CHAPITRE XII
Les principaux élèves de Velâzquez : Murillo, Carreno de Miranda, Mazo, F’areja, Alfaro, Juan de la Corte, Palacios, Villacis, Francisco de Burgos Mantilla, Puga, Aguiar; leurs principaux ouvrages; la palette de Velâzquez.
L’influence exercée par Velâzquez, dès ses débuts, sur les peintres ses contemporains avait été considérable. Elle s’était étendue même sur ceux des maîtres qui, comme Zurbaran, Alonso Cano, Angelo Nardi, Vincente Carducho, Caxès, et comme d’autres encore, étaient ses ainés dans l’art. A son contact, les Italiens corrigèrent leur manière, serrèrent de plus près la nature, en un mot se firent Espagnols et réalistes.
Cette légitime prépondérance, cette royauté de l’art, Velâzquez l’avait conquise par l’autorité de son génie, le renom si mérité dont jouissaient ses ouvrages ; il la devait aussi, et pour une large part, à la maîtrise, à la direction dont il avait charge sur tous les artistes occupés aux nombreux et importants travaux décoratifs entrepris par Philippe IV.
Mais l’art de Velâzquez était bien trop génial et personnel pour pouvoir être réduit en formules, devenir une tradition plus ou moins dogmatique et donner naissance à une école. Le génie ne s’enseigne point. Certes, Velâzquez put former des élèves qui, pour la plupart, devinrent de très habiles peintres; mais aucun d’eux ne saurait cependant prétendre à être regardé comme son héritier légitime, son continuateur, encore moins comme son heureux rival.
Velâzquez mort, et à l’exception de la peinture du portrait qui ne déchut pas, tout ce qu’il avait apporté dans l’école de nouveautés hardies et de méthodes personnelles fut, autant dire, comme lettre morte. La peinture de genre, élevée par lui à la hauteur de la peinture d’histoire — notamment dans les sujets du Baco , des Meninas et des Fileuses — et la peinture d’histoire elle-même, telle qu’il l’avait comprise dans son tableau des Lances , cessèrent aussitôt après lui d’être senties et pratiquées avec cette saisissante simplicité de mise en scène, cette constante subordination au réel et au vrai, cette intelligente recherche du caractère en toutes choses, qui sont les côtés typiques du génie du grand artiste.
Il faudra, maintenant, que l’Espagne attende plus d’un siècle pour retrouver dans le talent prime-sautier, puissant, mais aussi bien inégal de Francisco Goya, quelque chose qui lui rappelle les admirables productions de Velâzquez.
Parmi les élèves du maître qui reçurent passagèrement ses leçons et ceux qui se formèrent complètement à ses côtés, les historiens de l’art, en Espagne, citent Murillo, Carreno de Miranda, Juan Bautista del Mazo, Pareja, Alfaro y Gamez, Juan de la Corte, Francisco Palacios, Nicolas de Villacis, Francisco de Burgos Mantilla, Puga et Aguiar. Nous rapporterons succinctement sur eux les informations empruntées aux documents les plus indiscutables et nous aurons soin de jeter en même temps un coup d’œil sur leurs ouvrages.
Murillo devant être l’objet d’une étude spéciale, nous ne parlerons pas ici de la part que prit Velâzquez à son éducation artistique.
Quant à Carreno de Miranda, il est moins un élève direct de Velâzquez qu’un sectateur, s’assimilant dans l’art du maître ce qui s’harmonise le mieux avec son propre talent, déjà tout formé lorsqu’il connut Velâzquez, et d’ailleurs très personnel.
Don Juan Carreno de Miranda était né à Avilès, dans les Asturies, en 1614, d’une famille distinguée. Il n’apprit d’abord à peindre que par passe-temps et comme l’apprendrait un amateur, dans l’atelier de Pedro de las Cuevas et plus tard dans celui de Bartolome Roman. Absorbé par l’exercice de sa charge de juge et conseiller pour l’état de la noblesse, Carreno ne pouvait que difficilement se livrer à son goût pour la peinture. Il avait cependant donné déjà diverses preuves de son mérite, quand Velâzquez, ayant eu occasion de voir ses ouvrages, parvint à le décider à se livrer complètement à l’art. Attaché par le maître aux travaux de décoration de l’Alcazar, Carreno exécuta, sous la direction de Velâzquez et principalement dans le Salon des Glaces , plusieurs grandes compositions dont les sujets étaient empruntés à la mythologie : en i65o, probablement à la demande de Velâzquez, il était nommé peintre du roi.
Plus tard, sous le règne de Charles II, il fut élevé à l’emploi de peintre de la Chambre et d’aide du grand maréchal des logis de la Cour.
Le musée de Madrid conserve de très beaux portraits de Carreno, notamment le portrait en pied de Charles II, qui est une œuvre d’une réalité surprenante et où l’artiste a fait preuve d’une bien étonnante péné-
ESPAGNE
PEINTRES
LES ARTISTES CELEBRES
tration de l’état moral de son modèle, et un autre portrait en pied de Marianne d'Autriche , vêtue de son costume de veuve, qui est une peinture comparable, pour la distinction, la tenue et la beauté de l’exécution comme aussi pour sa coloration, traitée dans une gamme de gris admirable, aux plus beaux portraits des deux maîtres que Carreno a le mieux étudiés et compris, Van Dyck et Velâzquez.
Un autre portrait, appartenant au même musée, se rapprocherait encore davantage de Van Dyck, dont il rappelle les colorations harmonieuses et pleines de fraîcheur; c’est le portrait de Pierre Iivanowit\ Potemkin, qui fut envoyé en ambassade, en 1682, par le tsar Feodor II, auprès de Charles II.
En sa qualité de peintre du roi, Carreno eut ordre de peindre, une première fois, vêtue de la belle robe de damas fleuretée d’argent que Charles II lui avait fait donner, et une seconde fois in naturalibus , une fillette de six ans qui était un véritable monstre d’obésité, puisqu'à cet âge elle atteignait déjà le respectable poids de cinq arrobes plus vingt et une livres. C’est l’édition vêtue qu’on trouve au musée de Madrid. L’autre fait encore partie de la galerie de feu l’infant don Sébastien.
Un portrait en pied d’un bouffon de cour appelé Francisco Bazan, longtemps catalogué au musée de Madrid comme de la main de Velâzquez, y figure maintenant sous le nom de Carreno de Miranda, qu’un document authentique a révélé comme en étant le véritable auteur 1 .
Carreno décora de grandes compositions plusieurs églises et divers couvents. En collaboration avec Francisco Rizi, il peignit, à fresque, la chapelle de l’Ochavo dans la cathédrale de Tolède, une salle de la chapelle de la Vierge à l’église d’Atocha et l’église de Saint-Antoine-des- Portugais à Madrid. Cean Bermudez donne l’énumération du plus grand nombre de ses ouvrages; nous y notons un portrait d’infant, dans la manière de Velâzquez, le portrait de don Juan d’Autriche, bâtard de Philippe IV, et celui de Valenzuela, le privado, l’amant de la reine et régente Marianne d’Autriche.
Carreno de Miranda mourut à Madrid en i685, à l’âge de soixantedouze ans.
1. « Retrato de cuerpo entero, de dos varas y media de alto y vara y cuarta de ancho, de Francisco Bazan, hombre de placer, cou un memorial en la mano. Original de Carreno. » Inventaire des tableaux existants dans les trois pièces formant l'atelier des peintres de la Chambre, dressé le 10 août 1604. Zarco del Valle, Documentas ineditos, Madrid, 1870.
En retraçant la biographie de Velâzquez, nous avons déjà eu l’occasion de relever quelques-unes des plus importantes particularités rela-