CHAPITRE VII
Le Christ en croix; portraits équestres du comte-duc d’Olivares, de Philippe III, de Philippe IV et des reines; la Vue de Saragosse; portraits des Nains et des Bouffons de la maison du roi; paysages.
On peut fixer à l’année 1 6 3 8 la date de l’exécution du Christ en croix que Velâzquez peignit pour la sacristie du couvent des religieuses de San Placido et qui fait aujourd’hui partie des collections du Prado (n° i o5 5).
Apporté à Paris en 1826, en même temps que divers autres tableaux appartenant à la comtesse de Chinchon, épouse du prince de la Paix, le Christ en croix ne trouva point acquéreur pour le prix de vingt mille francs auquel il était évalué. Remporté en Espagne, il passa, en 1828, à la suite d’un legs, au duc de San Fernando, qui l’offrit immédiatement au roi Ferdinand VII. Ce que raconte M. W. Stirling au sujet de cette peinture, qu’il suppose avoir été enlevée par le roi Joseph ou par quelqu’un de nos généraux pendant la guerre de l’Indépendance, est donc entièrement erroné. Assez de méfaits de ce genre restent à notre charge, sans qu’on en grossisse encore à plaisir le nombre.
La description donnée par M. Stirling pèche, en outre, par l’exactitude. Velâzquez n’a pas peint de crâne, d’ossements ni de serpent emblématique au pied de la croix. Ces accessoires, ajoutés seulement vers le commencement du siècle au bas de la toile agrandie et alors que le tableau enlevé du couvent de San Placido décorait la chapelle de Boadilla, résidence de la comtesse de Chinchon, ont naturellement disparu avec le changement de cadre.
Le Christ en croix présente une note à part dans l’œuvre de Velâzquez ; c'est une peinture d’aspect poignant et singulièrement poussée au tragique. Cloué au bois infamant, rendu dans ses détails pittoresques avec une exactitude effrayante, les pieds séparés et percés chacun d’un clou, conformément à la règle posée par saint Irénée et si compendieusement préconisée par Pacheco dans son Arte de la pintura , le Christ,
ESPAGNE. — PEINTRES
LES ARTISTES CÉLÉBRÉS
finement modelé dans des tons ivoirins, se détache en clair sur un fond d’épaisses ténèbres. De son front, incliné à droite, pend, en une masse, sa longue chevelure trempée de la sueur de l’agonie et maculée par les gouttes sanglantes qui coulent sous les déchirures de la couronne d’épines. Du sang ruisselle de ses mains, de ses pieds et de son côté droit où, béante, s’ouvre la blessure du coup de lance. Pour peindre cette image lugubre et d’un caractère théâtral, Velâzquez s'est certainement inspiré non du modèle vivant, mais plutôt de quelqu’une de ces sculptures coloriées, si goûtées de la dévotion espagnole pour leur naturalisme violent, et telles qu’en produisaient Alonso Cano et Martinez Montantes, ses contemporains et ses amis.
Vers la fin de la même année 1 638, le duc François Ier de Modène vint à Madrid pour être le parrain de l’infante Marie-Thérèse. Il demanda à Velâzquez de faire son portrait, et l’en remercia par le don d’une magnifique chaîne d’or dont l’artiste se parait les jours de gala. Sur la destinée de ce portrait, loué par les biographes de Velâzquez comme une œuvre des plus remarquables, les catalogues des collections privées ou publiques ne nous fournissent aucun renseignement plausible.
Même obscurité quant au portrait en pied de l’amiral Adrian Pulido Pareja, peint par Velâzquez en 1 63 9, et au sujet duquel Palomino raconte une assez curieuse anecdote. Un jour que Philippe IV pénétrait dans l’atelier de Velâzquez, il lui sembla apercevoir, posant devant l’artiste, l’amiral lui-même, qui avait cependant reçu depuis quelques jours les ordres les plus pressants pour aller prendre le commandement de son escadre. S’avançant vers le coupable, le roi l’interpella vivement : « Eh quoi, encore ici ! Ne t’ai-je donc pas congédié? Et comment n’es-tu pas encore parti?» Le mutisme, l’immobilité du personnage firent aussitôt découvrir à Philippe la méprise dont il avait été l’objet; se tournant alors vers Velâzquez : « Je vous assure, dit-il, que j’y ai été parfaitement trompé. »
Toutes les écoles de peinture ont dans leurs traditions de semblables légendes. Le plus souvent elles font sourire. Mais nous demandons grâce pour celle-ci ; la mauvaise vue de Philippe, qui était très myope, et, surtout, l’étonnante illusion de vie que Velâzquez a su communiquer à ses portraits, donnent véritablement au récit de Palomino quelque apparence de vraisemblance.
Deux répliques, avec quelques variantes, du portrait de l’amiral