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CHAPITRE XI

Dossier de l'enquête pour l'admission de Velâzquez dans l’ordre de Santiago; arrivée à Madrid du maréchal de Gramont; la Famille de Velaqqucq au musée de Vienne; mariage de Louis XIV avec l’infante Marie-Thérèse; Velâzquez dirige les préparatifs à l’île des Faisans; sa maladie; son retour à Madrid; sa mort; ses portraits; scs essais de gravure à l’eau-forte et au burin; ses dessins.

Les archives de Y Ordre et chevalerie de Santiago achevaient de pourrir au château d’Uclès, lorsque, il y a quelques années, un administrateur plus intelligent et plus zélé que ses prédécesseurs conçut l’ingénieuse idée de sauver d’une entière destruction ce qui restait encore de ces précieux documents.

En 1874, ces archives furent transportées à Madrid, où, depuis lors, elles font partie de Y Archivo liistorico nacional. C’est grâce à cette translation que nous devons d’avoir pu, un des premiers, consulter les nombreuses et intéressantes pièces qui composent le dossier des Informaclones renfermant les Preuves de noblesse de Don Diego de Silva Velâzquez L

Deux de ces pièces s’imposent tout de suite à notre attention. L’une est précisément la Real orden par laquelle Philippe IV, prenant en considération la demande que lui a adressée Velâzquez « d’être reçu dans l’ordre et d’y vivre dans son observance, règle et discipline, à cause de la dévotion qu’il a au bienheureux apôtre Monseigneur saint Jacques », ordonne qu’une enquête préalable à l’octroi de l’habit soit immédiatement ouverte, aux fins d’établir si, comme l’impétrant l’affirme, et comme l’exigent les statuts de l’ordre, il est hidalgo (hijo d’algo) tant du côté paternel que du côté maternel, et ce, selon la coutume et le fuero d’Espagne. Or cette royale missive, adressée au marquis de Tabara, gentilhomme de la chambre, conseiller du roi en son conseil de guerre et gouverneur de ses ordres, et qui contient diverses prescriptions relatives soit au choix des deux commissaires enquêteurs, soit aux formes

1. Les documents de l’enquête relative à l’admission de Velâzquez dans l'ordre de Santiago ont été publiés, pour la plus grande partie, par M. Cruzada Villaamil dans le tome II de la Revista Europca, année 1874.

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juridiques à suivre dans la conduite de l’enquête, porte la date du 17 de novembre de l'année 1 658.

La seconde pièce nous indique à quel résultat aboutit cette enquête. Sur la couverture même du dossier, à la suite du nom des cinq juges, membres de l’ordre, qui furent chargés de décider sur les mérites, titres et qualité du candidat, nous lisons la mention suivante : « Le bref de Sa Sainteté arriva le 29 juillet 1 65 g, et, le même jour, avis de son admission dans l’ordre fut adressé à Velâzquez. »

Rien que par le rapprochement de leurs dates, ces deux documents prouvent de reste combien nous étions fondé à révoquer en doute le légendaire récit qui fait peindre à Philippe IV, dès 1 65 6, la croix rouge de Santiago sur le pourpoint de l’artiste terminant le tableau des Meninas.

Revenons maintenant aux autres pièces de l'Enquête qui, presque toutes, relatent certaines particularités ou quelques renseignements précieux à recueillir touchant la vie publique ou privée du grand artiste.

En conformité de l’ordre royal, deux commissaires enquêteurs avaient été désignés par le marquis de Tabara pour s’assurer des mérites et qualité de Velâzquez. Ils avaient mandat, en vertu des statuts de l’ordre, de se transporter partout où besoin serait pour l’accomplissement de leur mission ; ils avaient, enfin, pouvoir de requérir et d’entendre, sous la foi du serment, tous les témoins qu’ils jugeraient utile de faire comparaître L Un itinéraire leur était tracé qui devait leur permettre de vérifier sur les lieux mêmes d’origine la généalogie du candidat. Si le père et la mère de l’artiste étaient natifs de Séville, ainsi que Juan Velâzquez et dona Catalina de.Cayas, ses grand’père et grand’mère du côté maternel, il n’en était pas de même de ses aïeux paternels, Diego Rodriguez de Silva et dona Maria Rodriguez, qui, eux, étaient originaires d’Oporto, au royaume du Portugal.

1. Un formulaire imprimé des questions que les commissaires enquêteurs devaient adresser aux comparants est joint au dossier; ces questions s’étendent principalement sur les points suivants : condition du candidat, son état, son âge, son lieu de naissance, sa légitimité ; quels sont ses ascendants paternels et maternels, leur légitimité ou leur bâtardise; les alliances de la famille, les cas de mésalliance, avec des juifs, Maures ou convertis; la réputation des ascendants, s’ils sont considérés comme cristianos l'iejos et comme hijos d'algo, et depuis quelle époque; les recherches et poursuites dont le candidat ou ses ascendants ont pu èire l’objet de la part du Saint-Office ou des tribunaux ordinaires, pour cause de religion, de trahison, de mauvaises mœurs, etc.; enfin, si le candidat sait et peut monter à cheval, et s’il en possède un.

Rompues depuis 1640, après le soulèvement du duc de Bragance, les relations officielles entre le Portugal et l’Espagne n’étaient point encore rétablies au moment où les commissaires ouvrirent leur enquête. Ils ne firent donc que s’approcher le plus près possible de la frontière, s’arrêtant successivement à Monterey, Vérin, Pazos, Tuy, Vigo et, après avoir recueilli dans ces localités soixante-quinze témoignages plus particulièrement relatifs aux ascendants portugais de Velâzquez et à la constatation de leur hidalguia, ils revinrent à Madrid où de nombreux témoins, appartenant à ce qu’il y avait de plus illustre dans l’aristocratie, à la cour et dans les arts, tinrent à honneur de venir déposer dans le sens des prétentions de Velâzquez.

Quelques-unes de ces déclarations sont à retenir; il en est ainsi de celle de don Geronimo de Atrude, comte de Castaneira, marquis de Colarès et alcade du château de Guimaraëns. Interrogé sur ce qu’il sait des ascendants du candidat, ce témoin dépose qu’il est a sa connaissance que les aïeux paternels de Velâzquez étaient natifs d’Oporto; qu’on les réputait nobles, vieux chrétiens ( cristianos viejos ), et issus d’une famille pure de tout mélange de sang juif, maure ou de nouveau converti; qu’il existe encore à Oporto divers membres de la famille de Silva, de lui connus, entre autres : Mathias de Silva, chanoine prébendé de la Sainte Eglise de Braga, Francisco Pereira de Silva, personne des mieux qualifiées, Pedro de Silva de Païva, familier du Saint-Office, et Pedro de Silva de Sampayo, inquisiteur de Lisbonne; qu’en ce qui touche à la condition de l’impétrant et à celle de ses ascendants, il affirme qu’ils n’ont jamais exercé aucun métier « vil ou mécanique », ajoutant qu’en aucun temps, nul d’entre eux n’a jamais été recherché, poursuivi ou condamné par le Saint-Office; qu’il a toujours vu Velâzquez vivant luxueusement, tant à l’aide de sa fortune personnelle que grâce à ses charges d 'ayuda de camara et d 'aposentador mayor , et qu’au reste, il sait que même avant d’obtenir ces emplois, Velâzquez avait à lui des esclaves, entretenait de nombreux serviteurs et soutenait sa maison avec éclat.

Ainsi, encore, de la déposition de don Félix Machado de Silva y Castro, seigneur des maisons de Castro, Vasconcellos et Sierra d’entre Home et Cava, marquis de Montevelo, commandeur de San Juan dans l’ordre du Christ, au royaume de Portugal; ce témoin dit n’avoir pas connu personnellement le grand’père et la grand’mère du candidat, mais comme ses biens ne sont guère distants d’Oporto de plus de huit à neuf

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lieues, il n’ignore rien de ce qui concerne les principales familles de cette ville et particulièrement celle des Silva, à laquelle un de ses frères s’est allié; il énonce qu’une branche de cette famille, les Silva y Souza, seigneurs de la quinta de Silva, située à trois lieues du monastère de Timuanes, siège et tête de l’ordre des bénédictins en Portugal, a précisément réédifié ce couvent de ses deniers.

A ces renseignements relatifs aux ancêtres de l’artiste, l’évêque de Leira, don Geronimo Mascarenas, conseiller d’Etat et membre du conseil suprême du Portugal, sumiller de cortina de Sa Majesté, et chevalier de l’ordre de Calatrava, vient en ajouter quelques autres recueillis par lui lors de ses divers voyages à Oporto, et qui établissent que plusieurs membres de la famille de Silva ont exercé des charges ou fait partie de certaines confréries uniquement accessibles aux personnes de condition noble.

Mais c’est assez nous étendre sur ce point de l’enquête, nous avons hâte d’en arriver aux dépositions des témoins et des artistes qui vivaient le plus avant dans l’intimité de Velâzquez.

L’ordre de Santiago n’admettait point dans son sein quiconque avait été, de sa personne, ou avait eu un de ses ascendants, « marchand ou changeur », ou quiconque encore avait exercé quelque profession « vile ou mécanique » 1 .

Or Velâzquez était peintre; même il portait le titre de « peintre du Roi » : son cas n’était pas niable. Manier le pinceau, c’était, aux yeux de certains casuistes de l’ordre, être quelque chose comme un artisan. Au surplus, il n’en avait pas fallu davantage pour que le conseil d’Etat écartât, en i63o, le nom de Rubens de la liste des personnes proposées par lui au choix de Philippe IV, pour aller occuper à Londres le poste de ministre résident2.

1. Le formulaire des questions que les commissaires de l'ordre adressaient aux comparants contient textuellement la demande suivante : « 6. — Iten, si saben que el dicho de Silva Velâzquez, su padre, y abuclos patcrno y materno han sido, ô son mercaderes, ô cambiadores, o ayan tenido algun oficio vil, 6 ntecanico, y que oficio, y de que suerte ô calidad, y digan y declaren particularmente y con toda distincion lo que cerca desto saben ô han oido decir. »

2. Le comte d’Onate propose (pour résident à Londres) Juan de Nicolalde et Juan Bautista Naumale, ajoutant qu’ « il regarderait également comme très à propos le choix de la personne de Pierre-Paul Rubens, surtout pour la correspondance, et à cause des relations intimes que Rubens a dans cette cour; mais qu’il est difficile, à son avis, que le roi nomme son ministre un homme exerçant un métier, puisque, en fin de compte,

Ne sait-on pas, d’ailleurs, que les peintres ne cessaient d’avoir alors avec le fisc de constants démêlés, parce que celui-ci taxait leurs ouvrages, les traitant comme une marchandise quelconque sujette à la gabelle (, alcabala ) ? Sur ce point donc, l’affaire des preuves présentait un semblant de difficulté que chacun des comparants par devant les commissaires enquêteurs s’applique à tourner. Les uns après les autres, tous ont soin d’affirmer que si Velâzquez peint, c’est seulement par ordre du roi et uniquement pour contribuer à l’embellissement et à la décoration du palais; qu’il n’a jamais vendu ou fait vendre de sa peinture et qu’il est, enfin, à leur connaissance qu’il ne possède et n’a ouvert à aucun moment de sa vie ni atelier, ni boutique, ni étalage de vente.

C'est dans ce sens que dépose don Geronimo Munoz, lequel était un grand personnage et, avec cela, un collectionneur de haut goût, un peu initié lui-même, tout grand seigneur qu’il fût, à l’art de peindre. Telles sont bien aussi, en leur substance, les déclarations que viennent faire Alonso Cano, Juan Carreno, Francisco Zurbaran, Francisco de Burgos Mantilla, Angelo Nardi, Sébastian de Herrera, Pedro de la Torre, Juan de Villegas Gallego, peintres, sculpteurs, architectes qui étaient ou les élèves ou les émules, ou les collaborateurs du maître dans les grands travaux du palais.

A l’appui de son témoignage, Carreno cite ce fait que Velâzquez ayant été appelé à peindre le portrait du cardinal Borja, alors archevêque de Tolède, il refusa d’en recevoir aucun prix, et que le cardinal ne put lui faire accepter, comme récompense, qu’un présent composé de bijoux d’argent et d’un peinador.

C’est sur ce même point que s’étend encore le plus complaisamment la déclaration de don Gaspar de Fuensalida, le même qui nous a déjà fait savoir en quelle haute estime Rubens tenait le talent de Velâzquez.

« J’atteste, dit le bon greffier du Roi, que Velâzquez n’a peint que ce que Sa Majesté lui a ordonné elle-même d’exécuter, soit pour ses palais, soit pour être adressé en présent à des princes étrangers. »

D’après don Gaspar, le roi aurait envoyé l’artiste à trois reprises différentes en Italie, et, à l’occasion de ces missions, le témoin rappelle

Rubens travaille de ses mains et commerce de ce qu’il produit ». (Copie d’une délibération du conseil d’Etat, à la date du 21 décembre i63o, relative à la désignation d'un ambassadeur et d’un résident d’Angleterre, publiée par M. Cruzada Villaamil : Rubens diplomatico espanol. Madrid).

ESPAGNE

PEINTRES

de quel accueil affectueux Velâzquez fut l’objet de la part des papes Urbain VIII et Innocent X, et comment, enfin, on le regardait partout comme « le plus parfait modèle de la peinture ».

A don Gaspar succède le marquis de Malpica, ce surintendant des palais qui, en une occasion dont nous avons parlé, avait eu avec l’artiste quelques démêlés. L’orgueilleux personnage affirme hautement que Velâzquez ne tient et n’a jamais tenu de boutique de tableaux comme le font les autres peintres, et que « sûrement le Roi — c’est du moins son avis, à lui témoin — ne concéderait jamais l’ordre s’il pouvait supposer qu’il en a été autrement ».

A la suite de la comparution de vingt-quatre témoins, la plupart personnes de marque, la tâche des commissaires pouvait être regardée comme terminée à Madrid. Ils se transportèrent donc à Séville pour y continuer l’enquête. Elle allait nécessairement porter sur la condition des père et mère de l’artiste, ainsi que sur celle de ses ascendants du côté maternel. A cet effet, les commissaires reçurent cinquante nouvelles dépositions; elles ne nous offrent pas grand intérêt. Ils se firent ensuite représenter l’original de l’acte de baptême du candidat, en prirent copie, et commencèrent de consulter les registres des délibérations du Conseil de ville, aux fins de s’assurer si les ascendants de Velâzquez avaient été exemptés, comme nobles, d’un impôt local qu’on appelait la blanca de la carne. Mais, leurs premières recherches n’ayant donné que des résultats incomplets, un supplément d’information fut reconnu nécessaire par le Conseil de l’ordre; puis, finalement, Velâzquez ayant produit tous les documents et titres exigés, le Conseil, présidé par le marquis de Tabara, décida, le 2 avril i65g, que les preuves présentées pouvaient être considérées comme entièrement suffisantes.

De la cérémonie de la prise de l’habit, le dossier des lnformaciones ne fait aucune mention. Toutefois, nous savons par Palomino qu’elle eut lieu, avec la pompe accoutumée, le 28 novembre 1659, dans l’église de la Carbonera; que le marquis de Malpica servit de parrain au nouveau chevalier de Santiago, et que celui-ci reçut les insignes des mains de don Gaspar Perez de Gusman, comte de Niebla, héritier du duc de Médina Sidonia.

Quelques semaines auparavant, le maréchal-duc de Gramont, envoyé à Madrid comme ambassadeur extraordinaire, avait fait son entrée solennelle. Il venait négocier le mariage de l’infante Marie-Thérèse et de

Louis XIV. Velâzquez fut chargé d’accompagner l’ambassadeur et son fils, le comte de Guiche, dans une visite qu’ils firent, un matin, au palais, afin de voir les tableaux et les statues qui décoraient la demeure royale. Le maréchal fut, paraît-il, fort sensible aux courtoises et nobles manières de son cicerone , car pour lui témoigner sa gratitude, il lui fit remettre, avant de partir, une montre d’une grande valeur.

C’est très probablement à cette époque que l’artiste, pressé sans doute par le temps et par les circonstances, peignit, ou plus exactement, acheva de peindre ce portrait de l’infante Marie-Thérèse qui est catalogué au musée de Madrid sous le n° 1084. Ne pouvant peut-être obtenir de l’infante qu’elle posât à nouveau, Velâzquez se contenta de prendre une toile ébauchée quelque cinq ou six années auparavant, et de terminer, mais cette fois dans sa manière la plus souple et la plus libre, ce qu’il avait laissé précédemment inachevé. Et c’est encore une de ses plus délicieuses symphonies de couleur que ce portrait, fait tout entier de blancs écrus, de gris nuancés et de rouges, allant du rouge cramoisi du brocart des tentures jusqu’au rose passé, si délicat, du broché de la robe lamée d’argent. Gomme elle est exquise dans sa sobriété, cette claire et pimpante harmonie de rouges et de gris argentins où, çà et là, brillent et se détachent discrètement quelque bijou, quelque nœud de rubans, touchés d’une note plus vive!

Il est piquant, en face de cette vivante peinture, de relire dans les Mémoires du maréchal de Gramont ce fragment, détaché d’une lettre écrite par lui, sous la date du 22 octobre 1659, au cardinal de Mazarin; l’ambassadeur, qui sait devoir être lu par le roi et par Anne d’Autriche, s’essaye à faire un portrait de Marie-Thérèse aussi séduisant que possible; il le termine par un trait de flatterie à l’adresse d’Anne d’Autriche, qui sent son courtisan :

« Quant aux qualités du corps — écrit le maréchal au sortir de la comédie où il a vu l’infante, — elles ne peuvent être à mon sens plus agréables; c’est une blancheur qui ne se peut exprimer, des yeux perçants et vits, la bouche belle; pour les dents je n’en saurais parler, car la conversation a été trop courte pour les pouvoir remarquer, non plus que la taille, que la hauteur des chapins et un garde-infant large de deux aunes, peuvent aisément cacher, seulement l’ayant vu entrer et sortir de la salle de la comédie, elle m’a paru fort libre, le ton de la voix agréable, les cheveux de belle couleur, et afin de finir par un portrait qui puisse

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satisfaire Votre Eminence, je l’assurerai que c’est la parfaite ressemblance de la reine ' . »

De cette même année 1659 datent également, d’après Palomino, les deux charmants portraits de l’infant don Philippe-Prosper et de l’infante Marguerite-Marie du musée de Vienne. Ce furent là, en meme temps qu’une miniature de la reine Marianne d’Autriche, exécutée par Velâzquez sur une petite plaque d’argent du diamètre d’un real de Ségovie de à ocho, les dernières productions de l’artiste.

Outre ces deux portraits d’infants, le musée de Vienne possède de Velâzquez une œuvre d’une importance absolument capitale. Cette fois, c’est son intérieur même et sa propre famille que l’artiste a pris pour objectif. Sur le premier plan, la femme de Velâzquez, Juana Pacheco, est assise soutenant sur ses genoux une mignonne petite fille qui vient de pleurer et qu’elle console; quatre jeunes garçons, tous différant entre eux par l’âge et la taille, sont debout, et placés ainsi : trois à la gauche et un à la droite de leur grand’mère. Au second plan, une main posée sur la tête de celui qui paraît être le second en âge, se tient dona Francisca, la fille de Velâzquez et la femme de Mazo; plus à gauche, on voit Mazo lui-même s’inclinant légèrement vers l’aîné de ses fils, un adolescent déjà sérieux et grave ; à son côté est placé Pareja, ce fidèle esclave qui a accompagné partout Velâzquez et qui, un beau jour, s’est tout d’un coup révélé un peintre habile. Au fond d’une assez longue galerie éclairée par une large fenêtre, on aperçoit Velâzquez occupé à peindre un portrait de la reine Marianne d’Autriche; une nourrice, tenant en brassière un tout petit enfant, s’approche de l’artiste.

Sur la paroi du fond, à gauche, se détache dans sa bordure d’ébène un portrait de Philippe IV; devant ce portrait, sur une table drapée de velours et chargée d’un vase de fleurs et de livres, est posé un buste de marbre blanc qui nous paraît être celui d’Elisabeth de Bourbon, celte première et si charmante femme de Philippe IV, dont la mémoire était restée pour Velâzquez l’objet d’un véritable culte.

Sur cette toile, d’une très haute valeur comme coloris et comme exécution, et si intéressante à tant d’autres égards, l’artiste a donc groupé tout ce qui, de près ou de loin, lui était le plus cher. C’est une merveille que de voir quelle variété, quelle intensité de vie et quelle grâce à la fois

1. Mémoires du maréchal de Gramont, t. II, p. 224. Paris, 1716. Voyez également les Mémoires de Mme de Motteville , t. IV, p. 196. Paris, Charpentier, 1878.

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spirituelle et attendrie il a apportées à peindre tous ces naïfs minois d’enfants, et comme il a su imprimer aux traits de l’aïeule et de la mère l’expression de la plus exquise tendresse!

Chose étrange : aucun des biographes espagnols n’a mentionné cette peinture. A quelle date fut-elle exécutée? Ce dut être vraisemblablement vers 1 65 1 ou 1 65 2, puisque c’est seulement à cette époque que, pour la première fois, Velâzquez put faire le portrait de Marianne d’Autriche, dont le mariage avec Philippe IV avait eu lieu en 1649, alors que l’artiste était en Italie.

L’âge des enfants de Mazo, de Juana Pacheco et de sa fille Francisca, tels qu’ils apparaissent dans ce tableau, s’accorderait du reste avec cette date de i65i-i652. Marié en i63q, Mazo pouvait très bien avoir ce grand fils, déjà un petit homme, qui est sans doute ce don Gaspar, son aîné, en faveur duquel il obtint du roi, en 1 658, la transmission de sa charge d 'huissier de la chambre L

Pour achever de sceller la paix, convenue seulement en principe entre les deux couronnes de France et d’Espagne, la date du mariage de Louis XIV avec l’infante avait été enfin fixée. Le lieu choisi pour l’entrevue entre Philippe IV et son futur gendre allait être cette petite île des Faisans, qu’entoure la Bidassoa et la même qui, tant de fois déjà, avait servi de terrain neutre lors de la conclusion de traités et d’alliances de famille entre les deux maisons royales.

1. La supplique de Mazo t'ait partie des Archives du Palais, Maison dePliilippe IV. — Dossier 79, n° 36o. Mazo expose dans cette pièce que la charge d'huissier de la chambre lui a été donnée à l’occasion de son mariage avec la fille de Diego Velâzquez, en 1634. Il dit qu’il a de nombreux enfants et que le roi l’ayant, l’année précédente, nommé ayuda de furiera, on lui a supprimé ses gages d’huissier; en conséquence, il demande au roi que cette charge soit transférée, comme étant la dot de sa mère, à Gaspar del Mazo, son fils, et petit-fils de Diego Velâzquez. 11 ajoute que ce fils est d’âge d’entrer au service de Sa Majesté. (Datée du 3 octobre iG58.)

A cette pièce est jointe la délibération du Bureo, la pétition de Mazo lui ayant été transmise par le roi, pour avis. Cette délibération répète à peu près les motifs allégués par Mazo, et fait connaître l’opinion des membres du Bureo , qui est favorable. Nous y relevons, toutefois, cette indication nouvelle pour nous et qui ne se trouve pas dans la pétition de Mazo, que « la charge d 'huissier de la chambre était la dot de la défunte femme de Mazço, fille de Velaqqueq ». Ainsi, Francisca était morte en i658; mais depuis quand ?

Le roi fit droit à la demande de Mazo.

Un autre de ses fils, Baltazar del Mazo, obtint également un emploi dans la maison de Philippe IV.

Cette fois, et pour donner plus de solennité à la rencontre des deux rois, des préparatifs d’une grande somptuosité furent ordonnés. Un pavillon avec des galeries d’accès et des portiques devait être construit dans l’île et chacune des deux nations eut naturellement à cœur d’en orner les salles avec toute la magnificence et la splendeur possibles.

Ce fut Velâzquez que Philippe IV chargea du soin de diriger la décoration et l’aménagement de la partie du pavillon considérée comme étant en territoire espagnol. Le 7 avril 1660, l’artiste quittait Madrid, accompagné de son gendre Mazo et de Joseph de Villareal, ses deux aides fourriers. Devançant de huit jours le départ du roi, Yaposentador mayor devait, tout le long de la route que Philippe allait suivre, préparer partout des logements pour la cour et faire mettre le château de Fontarabie en état de recevoir le roi.

Velâzquez employa à présider à ces diverses tâches jusqu’au 2 juin, jour où le roi d’Espagne quitta Saint-Sébastien et vint à Fontarabie. Le lendemain 3 juin, le mariage de l’infante fut célébré par procuration; don Luis de Haro, ministre d’Espagne, agissant comme représentant le roi de France. Enfin, le 6, après une entrevue entre l’infante-reine, Anne d’Autriche, et Philippe IV, son frère, la paix entre les deux rois fut jurée par eux avec beaucoup de solennité. Cette imposante cérémonie, à laquelle assistèrent les plus grands personnages appartenant aux deux cours, eut lieu dans la salle dite de la Conférence , qui occupait le milieu du pavillon.

« Chaque côté de cette salle — dit M'ue de Motteville — était meublé, par les deux rois, de belles tapisseries et de brocarts. Celles d’Espagne étaient admirablement belles, et certaines choses, aussi, du côté du roi étaient plus riches. »

Velâzquez, qui avait pris part à l’organisation de toutes les fêtes et des cérémonies où figurait Philippe IV, s’y était fait remarquer par la distinction et la noblesse de ses manières, au moins autant que par l’élégance et la richesse de son costume.

Il fut vivement complimenté de tous côtés pour les soins, le tact et le goût exquis qu’il n’avait cessé d’apporter dans l’accomplissement des devoirs de sa charge. Mais ces multiples occupations lui avaient imposé de trop rudes fatigues. Son retour à Madrid fut pour les siens une heureuse surprise, car le bruit de sa maladie, même de sa mort, s’était

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répandu quelques jours avant son arrivée. Toutefois, et malgré sa santé ébranlée, il parvint, quelque temps encore, à retrouver assez de forces pour reprendre son service auprès du roi. Mais, tout d’un coup, le 3i juillet, après avoir fait acte de présence au palais, il se sentit souffrant ; bientôt il fut en proie à de nombreux et violents accès de fièvre. Sentant que sa fin était prochaine, il fit ses dernières dispositions et légua tous ses biens à Juana Pacheco, désignant son vieil ami don Gaspar de Fuensalida et son gendre Juan del Mazo pour ses exécuteurs testamentaires.

Malgré tous les soins que lui prodiguèrent les propres médecins du roi, il mourut, le 6 août 1660, dans la soixante et unième année de son âge.

Velâzquez fut enterré en grande pompe dans le caveau que possédait Fuensalida dans l’église paroissiale de San Juan, située près du palais; à l’époque de l’occupation française, cette église fut abattue pour créer la place d’Oriente.

Un de ses élèves, Alfaro, qui se piquait de belles-lettres, composa en son honneur une longue épitaphe latine, rapportée par Palomino.

Huit jours après, le 14 août 1660, Juana Pacheco mourait subitement. Ses restes furent déposés près de ceux de son mari.

La mort du grand artiste fut pour sa famille l’origine d’assez graves et longues difficultés. Depuis son retour à Madrid, il n’avait point eu le loisir et la tranquillité nécessaires pour rendre compte des avances que lui avait faites le trésor royal, afin de couvrir ses dernières acquisitions de statues et de tableaux en Italie et ses dépenses du voyage de Fontarabie.

D’un autre côté, le trésor lui devait à lui-même, depuis de longues années, des arriérés de ses gages et des sommes assez élevées pour prix de ses tableaux. Cette situation, déjà passablement embrouillée par suite de l’incurie de l’administration des deniers royaux, fut habilement exploitée par l’envie. La grande situation qu’il occupait à la cour, la faveur et l’amitié dont l’honorait Philippe IV n’avaient pas manqué de soulever contre lui de jalouses passions. Il y parut alors : ce qu’on n’avait osé tenter pendant sa vie, on essaya de le faire après sa mort. Sitôt qu’on sut que, des comptes de la liquidation provisoirement établie par Mazo lui-même, la succession restait devoir au trésor une somme assez importante, un million deux cent vingt mille sept cent soixante-dix mara-

vedis , des bruits déshonorants pour la mémoire de l’artiste se répandirent dans Madrid. Les agents du fisc firent mettre tous ses biens sous séquestre; il ne fut levé qu’en 1666, et seulement après que Mazo eut, conformément à une décision prise par le Bureo , remboursé intégralement la moitié de la somme due au trésor, l’autre moitié étant considérée comme représentant ce que le trésor devait de son côté à Velâzquez L

Les pièces, ainsi que les comptes relatifs à cette étrange affaire, qui ne saurait entacher en rien la probité du grand peintre, sont conservés parmi les archives de la maison de Philippe IV , au palais de Madrid.

Les portraits de Velâzquez, ceux du moins où il s’est peint lui-même, ne sont pas nombreux. En dehors du plus important de tous, du portrait en pied des Meninas, nous ne voyons guère à citer que celui des Casas capitulares de Séville, dont il existe une copie au palais de San Telmo; celui du musée de Valence2 et, enfin, un seul sur les deux que conserve le musée de Florence. Nous ne connaissons pas le portrait qui est à Munich, non plus que ceux qu’on signale dans diverses collections d’Angleterre 3.

Le livret de l’ancienne Galerie espagnole, rassemblée par les soins du roi Louis-Philippe, et qui fit quelque temps partie du musée du Louvre, mentionnait un portrait de Velâzquez. Mais c’était là une désignation purement hypothétique et, d’ailleurs, toute gratuite : la tète de jeune homme qu’on avait ainsi baptisée se trouve aujourd’hui au palais de San Telmo, à Séville. C’est bien une peinture de Velâzquez, mais ce n’est pas son portrait.

1. Un inventaire des meubles, tableaux, bijoux qui se trouvaient place's dans la galerie de l’appartement de l’infant, où travaillait Velâzquez, fut dressé, le 10 août 1660, par L. F. de Contreras, aposentador du palais, en présence des deux exécuteurs testamentaires.

Sur cet inventaire, qui fait partie des Archives du Palais, nous ne voyons figurer .qu’un seul tableau de Velâzquez. C’est, au dire de l’inventaire, le Portrait d'une dame anglaise. Ne serait-ce point là, plutôt, le portrait demeuré inachevé de la duchesse de Chevreuse ? Mais, quoi qu’il en soit, il faut ajouter cette toile à la liste des peintures de Velâzquez qui sont perdues.

2. Le portrait de Velâzquez du musée de Valence a été gravé d’une façon remarquable par Fortuny. Il figure en tête de la Memoria des peintures de l’Escurial, publiée par M. Ch. Davillier.

3. M. W. Stirling possédait une miniature qu’il dit être de la main du maître. La gravure s’en trouve en tête de son livre sur Vela^que^ et ses œuvres. Paris, V° Renouard, 1 865.

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Bien rares aussi sont les dessins du maître, ceux du moins qui peuvent prétendre à être considérés comme absolument authentiques. Cette même insigne rareté existait déjà, paraît-il, dès la fin du siècle dernier, au temps où Cean Bermudez, qui la constate, préparait les matériaux de son Diccionario .

On connaît ce dessin à la pierre noire, exposé dans une des salles du Louvre, et qui représente le cheval placé au premier plan dans la célèbre toile dite des Lances. Eh bien ! malgré ses lettres de noblesse, — car il nous vient de Mariette, — nous doutons de sa parfaite authenticité, et pour cette raison, d’ailleurs facile à contrôler, que c’est là un dessin fait d'après le tableau terminé et non une première pensée, une étude destinée à servir à l’exécution même du tableau. A notre avis donc, et quoi qu’en dise le savant catalogue de M. Reiset, ce dessin n’est autre chose qu’une note prise par une main étrangère, d’ailleurs fort habile, en face de la peinture du maître.

L’Institut de Jovellanos, à Gijon, petite ville de la côte cantabrique, possède quelques croquis et études de Velâzquez, légués peut-être par Jovellanos, mais dont la provenance n’estpas toutefois suffisamment établie. Nous y avons noté un croquis à la plume d’un lourd carrosse attelé de deux chevaux , tel que l’artiste en a peint dans ses rendez-vous de chasse et ses Vues du parc d’ Aranjue\ , et aussi une académie d’homme, à la sanguine, qui pourrait bien être une étude pour son tableau du Dieu Mars. Quant aux moyens d’exécution employés le plus habituellement par l’artiste, dans ses dessins, Cean Bermudez signale surtout la plume, taillée grossièrement, et le pinceau trempé d’encre de Chine ou de bistre '.

En décrivant précédemment quelques-uns des portraits du comte-duc d’Olivarès, nous avons dit que Velâzquez avait gravé à l’eau-forte un de ces portraits ; de plus, nous avons ajouté que nous croyions pouvoir lui attribuer un autre portrait du comte-duc, gravé celui-là au burin, et nous avons promis de fournir quelques éclaircissements sur ces deux rarissimes productions. Velâzquez graveur ! N’y a-t-il pas là de quoi piquer au vif l’incrédulité, l’ignorance des collectionneurs et des icono-

i. « Sus dibujos van por el mismo camino, siempre abreviados, siempre llenos de gracia y de sabiduria, tocados con pincel à la aguada, ô con pluma mal cortada : son muy raros y muy apreciablcs... » (Cean Bermudez, Diccionario, t. V, P- '77-)

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