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CHAPITRE V

Séjour de Rubens à Madrid; ses relations avec Velâzquez; premier voyage de

Velâzquez en Italie.

Cette même époque (de 1628 à 1629) est marquée, pour Velâzquez, par sa rencontre avec Rubens. En août 1628, celui-ci arrivait à Madrid, et il allait y séjourner neuf mois. Ce fut donc très probablement sous ses yeux que Velâzquez peignit ou dut tout au moins mettre la dernière main à son tableau des Borrachos.

Envoyé de l’infante Isabelle - Claire - Eugénie , gouvernante des Pays-Bas, Rubens, gentilhomme de sa chambre et membre de son conseil privé, avait pour mission d’exposer et de faire prévaloir auprès du conseil d’Etat, et plus particulièrement auprès du comte-duc d’Olivarès, les vues personnelles de l’infante à l’endroit de certaines négociations alors entamées avec la cour de Londres. Entreprises et conduites secrètement par Rubens lui-même pendant ses précédents séjours à Londres et à Bruxelles, ces négociations tendaient, dans son projet, à mettre tin à l’interminable et ruineuse guerre que l’Espagne, avec ses provinces flamandes, soutenait contre les Provinces-Unies de la Hollande, aidées par leur puissante alliée, l’Angleterre. On sait que, si le but que se proposait Rubens ne put être immédiatement atteint, un traité de paix préparé par son habile entremise n’en fut pas moins signé, au cours de l’année i63o, entre Philippe IV et Charles Ier.

Mais ce qui nous préoccupe ici, ce sont moins les agissements de l’heureux diplomate, tant de fois exposés déjà et si bien mis en lumière par nombre de biographes et d’érudits, que la rayonnante autorité du génie du peintre 1 .

A en croire Pachcco, bien placé du reste pour recueillir ces pré-

1. Au sujet des missions de Rubens à Londres et à Madrid, voyez Galette des Beaux-Arts, t. XX et suivants; Lettres inédites de Rubens, par M. Emile Gachet; Original unpublished papers illustrative of the life of sir Peter Paul Rubens, par W. Noël Sainsbury; Particularités et documents inédits sur Rubens, par M. Gachard ; Rubens diplomatico cspaiwl, par M. Cruzada Villaamil; Histoire de la peinture flamande et Rubens et l'École d’Anvers, par M. Alfred Michiels.

cieuses particularités, Rubens et Velâzquez avaient déjà échangé quelques lettres avant de se rencontrer. Aussi, dès l’arrivée à Madrid de l’illustre Flamand, Velâzquez fut-il tout naturellement chargé par le comte-duc d’exercer auprès de Rubens les soins et les devoirs de l’hospitalité la plus affectueuse.

Durant neuf mois, les deux peintres vécurent dans une étroite intimité. Ensemble ils visitèrent les palais des grands, les résidences royales, en étudièrent les riches collections, chassèrent avec la cour aux environs de l’Escurial ou dans les bois du Pardo, partagèrent le même atelier, et eurent sans doute maintes fois, sur les choses de leur art, des entretiens qui, s'ils nous avaient été conservés, acquerraient, à notre point de vue, un bien autre intérêt que celui de connaître par le détail comment et au prix de quels patients efforts Rubens en devait arriver, malgré les obstacles suscités à sa mission par le cardinal de Richelieu, à rapprocher les deux cours de Madrid et de Londres.

Rubens avait alors cinquante et un ans. Sa fortune, sa renommée, son merveilleux génie, dont la fécondité et le prestige ne devaient connaître ni défaillance ni déclin, étaient, depuis de longues années déjà, dans tout leur éclat. Il y avait loin de cette situation, qui le faisait à cette heure l’égal ou l’ami recherché des plus nobles et des plus grands, à celle qui l’avait conduit une première fois en Espagne, sous le précédent règne (en i6o3), alors que, par ordre du duc de Mantoue, il venait accompagner à Valladolid les présents en tableaux, carrosse, chevaux, arquebuses à secret, vases de cristal de roche et autres objets précieux, offerts par Vincent de Gonzague, son maître, à Philippe III, au puissant premier ministre, le duc de Lerme, à la comtesse de Lemos et au secrétaire Pedro Franqueza. Pourtant, à ce nouveau voyage, Rubens apportait encore au roi Philippe IV un présent de tableaux — « huit toiles », dit Pacheco; — mais, tout royal qu’il fût, le présent, cette fois, était sien.

Aisément on devine avec quelle déférence, quel empressement, Velâzquez, bien jeune encore, à peine connu, altéré de savoir, d’expérience, désireux d’agrandir le champ de ses études, et amoureux surtout, comme il l’était, de son art, dut se mettre aux ordres de ce séduisant et fastueux compagnon, et de quel inestimable prix la faveur d’une telle intimité dut lui paraître.

Les belles et affables manières, l’érudition, les vastes connaissances,

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les charmes de la conversation de Rubens, ses avis donnés avec la plus extrême courtoisie et, plus encore, ses exemples, auxquels tout un passé de chefs-d’œuvre communiquait une si particulière autorité, ne pouvaient guère manquer d’ouvrir de nouveaux horizons à la vive intelligence de Velâzquez, et d’exercer sur le développement de sa propre originalité une influence, à la vérité presque entièrement suggestive, mais dont il importe de démêler et de Axer nettement le véritable caractère. C’est chose assez ordinaire, en cette délicate matière, que de voir les biographes de Rubens céder à de faciles préventions et se laisser aller à exagérer ou à dénaturer la portée de cette influence. Quand nous aurons dit qu’un de ses effets les plus marqués fut de faire naitre chez le maître espagnol le désir de visiter l’Italie, afin d’en étudier les écoles et d’en interroger, à leurs berceaux mêmes, les manifestations variées, on comprendra vite qu’entre ces deux génies, de puissance bien différente, merveilleusement mais si diversement doués tous deux, et au fond si opposés de tendances, quoique rattachés à un même et commun principe, le naturalisme, il ne s’en alla pas un seul moment de leçons professées et, pas davantage, d’imitation ou d’assimilation plus ou moins servile. Au contact de Rubens, comme plus tard au contact des chefs-d’œuvre italiens, Velâzquez resta simplement ce qu’il était, l’élève de lui-même, l’observateur attentif et soumis de la nature, le fidèle et scrupuleux traducteur des phénomènes de la vie.

Rien donc d’arbitraire et d’inexact comme cette assertion, si facilement acceptée et maintes fois reproduite, que le tableau des Borrachos porte la manifeste empreinte des formules et des pratiques de Rubens. Ni dans le style, ni dans la construction, ni dans la technique, pas plus du reste que dans le choix des colorations et dans le maniement et l'arrangement des tons, nous ne trouvons l’ombre d’un rapport ou d’un rapprochement possible. Au vrai, cette peinture si naïvement réaliste et formelle est précisément à l’art de Rubens ce que le positivisme est à la métaphysique. Vainement d’ailleurs on chercherait quelles relations, quelles affinités pourraient être raisonnablement établies entre ces deux tempéraments de valeur si impossible à comparer. Génie de nature multiple, inventeur prodigieux plutôt qu’observateur attentif, Rubens regarde constamment la vie par ses seuls dehors et l’interprète, ou le plus habituellement la traduit de mémoire, formes, expressions et gestes, avec une sûreté, un aplomb qui sont bien près sans doute de valoir

l’étude directe, sans atteindre cependant jamais à la reproduction rigoureuse et textuelle. Velâzquez, au contraire, mieux doué pour pénétrer profondément l’intimité de ses modèles, se distingue par sa naïveté et ce respect pour le vrai qui le portent à s'asservir, à se subordonner entièrement à ce qu’il peint. Imiter ce qui est, exprimer simplement des sensations simples et justes, tels sont strictement et son idéal et son but. Est-il besoin d’ajouter que son exécution, admirablement appropriée à son principe, répond à la simplicité de cet idéal, en restant toujours naturelle.

Entre les éblouissants spectacles de Rubens, se déroulant dans un style mouvementé, grandiose, parfois emphatique jusqua l’hyperbole, peuplés de personnages de vie exubérante, aux grands gestes, violents ou tragiques et formulés tout en expressions superlatives, essayez donc de trouver une parenté, une analogie quelconque, même la plus lointaine, avec l’art fait uniquement de pénétration, de conscience et d’observation de ce peintre sans manière, impartial et impassible devant ses modèles, assez amoureux pourtant de ce qu’il peint pour l’exprimer tout uniment, qui sait nous prendre et nous convaincre rien qu’à l’aide de son admirable sincérité, en nous faisant si bien croire à la complète réalité de ce qu’il nous montre !

Caractère, méthode, procédés, palette, tout diffère absolument entre ces deux virtuoses de la couleur, assurément des plus grands tous deux, mais du moins chacun à sa façon. Autant le peintre de Philippe IV aime et recherche les harmonies discrètes, reposées, subordonnant toujours le détail à des ensembles et l’intérêt des choses à leur véritable importance ou au plan qu’elles occupent, autant Rubens vise et s’attache au faste, à la pompe et à l’effet du décor. Où voit-on dans les tonalités de Velâzquez, s’appuyant, modulant presque toujours sur des gris, des bruns ou des noirs, rien qui rappelle la richesse, la sonorité, la splendeur des arabesques tout en lumière et tout en éclat du maître d’Anvers? Lui a-t-il emprunté ses couleurs dominantes, ses bleus froids, ses jaunes épaissis, ses grands rouges? Emploie-t-il ses tons de chair, clairs, nacrés, luisants, bleuis d’outremer dans les demi-teintes et réchauffés en excès de touches de vermillon pur dans les reflets? Il n’en est rien. Que si l’on compare leurs méthodes, on a bientôt fait de se rendre compte que ce qui est don natif, originalité, pénétration de l’œil et instinct pur de peintre chez Velâzquez n’est le plus souvent chez Rubens que système,

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habitude, parti pris. En vérité, loin qu’ils se rapprochent, tout est plutôt contraste et absolue dissemblance entre cette fécondité « qui se soulageait — dit M. H. Taine — en créant des mondes », produisant sans cesse, sans effort, « tout comme l’arbre produit ses fruits », si bien servie du reste par une incomparable dextérité de main et l’emploi d’une pratique audacieusement expéditive et facile, mais qui paraît toujours si magistrale et si sûre d’elle-même, et l’art réfléchi, concis, tranquille, tout en pénétration et en profondeur de ce portraitiste génial qui fouille, scrute et analyse les choses avec un œil d’une sensibilité et d’une justesse extrêmes, possède et pratique d’instinct la notation et le sentiment exquis des valeurs, note et fixe les rapports, les écarts, les passages les plus délicats et les plus rapides d’un ton à un autre, saisit dans une teinte ses plus infinies nuances, sans que sa couleur grave et forte, dédaigneuse de l’éclat, sobre parfois jusqu’à la frugalité, mais distinguée, hautaine et toujours si fière d’allures, cesse de nous présenter l’exacte relation entre les choses vues et leurs apparences, telles que le peintre les a rapportées sur sa toile.

Après qu’on a appris de Pacheco quelle mutuelle sympathie se vouèrent les deux peintres à dater de leur rencontre, qu’il nous a dit combien Rubens admira franchement les ouvrages de Velâzquez et quels éloges il en fit en diverses circonstances, avec un tact et une courtoisie auxquels Pacheco rend hommage, notre curiosité, mise en éveil, ne demeure encore que très incomplètement satisfaite. C’est Rubens luimême qu’on voudrait pouvoir interroger.

Malheureusement, sa correspondance datée d’Espagne — du moins, ce qui en a été mis au jour — ne s’inquiète guère de peinture : l’art y a cédé complètement la place aux préoccupations diplomatiques.

En revanche, un curieux témoignagne de l’estime de Rubens pour le talent du jeune maître espagnol nous est fourni par un ami des deux peintres, don Gaspard de Fuensalida, greffier du roi. Quand en 165g, trois années après l’achèvement de son célèbre tableau des Meninas , Velâzquez fut nommé par Philippe IV chevalier de Santiago, une enquête préalable à son admission dans l’ordre s’ouvrit, selon la coutume, touchant ses mérites, titres et qualités. Tous les témoins de sa vie furent appelés à y déposer. Parmi les déclarations contenues dans ces Informaciones de las calidades de Diego de Silva Velaique\ , aposentador de palacio y ayuda de camara de S. M. para el habito que pre-

tende de la orden del senor Santiago , actuellement conservées à Madrid aux Archives historiques nationales , se trouve celle de don Gaspar.

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