VUE PRISE A LA VILLA MEDICIS
(Musée de Madrid.)
Après avoir dit « qu’il a toujours connu l’artiste depuis le jour de son entrée au service du roi, service où il s’est acquis la réputation du plus grand peintre qu’il y ait en Europe », don Gaspar s’empresse d’ajouter «que telle était au surplus l’opinion publiquement professée par Rubens,
ESPAGNE
PEINTRES
LES ARTISTES CÉLÈBRES
le grand peintre flamand, à l’époque où il vint à Madrid ». Toute empreinte de partialité qu’elle puisse paraître, il nous semble cependant retrouver dans cette déclaration du bon greffier quelque chose comme un écho de la loyale parole de Rubens. Nul mieux que lui, au surplus, n’était à même de juger et de pressentir que Velâzquez était déjà bien près d’atteindre le plus haut degré de perfection dans le rendu de la forme; mais il pensait en même temps, en examinant le tableau des Borrachos, que l’exécution n’est pas tout dans l’art et qu’il y faut joindre encore le choix, l’intérêt et l’élévation du sujet, et là est certainement la raison de son amicale insistance à conseiller au jeune maître de faire un voyage d’études en Italie.
Velâzquez se montra extrêmement sensible à ces excellents avis, car, dès que Rubens eut quitté Madrid, il se prépara lui-même à partir. Le 28 juin 1629, il obtenait du roi l’autorisation nécessaire, et, muni par le comte-duc de nombreuses lettres de recommandation, gratifié en outre par son puissant protecteur d’une somme de deux cents ducats et d'une médaille d’or à l’effigie de Philippe IV, il venait, avec son esclave Pareja, s’embarquer à Barcelone, le 10 août 1629, sur la même galère que don Ambrosio Spinola, le vainqueur de Breda et le héros du tableau des Lances , allant prendre le gouvernement du duché de Milan et diriger le siège de Gasale.
Venise fut la première ville italienne que visita l’artiste ; il y reçut l’hospitalité chez l’ambassadeur d’Espagne.
Depuis la fameuse conspiration de Bedmar contre l’existence de la Sérénissime République, tout Espagnol s’approchant de son territoire devenait immédiatement suspect. Aussi, dès le mois de juillet 1629, le départ de Velâzquez avait-il été signalé aux inquisiteurs d’Etat par l’ambassadeur de Venise à Madrid, qui s’était hâté, dans une dépêche secrète, de prévenir le Conseil du caractère absolument étranger à tout but politique du voyage du peintre de Philippe IV L
Doué, comme il l’était, du sentiment et de l’amour de la couleur, Velâzquez devait naturellement s’éprendre des merveilleux chefs-d’œuvre de l’école vénitienne. Si Titien l’enthousiasme, Véronèse le ravit, et Tintorct l’entraîne. De ce fougueux maître, il copia le Crucifiement et la Cène , et à son retour il fit hommage au roi de cette dernière repro-
1. Armand Baschet a publié dans la Galette des Beaux-Arts, t. Tr, p. 79, la traduction de cette curieuse dépêche de l’ambassadeur vénitien.
duction. Mais ses études furent bientôt interrompues par la guerre occasionnée par la succession du duc de Mantoue. Il quitta Venise et se rendit à Ferrare, où il reçut le meilleur accueil du cardinal-légat Giulio Sachetti.
De Ferrare, il alla à Bologne, où, disent les biographes, il ne jugea pas opportun de s’arrêter, pas même pour y présenter les lettres de créance dont il était muni pour les cardinaux Lodovisi et Spada. Il prit la route de Lorette, visita la Santa Casa , traversa les Apennins et arriva à Rome, où le neveu du pape Urbain VIII, le cardinal Barberini, voulut lui faire donner un logement au Vatican. L’artiste s’excusa de cet honneur et se borna à solliciter son libre accès dans les galeries du palais, ce qui lui fut accordé.
Le temps de son séjour à Rome fut, comme à Venise, employé à étudier et à reproduire quelques célèbres ouvrages des grands maîtres. Velâzquez dessina ou peignit des fragments importants du Jugement dernier , les Prophètes et les Sibylles de Michel-Ange à la chapelle Sixtine, copia Y Ecole d’Athènes , le Parnasse , Y Incendie del Borgo et plusieurs autres compositions de Raphaël.
Grâce à l’intervention du comte de Monterey, alors ambassadeur de Philippe IV auprès du Saint-Siège, Velâzquez obtint de s’établir à la Villa Médicis, encore embellie, à cette époque, par une nombreuse et riche collection de statues antiques. Il y passa deux mois, et y peignit, d’après nature, les deux charmantes et fraîches études de paysage, avec des parties d’architecture, qui figurent aujourd’hui au musée du Prado sous les nos 1 106 et i 107. Bientôt la fièvre vint le chasser du palais du Monte Pincio. Il prit alors une habitation dans le voisinage du palais de l’ambassadeur d’Espagne, qui lui fit prodiguer les soins les plus attentifs, soins auxquels il dut de promptement se rétablir.
Velâzquez resta à Rome toute une année. Indépendamment de ses nombreuses études d’après les maîtres, études dont on ne retrouve malheureusement plus aucun spécimen authentique dans les collections d’Espagne, l’artiste, pendant son séjour dans la Ville Eternelle, peignit son propre portrait, qu’il envoya à son beau-père, et deux compositions importantes destinées au roi : la Forge de Vulcain , que garde le musée du Prado, et la Tunique de Joseph , placée aujourd’hui à l’Escurial.