CHAPITRE IV
Portraits de la femme de Velâzquez et de sa fille; l'Expulsion des Morisques
les Borrachos.
Ces recherches des colorations textuelles, plus sincères, mieux observées, ces curiosités des effets de la lumière diffuse supprimant les conventions, les artifices du clair-obscur, que nous venons de noter dans la jolie étude du musée du Louvre, n’étaient pas, chez l’artiste, des préoccupations entièrement nouvelles. On les voit déjà poindre dans quelques ouvrages, peints autour de 1625, que possède le musée de Madrid. L'attention, les soins que le maître apporte alors au choix de la tonalité de ses enveloppes, du ton d’espace, sont particulièrement à remarquer. Dès cette époque, en effet, Velâzquez se montre attentif à donner à ses figures des dessous et des fonds aériens qui fassent valoir et exaltent, au besoin, ses colorations. Il les cherche de préférence dans des teintes grises, très vibrantes d’effet et comme frémissantes, le plus souvent claires et blondes, parfois aussi légèrement olivâtres et telles que nous les rencontrons dans ce portrait, de tournure si grave, où il a représenté Juana Pacheco, sa femme, un carton appuyé sur les genoux et dans l’attitude d’une personne observant attentivement un modèle placé devant elle, ou, encore, dans la fraîche et vivante étude qu’il a improvisée d’après sa fille Francisca.
La date d’exécution de ces deux portraits peut être fixée avec certitude entre 1625 et 1626; Juana Pacheco devait avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, et sa fille de six à sept ans.
Tout à côté de l’esquisse où Velâzquez est parvenu à mettre quelque chose de la grâce mutine et de la mobilité phvsionomique de son souriant modèle, figure un second portrait de la fillette; celui-ci, plus achevé, les traits mieux ensemble, plus tranquillisé dans son attitude et dans l’arrangement du costume, — modifié, du reste, en quelques détails, • — mais, en somme, bien moins vivant et expressif que l’esquisse primitive.
Le catalogue du musée de Madrid commet, croyons-nous, une erreur dans la désignation qu’il assigne à ces deux peintures. L’une, la plus
ESPAGNE
PEINTRES
LES ARTISTES CELEBRES
calme, serait, à son compte, le portrait de l’aînée des tilles de Velâzquez, tandis que l’esquisse reproduirait les traits de la plus jeune, encore que l’existence de celle-ci, jusqu’à l’âge de cinq ou six ans, ne soit rien moins que prouvée. A notre avis, ces deux portraits n’en font qu’un, et il ne faut voir dans le plus terminé des deux qu’une mise au net, une véritable copie, achevée plus tard et à loisir d’après l’étude primitive, laquelle reste, nous le répétons, bien autrement spirituelle et vivante, malgré le laisser-aller de son exécution.
A ces portraits que distingue l’emploi de colorations plus variées, plus fleuries, et qu’enveloppent des gris ambrés teintés d’une nuance olive, il y aurait lieu de joindre deux ouvrages qui ont paru à la vente Salamanca. Le plus important, le Portrait d'une dame, se trouve décrit sous le n° 32 au catalogue de la vente; l’autre, assez arbitrairement baptisé Portrait de sainte Claire, enfant , y figure sous le n° 35. Tous les deux durent être peints vers 1 6 2 5 , car ils se détachent précisément sur ces mêmes fonds caractéristiques où dominent les tons de l’olive mûre.
Avant la dispersion de cette galerie, le premier passait généralement pour être le portrait, en toilette d’apparat, de la femme de Velâzquez; son prénom, Juana de Miranda, était même tracé d’une vieille écriture au revers de la toile. Comment ce renseignement, en parfaite concordance, du reste, avec les traits aisément reconnaissables de la fille de Pacheco, fut-il négligé par les auteurs du catalogue? Est-ce ce prénom, peut-être d’eux inconnu, qui les aura déroutés? Nous ne saurions le dire. Toujours serait-il regrettable qu’une aussi intéressante indication tombât complètement dans l’oubli. Ce portrait, du reste, était extrêmement beau et de cette exécution attentive, intense et très serrée que Velâzquez conserva jusqu’à son premier voyage en Italie.
Nous croyons pouvoir ranger parmi les ouvrages de cette première époque un portrait appartenant au musée de Madrid et que le catalogue croit être, sans cependant l’affirmer, celui de Y Infante dona Maria , sœur de Philippe IV. Cette princesse, qui fut mariée à Ferdinand, roi de Hongrie, et la même dont le prince de Galles avait si inutilement sollicité la main, se rencontra à Naples avec Velâzquez vers la fin de l’année i63o.
Il est constant que l’artiste lit à ce moment le portrait de la nouvelle
reine, allant en Hongrie rejoindre son époux. Est-ce ce même portrait qui se retrouve aujourd’hui à Madrid? Nous le pensons d’autant moins