitude nationale, pariaient trente contre un que le mariage aurait lieu l.

Charles ne réussit pas, dans ce voyage célèbre, à acquérir pour épouse une infante d'Espagne, mais du moins il acquit ou il développa d'une façon sensible ces goûts artistiques qui ornèrent les rares ennuis de sa prospérité et qui donnent encore de la grâce à sa mémoire. Il vit la capitale de l'Espagne lorsqu'elle était au faîte de sa splendeur, lorsque ses palais, ses églises, ses couvents étaient

1 Howell, Letters. London, 1754, in-8°, p. 146.

remplis des plus belles productions de l'art ; il assista à de splendides cérémonies accomplies devant des autels où brillaient les tableaux du Titien et d'el Mudo; il contempla de longues processions où se mêlaient à de longues files de bannières des chars qui portaient les sculptures de Hernandez et les belles pièces d'orfèvrerie ciselées par Alvares et par d'Arphe. L'aspect des salles de l'Escurial et du Pardo lui inspira l'ambition de former une galerie digne de la couronne d'Angleterre, et ce fut le seul objet auquel son ambition parvint à atteindre. Le noyau de la riche collection qu'il rassembla plus tard à Whitehall provient de la galerie du comte de Villamediana 1 et du cabinet du sculpteur Pompeio Leoni 2, livré aux enchères

1 Ce comte périt victime d'une mort mystérieuse ; on supposa qu'il avait eu l'audace d'aspirer à l'amour de la reine Isabelle et qu'il fut sacrifié à la jalousie de Philippe IV (voir la Vie de Lope de Vega, par lord Holland, p. 71). Mme d'Aulnoy (Voyages, t. II, p. 19) parle de ses galanteries. 11 fut poignardé en 1621 dans une rue de Madrid; aucune démarche n'eut lieu pour retrouver l'assassin. Il circula dans le public que , la reine Isabelle passant dans une galerie du palais, quelqu'un lui mit les mains sur les yeux et qu'aussitôt elle s'écria : Que me veux-tu, comte? C'était le roi lui-même, et, comme il montrait de l'étonnement, elle lui dit : NJcles-vous yas comte de Barcelone? Le roi pensa que ce titre n'avait pas dû se présenter aussi promptement à l'esprit de la princesse parmi ceux que lui donnait sa couronne, et il se rappela que le comte Villamediana, qui n'en avait pas d'autre, était un des gentilshommes que la reine semblait le plus distinguer. — G. B.

2 Le Musée de Madrid a conservé plusieurs des superbes sculptures de Pompeio Leoni : des statues, des bustes, en marbre et en bronze, de Charles-Quint et de sa femme, etc., avec signatures et dates.— W.

VELAZOl'EZ El SES ŒUVRES.

pendant son séjour à Madrid. Il offrit à don Andres Velazquez mille écus pour un petit tableau du Corrége, sur cuivre, mais sa proposition fut repoussée, et il ne réussit pas mieux dans ses tentatives pour devenir propriétaire des précieux volumes de la main de Léonard de Vinci, que possédait don Juan de Espina, lequel donna pour excuse de son refus de céder ces trésors, qu'il avait l'intention de les léguer au roi son maître1. Toutefois le roi et les courtisans offrirent au jeune prince de véritables chefs-d'œuvre. Philippe lui fit présent de la célèbre Antiope du Titien, tableau favori de son père2, présent digne d'un roi, et de trois autres productions du môme maître, Diane au bain, Europe et Danaé; ces tableaux

1 Carducho, Diâlogos, p. 156.

2 Philippe III, ayant été informé qu'un incendie avait éclaté au palais du Pardo, s'empressa de demander si Y Antiope avait été sauvée, et ayant appris qu'elle Tétait, il dit : « Cela suffit ; tout le reste peut se remplacer. » Diâlogos, fol. 155.

Cette Antiope fut, à la vente de la galerie de Charles Ier, achetée 600 livres sterling par le banquier Jabach; ce tableau passa dans la collection du cardinal Mazarin ; il fut estimé 10,000 livres tournois sur l'inventaire du cardinal ; Louis XIV en fit Tachât. 11 avait échappé, en 1608, à Tincendie du Pardo ; il courut risque d'être réduit en cendre en 1661, dans Tincendie du Vieux-Louvre. 11 subit diverses retouches, notamment de la main de Coypel ; elles ont été enlevées, et le tableau a été rentoilé en 1829. L' Antiope est évaluée 1 ,000 livres sterling et indiquée sous le nom deVènus endormie et un Satyre, dans le Catalogue des tableaux appartenant à Charles Ier, manuscrit curieux conservé au Musée Ashmoléen, à Oxford, et publié par Yertuc, à Londres, en 1757 (in-4°, 202 pages). M. Waagen en a donné une analyse : Kunstwcrke und Kunstler in England, t. I, p. 457-491.— G. B.

furent emballés, mais le prince les laissa derrière lui, lorsqu'il quitta Madrid avec précipitation, et ils ne parvinrent jamais en Angleterre \

1 Les négociations relatives à l'union du prince de Galles avec l'infante, le voyage de Charles à Madrid, ont été l'objet d'une étude fort remarquable de M. Guizot : Un Projet de mariage royal (Revue des Deux-Mondes , lo juillet, 1er août et 1er octobre 1862). L'illustre écrivain retrace toutes les intrigues politiques qui se croisaient alors ; il montre Charles et Buckingham partant secrètement de Londres, le 27 février 1623, déguisés, avec de fausses barbes, traversant incognito la France et l'Espagne, et arrivant à Madrid le 17 mars. M. Guizot donne le texte des documents espagnols, conservés aux archives de Simancas, et celui des dépêches que, selon leur étrange coutume, le prince et son fils écrivaient au roi Jacques et qu'ils signaient ensemble, l'un : « De Votre Majesté l'humble et obéissant fils et serviteur; » l'autre : «Votre humble esclave et chien.» Les obstacles au projet d'union, les retards que rencontraient les négociations naissaient du fond même des choses : « Deux souverains, l'un indolent et incapable, l'autre indécis et pusillanime, essayant nonseulement de faire vivre en paix, mais de marier, dans la personne de leurs enfants, deux politiques contraires; deux favoris, l'un intrigant, l'autre fourbe, tous deux vaniteux, chargés, l'un de poursuivre effectivement ce mariage, l'autre de l'éluder, en ayant l'air de le désirer ; d'un côté, une réserve solennelle, de l'autre une hardiesse présomptueuse. A coup sûr, il y avait là de quoi susciter et alimenter des complications, des obscurités, des alternatives et des lenteurs infinies. »

Le prince et le roi prirent congé l'un de l'autre avec beaucoup de politesse réciproque et d'affection apparente, au mois de septembre 1623; M. Guizot mentionne les magnifiques présents qu'on se fit de part et d'autre ; il rappelle que le roi d'Espagne offrit au jeune prince dix-huit chevaux espagnols, six barbes, six juments poulinières et vingt poulains, tous superbement harnachés ; mais il ne dit rien des tableaux. — G. B.

Il est étrange que Charles n'ait pas ramené avec lui quelques échantillons du talent des peintres de la Péninsule. On ne trouve aucun nom d'artiste espagnol dans le Catalogue de sa collection; cependant, six ans plus tard, lorsque déjà des nuages épais s'amoncelaient autour de son trône, il s'adressa, pour obtenir une copie des divers tableaux de l'Alcazar de Madrid, à Miguel de la Cruz, jeune artiste de talent, qu'enleva une mort prématurée. Il n'ignorait ni le nom ni l'habileté de Velazquez, car Pacheco nous informe que son gendre commença un portrait du prince, lequel en fut si satisfait, qu'il fit présent de cent écus à l'artiste. On ignore d'ailleurs si cette œuvre, si bien faite pour provoquer l'intérêt, fut terminée, et on n'a aucun renseignement à l'égard de son sort .

1 Dans l'été de 1847, un portrait de Charles Ier fut exposé à Londres comme étant l'œuvre de Velazquez, longtemps regardée comme perdue, et le propriétaire, M. John Snare, libraire à Reading et amateur de tableaux, publia la même année, à cet égard, un volume de 230 pages, intitulé Histoire et généalogie du portrait du prince Charles, plus tard Charles Ier, peint par Velazquez. Il paraît, d'après cet écrit, que M. Snare acheta ce tableau 8 livres sterling dans une vente faite à la campagne, et qu'il croit que c'est le même portrait que celui que mentionne,, sous le nom de Velazquez, un catalogue, non destiné au commerce , de la galerie du comte de Fife, mort en 1809. 11 a montré de la patience et de l'intelligence en réunissant tout ce qui peut tendre à établir ce fait; je ne pense pas cependant qu'il l'ait prouvé. Supposé d'ailleurs que ce portrait soit celui de la collection Fife, rien n'est constaté, si ce n'est l'opinion qu'avait cet amateur, et toute l'histoire antérieure du tableau, telle que la présente M. Snare, n'est qu'un tissu de conjectures ingénieuses. Je ne puis

Velazquez termina le portrait du roi le 30 août, et il se plaça ainsi au rang des peintres les plus en renom. Philippe était représenté couvert d'une armure, et monté sur un beau cheval d'Andalousie ; il ne pouvait choisir une meilleure attitude, car un des oracles en fait de la

penser avec lui que ce portrait, plus qu'aux trois quarts fini, soit l'œuvre que Pacheco désigne sous le nom de bosqucxo ou esquisse ; je pense que Charles paraît bien plus âgé qu'il n'était en 1623 (il avait alors vingt-trois ans), et je ne trouve point, dans le faire, de ressemblance avec les productions authentiques de Velazquez. Le livre de M. Snare est d'ailleurs écrit avec bonne foi ; il est curieux et il mérite d'être placé parmi les ouvrages à consulter sur l'histoire de l'art en Espagne, quand ce ne serait que pour la traduction qu'il renferme de la notice de Pacheco sur Velazquez.

Cette note ayant été publiée en 1848, M. Snare y répondit par une brochure mise au jour la même année : Preuves de l'authenticité du portrait de Charles Ier par Velazquez. 11 commence par avancer que bosquexo ou bosquejo signifie une peinture non terminée, et que j'ai fait preuve d'ignorance en rendant ce mot par esquisse. J'avoue que le sens du mot, ainsi que ma pensée, auraient été mieux rendus si j'avais écrit : « esquisse sur toile, » ou commencement d'un tableau. Mais ceci touche peu ou point au litige; le mot bosquejo peut-il s'appliquer à la peinture en question? D'après le Dictionnaire en six volumes in-folio de l'Académie espagnole, d'après le Musco pittorico de Palomino, les Diâlogos de Carducho, YArte de la Pinlura de Pacheco, qui tous expliquent en détail cette expression, il est certain qu'elle ne s'est jamais appliquée à un tableau aussi avancé, aussi près d'être fini que celui de M. Snare, et si, entre 1623 et 1649, date de la publication du livre de Pacheco, le portrait du prince de Galles par Velazquez avait cessé d'être un bosquejo, s'il était devenu un tableau terminé, Pacheco n'aurait très-probablement pas manqué de le dire ; tous ceux qui ont lu son ouvrage savent combien il se plaît à indiquer les moindres faits.

M. Snare, posant comme établi que son tableau est celui du comte

VELAZQUEZ ET SES ŒUVRliS.

science de l'équitation, le duc de Newcastle1, nous apprend que ce prince était indubitablement le plus parfait cavalier qu'il y eût en Espagne.

Ce portrait fut, en vertu d'une permission royale, exposé, un jour de fête, en face de San-Felipe el Real, dans

de Fifo, cite comme une preuve irrécusable l'assertion du catalogue de cette collection, que ce portrait avait appartenu au duc de Buckingham. La chose n'est pas prouvée, et M. Snare se hâte trop de conclure qu'il s'agit du duc qui porta d'abord le nom de George Villiers et qui accompagna Charles en Espagne ; il y eut une autre branche de ducs de Buckingham, les Sheffields.

Les choses n'en sont pas restées là ; ce portrait a donné lieu à un long procès. Les héritiers de lord Fife, ayant eu leur attention éveillée par les écrits de M. Snare, se crurent en droit de revendiquer ce tableau et mirent sur lui saisie- arrêt, lorsqu'il était exposé à Edimbourg. M. Snare gagna sa cause, la regagna en appel, obtint même 1,000 livres sterling de dommages-intérêts, et publia un nouvel écrit : le Procès Velazquez, Edimbourg, 1851. Parmi ses témoins figuraient quelques marchands de tableaux qui évaluaient le portrait en question 5,000 et même 10,000 livres sterling. Les héritiers invoquèrent d'autres experts d'une tout aussi grande autorité, qui ne l'estimèrent pas au delà de 5 à 15 livres sterling. Un des meilleurs juges qu'il y ait en Angleterre, sir John Watson Gordon, émit l'avis que ce n'était pas un bon ouvrage et qu'on ne pouvait l'attribuer à Velazquez. Mais, en pareilles questions, rien n'est certain, et les plus doctes ne peuvent jamais se mettre d'accord ; après leurs débats les plus vifs, l'incertitude reste tout entière. Quoi qu'il en soit, M. Snare a fait preuve d'intelligence, de loyauté et de ténacité; il a uni son nom à ceux de Pacheco et de Velazquez. Ses écrits sur cette question s'élèvent au moins au nombre de huit, et, resté possesseur du portrait, il a traversé l'Océan afin de le présenter aux regards des Américains.

1 Nouvelle méthode de dresser les chevaux, p. 8.

la grande rue (calle May or) de Madrid ; il devint l'objet de l'admiration de la foule, de la jalousie des autres peintres. Velazquez, se mêlant au public, entendit en plein air, comme les artistes de la Grèce, les louanges qu'on donnait à son talent. Le roi fut charmé delà reproduction de son auguste personne ; la cour partagea l'enthousiasme du monarque. Vêlez de Guevara composa un sonnet qui élevait jusqu'aux cieux l'œuvre de Velazquez1, et le comte-duc, fier de son jeune compatriote, déclara que c'était la première fois que le portrait de Sa Majesté avait été fait. Cette assertion, tombant des lèvres d'un ministre tout-puissant, et qui prétendait être connaisseur, dut être aussi flatteuse pour l'artiste que mortifiante pour Carducho, pour Gaxes et pour les autres peintres qui avaient déjà entrepris de fixer sur la toile les traits de Philippe. Le roi alla jusqu'à annoncer son projet de réunir tous ces vieux portraits afin de les détruire. Il accorda à l'artiste lasomme de trois cents ducats, fort considérable pour l'époque2. Émule d'Alexandre le Grand 3, de Charles-Quint , et croyant avoir rencontré un nouvel Apelle ou un second Titien, il décida que nul, si ce n'est Velazquez, n'aurait désormais le privilège de reproduire sà physionomie sur la toile. Il paraît avoir été plus fidèle à cette résolution qu'il ne le fut à ses vœux de mariage, car il ne s'en écarta que deux fois durant la vie de Velazquez,

1 Palomino a transcrit ce sonnet, t. III, p. 487.

2 Pacheco, p. 102.

3 Horace (Ep., lib. II, i, 239) dit qu'Alexandre

Edicto vetuit ne quis se praeter Apellen Pingeret.

une fois en faveur de Rubens, l'autre en faveur de Grayer.

L'honnête Pacheco était transporté de joie en voyant les succès de son gendre. Son orgueil était flatté comme père, comme maître, comme compatriote, et il ne ressentait pas la moindre jalousie comme artiste. Rien ne troublait sa satisfaction , si ce n'est les prétentions de Herrera, qui se vantait, non sans quelques motifs, d'avoir initié Velazquez aux secrets de la peinture. « J'ai le droit, écrivait Pacheco, j'ai le droit de résister aux efforts insolents de gens qui prétendent s'attribuer cette gloire, en m'enlevant la couronne de mes dernières années. Je ne regarde nullement comme honteux pour un maître d'être surpassé par son élève. Léonard de Vinci n'a rien perdu de sa célébrité, parce qu'il a eu Raphaël pour disciple ; Giorgio de Castelfranco n'a point souffert de la gloire du Titien, ni Platon de celle d'Aristote, qui conserva toujours à son maître le titre de drvin1. »

Se livrant à l'effusion de son sentiment, le digne artiste épanche la plénitude de son cœur dans un sonnet qu'il adressa à Velazquez. Placer Philippe IV au-dessus d'Alexandre, c'était porter la témérité dans la flatterie ; mais ayons un peu d'indulgence, et souvenons-nous que, dans un traité de piété, une reine d'Angleterre, Catherine Parr, appelle Henri VIII un second Moïse 2, et que Dryden eut l'aplomb de comparer le débauché Charles II

1 Arte de la Pintura, p. 100.

2 Lamentations of asinner (Lamentations d'un pécheur). London,

à un pieux roi de Judas, à Ezéchias1. La gloire de Philippe égalait tout au moins la douceur de Henri et la piété de Charles.

Vuela, ô joven valiente! en la ventura De tu rare- principio : la privanza Honre la posesion, no la esperanza D'el lugar que alcanzaste en la pintura :

Anîmete l'augusta alta figura D'el monarca mayor qu'el orbe alcanza, En cuyo aspecto teme la mudanza Aquel que tanta luz mirar procura.

Al calor d'esté sol tiempla tu vuelo, Y verâs quanto extiende tu memoria La fama, por tu ingenio y tus pinceles,

Qu'el planeta benigno â tanto cielo Tu nombre illustrarâ con nue va gloria Pues es mas que Alexandro y tû su Apéles 2.

Un poëme de plus longue étendue en l'honneur de l'heureux portrait sortit de la plume de don Geronimo Gonzalez de Villanueva, Sévillien doué de l'esprit le plus fleuri ; Philippe était célébré comme la

Copia felix de Numa o de Trajano,

et une renommée éternelle était garantie à Velazquez.

Le 31 octobre 1623, l'artiste reçut la patente de peintre ordinaire du roi. Il devait, en sus du traitement annuel qui lui était alloué, recevoir un payement spécial pour ses travaux, et, en cas de maladie, être soigné par le médecin, le chirurgien et le pharmacien de Sa Majesté ; le

1 Voir la Threnodia Âugustalis.

2 Pacheco, p. 110.

roi lui accorda peu après une nouvelle pension de trois cents ducats ; mais, comme elle était prise sur des revenus ecclésiastiques, il fallut solliciter à Rome une autorisation, qui ne fut donnée qu'en 1626. La même année, l'artiste obtint un logement dans les appartements de la Trésorerie : ce fut regardé comme équivalant à deux cents ducats par an. Peindre la famille royale paraît avoir été alors sa principale occupation ; les portraits du souverain, de la reine, des infants, se multiplièrent sous son pinceau. On doit surtout signaler ceux de Philippe et de Ferdinand en costume de chasse, avec leurs fusils et leurs chiens. Ces deux tableaux, conservés au Musée de Madrid ii offrent cette admirable facilité qui garantit la ressemblance, et ils montrent que Velazquez était aussi fidèle à la nature en peignant un prince de la maison d'Autriche qu'en retraçant les traits d'un porteur d'eau de Séville, ou qu'en reproduisant un panier de légumes des jardins d'Alcala.

Au commencement de 1624, Philippe lit un voyage dans les provinces du midi de son royaume ; il passa quelques semaines à l'Alcazar de Séville et à l'Alhambra de Grenade2. Il est probable que Velazquez resta à*Ma-

1 Nos 200 et 278. Ces portraits et tous les tableaux de Velazquez cités passim dans le texte, on les retrouvera classés dans notre Catalogue des peintures de Velazquez, à l'Appendice. Une répétition, — une copie libre de ce portrait de Philippe IV jeune, en chasseur, peut-être par Mazo del Martinez? gendre et imitateur de Velazquez, — a été acquise récemment par le Musée du Louvre. — W. B.

2 II quitta Madrid le 8 février et il y rentra le 19 avril. J. Ortiz y Sanz : Compendio cronolôgico de la Hisloria de Espana, Madrid , 1796-1803; 7 vol. in-8°. T. VI, p. 364.

drid, autrement Pacheco n'eût pas manqué de donner des détails sur la tournée du roi, et il garde à cet égard un profond silence. Le portrait équestre de Philippe (au Musée de Madrid) semble avoir été peint par Velazquez peu de temps après que Sa Majesté fut de retour à Madrid1. Il représente le monarque sous un aspect plus favorable que les autres portraits, et il est, en ce genre, une des plus belles productions qui existent. Le roi est dans tout l'éclat de la jeunesse et de la santé ; il est emporté sur un cheval fougueux; il aspire à pleins poumons l'air bienfaisant qui arrive des collines ; il porte une armure foncée sur laquelle flotte une écharpe cramoisie ; un chapeau orné de plumes noires couvre sa tête, et sa main droite tient un bâton de commandement. Tous les accessoires, la selle, les harnais brodés, le mors lourd et aigu, sont traités avec un soin minutieux ; le cheval, évidemment peint d'après nature et d'après un modèle fourni par une des montures favorites de Sa Majesté, est bai, avec la tête et les jambes blanches; sa queue est une avalanche de crins noirs, et sa crinière tombe bien au-dessous de l'éperon doré 2 ; il bondit en l'air par un

1 N° 299. Sans les moustaches formidables du roi, on pourrait supposer que c'est le premier portrait dont il a déjà été fait mention, et c'est ce que Cean Bermudez semble indiquer, lorsqu'il dit que le portrait qui fait actuellement pendant, celui de la reine Isabelle (de même dimension, 10 pieds 9 pouces sur H pieds 3 pouces), sirvede companero al que pinto dcl Reyâ caballo, recien venido de Sevilla. Mais, en 1624, Philippe avait dix-huit ans et ne pouvait guère avoir les lèvres aussi amplement garnies; il y a donc lieu de croire que le tableau du Musée a été exécuté plus tard.

2 Cumberland (Anecd., t. II, p. 15) dit que les chevaux de Velaz-

élan vigoureux ; il réalise 1 la description poétique de Cespedes2, et justifie l'assertion du duc deNewcastle, lorsque ce noble écrivain vante le cheval barbe de Cordoue comme le roi des coursiers et comme la monture la plus digne d'un roi 3.

Ge fut aussi en 1624, qu'en exécutant son fameux tableau des Buveurs (los Bebedores ou los Bo?rachos, au Musée de Madrid), Velazquez prouva qu'en peignant des princes il n'avait pas oublié comment ou peint des figures grotesques \ Cette composition, de neuf figures de grandeur naturelle, représente un Bacchus vulgaire, couronné de feuilles de vigne et assis sur un tonneau ;

quez ont une surabondance de crinière et de queue, qui tombe dans l'extravagance. Mais Velazquez était un Andalous, et il peignait ses chevaux non d'après les idées qui dominent à Newmarket, mais d'après le goût qui domine à Cordoue et à Sévillc, et là encore l'ampleur de la queue et de la crinière chez un cheval est l'objet d'une admiration générale.

1 Cette vaillante peinture fait penser au mot de Napoléon à David : « Calme sur un cheval fougueux. »

2 Annals of Artists of Spain, chap. vi, p. 341. 8 Nouvelle Méthode; Adresse aux lecteurs.

* M. Yiardot {Musées d'Espagne, etc., p. 152) mentionne l'admiration qu'éprouvait pour ce tableau sir David Wilkie : il le préférait à tous les autres ouvrages de Velazquez : « Chaque jour, quel que fût le temps, il venait au Musée, il s'établissait devant son cadre chéri, passait trois heures dans une silencieuse extase ; puis, quand la fatigue et l'admiration l'épuisaient, il laissait échapper un ouf! du fond de sa poitrine, et prenait son chapeau. Sans être peintre, sans être Anglais, j'en ai presque fait autant que lui! » Observons toutefois que, ni dans les Lettres, ni dans le Journal de Wilkie, imprimés dans sa Vie par Allan Cunningham (Londres, 1843, 3 vol, in-8°), il n'est fait mention des Bebedores de Velazquez.

il pose une couronne semblable sur la tête d'un camarade. La cérémonie s'accomplit avec la gravité que conservent souvent les ivrognes, et en présence de quelques paysans qui ressentent plus ou moins l'effet du vin. L'un est assis, plongé dans une sombre méditation ; un autre vient de se livrer à une plaisanterie qui arrête devant les lèvres d'un troisième drôle la coupe bien remplie, et qui provoque de sa part un éclat de rire auquel on doit l'aspect de sa mâchoire ébréchée. Un quatrième, un peu derrière, s'est, comme le précédent, dépouillé jusqu'à la peau, et, roulant sur un banc, il contemple avec satisfaction le gobelet que tient sa main. Sous le rapport de la force du caractère et de la vigueur du coloris, ce tableau n'a jamais été surpassé; Y humour qui y domine, assure à Velazquez le titre de l'Hogarth de l'Andalousie. Il a été gravé au burin par Garmona, à l'eau-forte par Goya, et d'après cette eau-forte par Adlard (dans les Annales des Artistes d'Espagne). Le sujet, le faire, le coloris, offrent une ressemblance marquée avec le célèbre tableau de Ribera : Silène ivre et les Satyres, que possède la galerie royale de Naples. Gomme ce tableau ne fut peint qu'en 1626 1 , l'artiste valencien peut bien avoir emprunté le choix du sujet et quelques idées à son jeune confrère le Castillan. L'esquisse originale de Velazquez, maintenant au château de lord Heytesbury2, avait passé à Naples , puisque c'est dans cette ville qu'elle a été décou-

1 Ce tableau est signé et daté. Voir S. cTAloe : Naples, ses monuments, etc., Naples, 1852, in-12, p. 501.

2 Voir, à l'Appendice, l'extrait des Trésors d'art en Angleterre, du docteur Waagen. — W. B.

verte et achetée par son propriétaire actuel. Elle porte la signature Diego Velazquez, 1624, et elle offre un beau coloris, mais elle ne présente que six figures,, dont l'une, un petit nègre hideux, a disparu de la composition définitive; il faut applaudir à cette suppression.

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