‹ VelpeauChapitre 10 sur 14 · HE LE · texte numérisé non relu

HE LE

Cette nomination orientait définitivement Velpeau vers la chirurgie et aussitôt le professeur agrégé voulut oublier qu il avait été reçu au concours de médecine :

« Sachez que maintenant mon rôle est d'être chirurgien et accoucheur plus que médecin, c'est-à-dire que je veux couper et trancher. Il ne fut oncques un homme plus déterminé ; j'ampute bras et cuisses, je fais composer les chirurgiens d'hôpitaux depuis que je suis au bureau central, et, hier encore, je vous ai extirpé la plus belle tumeur que vous ayez jamais vu dans le creux de l’aisselle. Dubois, Boyer, Roux et Dupuytren ne sont plus que d2 misérables enfants; ils ont parcouru leur cercle; leur étoile doit nâlir devant les astres

qui S élèvent; et après nous s’il en reste.

Tous ces titres ne suffisaisnt pas à Velpeau et c'est une chaire à la Faculté qu'il va désormais poursuivre avec une volonté qui ne connaîtra vas d'obstacles. Deux ordres d’enseignements surtout rentraient dans ses aptitudes et avaient été pour lui l’objzt d'études spéciales : la chirurgie et les accoxchements. En chirurgie, en dehors de multiples mémoires, il avait publié en 1825, son Traité d'Anatomie chirurgicâle- qui présente pour la première fois, sous. üne forme nouvelle la science anatomiqu2. En 1832, il donne au public ses Nouveaux Eléments de médecine opératoire qui eurent un

grand succès. L'année suivante, il fait paraître un Traité

Las 1

d'Embryclogie qui constituait un rare progrès pour l'époque.

Cest en publiant ces importants travaux que de 1830 à 1834, il descend cinq fois dans l'arène des concours pour disputer une de ces chaires à de redoutables compétiteurs.

La première fois, c'est en mars 1830, pour la chaire de pathologie chirurgicale que Roux occupait depuis 1823. Les principaux concurrents étaient : J. Cloquet, Sanson, Bérard et Bjandin. ]. Cloquet, celui qui avait excité la verve railleuse de Velpeau par ses pratiques d'acupuncture, fut nommé.

« Mon ami, écrit alors Bretonneau au candidat battu, vous l'aviez bien prévu, ils vous ont préféré Jules Hoc juvat, et melli est, non mentiar. Autrement vous étiez aussi à plaindre qu’un jeune dauphin devenu roi de France, qu'un jeune général devenu maréchal avant le temps.

Jules s'était arrêté, on lui a tenu compte de l’antécédent; vous ne vous arrêtez pas, et on vous tiendra compte de l'antécédent; vous ne vous arrêtez pas, et on vous tiendra compte du passé et du présent ». |

En 1831, second concours, pour la chaire de physiolooie : c'est Bérard qui est nommé :

« Vox populi, vox Dei. Vous arriverez trop tard, j'en

conviens, pour vous, pour la science, pour moi, mon cher ».

Velpeau était impatient d'arriver, mais il n'était pas homme à se décourager. Il venait de se marier lorsque le choléra éclata à Paris à la fin de mars 1832. Le fléau avait

déjà parcouru une partie de l'Europe. L'opinion des corps

savants était alors défavorable à la contagion. Bretonneau, au contraire était contagioniste :

« Comment un homme de votre sens, écrit-il à Velpeau le 14 avril 1832, se laisse-t-il imposer l'opinion de ces doctes ‘à courtes vues, qui ont pris à tâche de stratifier les cholériques dans tous les hôpitaux de la capitale avec les autres malades, et qui ont si impertinemment recommandé tant de niaises précautions ?

Velpeau fut convaincu par les raisons de son maître et le cas de Trousseau atteint par le choléra ne fut peut-être pas asns influence sur cette conversion.

Le 30 octobre 1832, Velpeau était élu membre de l’Académie de Médecine au fauteuil laissé vacant par la mort de Bard. Ce qui ne l'empêcha pas d’échouer l'année suivante au concours de pathologie interne. Gerdy fut nommé.

Comme si les échecs redoublaient son ardeur, Velpeau se présenta en mai 1834 au concours de la Clinique d’accouchements. Ses titres étaient des plus sérieux. Mais il avait un redoutable concurrent, Paul Dubois, doué d’un tel mérite, mais que le nom célèbre qu il portait exposait précisément à être contesté. Velpeau, dans la lettre qu'il écrit alors à Bretonneau se livre à des récriminations qui s expliquent par la surexcitation de son esprit au moment des concours :

« M. Orfila a dû voups écrire: je ne sais ce qu’il vous dit, je doute qu'il le sache lui-même. Malgré ses prétentions

à l’impartialité, i] est aussi bien coiffé que possible de P. D.,

et rien n est amusant comme de le voir amplifier tout ce qu'il est permis d'invoquer en faveur de ce candidat, comme de le voir amincir ce qui tend à me mettre en relief. Quoi qu'il

en dise, sa note et son influence sont pour P. D. et contre K

‘moi par conséquent, sovez-en sûr.

M. Duméril est dans une catégorie différente, lui; il m'a dit, il a dit à ceux qui lui en parlent que je mérite cette place infiniment mieux qu'aucun de mes rivaux, que P. D. est un paresseux, un être incapable, qu'il n'aime ni n’estime, etc. Eh bien, c’est cependant à P. D. qu'il donnera sa voix ! ex-

pliquez-moi cela.

Si vous saviez les raisons qu’on m'oppose : je n ai pas un patronage assez puissant; ma position sociale n'est pas encore assez bien assurée; je suis trop peu connu dans le monde comme praticien; je n'ai point de places dans les établissements publics ; ma pratique comme accoucheur dans les hôpitaux n'a pas été suffisamment étendue; je nai point comme P. D. un nom, le nom fameux d'un père, ou l'in-

fluence puissante d'un beau-père à mon appui; et autres ob-

jections de cette force. Quel tripotage ! Qu'est-ce que cela

signifie dans une affaire de pur savoir, dans une chaire théo-

jique ? Encore il s'en faut que tout cet ergotage tombe juste. En compensation, Pelletan défend ma cause avec toute l'ardeur imaginable, ainsi que M. Fouquier. On croit que l’af-

faire se décidera cette semaine. L’aurai-je ? La chose est

douteuse, pourtant quand jy songe... Paul Dubois !... quel professeur, grands dieux ! enfin nous verrons ».

Dès le début la lutte se circonscrivit entre Velpeau et Dubois. Velpeau se surpassa et jamais il n'avait montré dans ses concours précédents plus de verve et de netteté; jamais il n'avait mieux circonscrit le sujet de ses leçons. Mais Dubois étonna ses juges par la solidité de son argumentation, la facilité de son élocution et ses connaissances pratiques qu ii avait acquises dans les cliniques spéciales et à la Maternité. Ce sont ces connaissances pratiques que Velpeau possédait à un degré moindre qui décidèrent la majorité du jury en faveur de Dubois.

Cependant Velpeau ne devait pas tarder à prendre sa revanche. Le concours d'accouchement s'était terminé le 8 mai 1834. Quinze jours après s'ouvrait le concours pour la chaire de clinique chirurgicale, laissée vacante par la mort de Boyer. Velpeau affronta de nouveau la lutte. Lorsque son four arriva de prendre la parole, son entrée dans l’amphithéâtre fut saluée par une triple salve d'applaudissements. Velpeau était encore en face de redoutables compétiteurs contre lesquels il s'était déjà mesuré : Samson, Lisfranc, Blañdin. Samson lui disputa la place de très près et Velpeau ne passa qu'à la stricte majorité. Mais Son succès lui donna d’autant plus de joie qu'il lui avait été chèrement disputé :

« Je suis nommé, mon cher maître, écrit-il à Breton-

neau; ma joie ne peut se peindre, mon cœur n’a jamais rien

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éprouvé de semblable, toutes mes idées se ::nfondent, tout est bouleversé dans mon âme. Je ne puis que vous dire ce mot : demain le calme me permettra de vous écrire en détail ».

À dater du jour où Velpeau fut nommé, sa correspondance avec Bretonneau s espace; les lettres deviennent plus brèves et l'on est de moins en moins renseigné sur la vie de Velpeau qui est de plus en plus traîné en dehors de l'orbite de Eiretonneau. Cependant, il est encore quelques lettres précieuses pour la biographie de Velpeau et la connaissance de ses idées.

En 1843, il est candidat à la place.laissée vacante à l’Institut par la mort de Larrey. Bien entendu, Bretonneau est sollicité d'intervenir :

« fai vu M. Dutrochet, dont j'ai été très content; lui auriez-vous écrit ? Si non, dans l’état où il est, un petit mot de vous me l’octroiera; et M. Duméril ?... Ah ça ! ne riez pas de l’Institut comme vous riez de votre fortune ! D'aucuns me disent que je dois en être, et puisque j ai eu la simplicité de demander, dse faire des visites d'intrigues, il faut bien que vous m 'aidiez. Du reste, ce métier-là est bien ce qu'il y a au monde de plus niais, de plus abrutissant, de plus Déterron di Ù

L'intervention de Bretonneau eut-elle quelque influence ? En tout cas Bretonneau fut élu : « Malgré tout leur ramassis de sottises, m'y voilà ».

En réalité, la lutte avait été dure, car les concurrents

étaient de marque : Civiale, Lallemand, Lisfranc et Ribes. Lallemand surtout, très connu par ses travaux, très poussé par l'école de Montpellier encore très puissante à cette époque, était un antagoniste redoutable. Les travaux de Lisfranc, sa réputation chirurgicale, les mémoires de Ribes, les découvertes de Civiale et les amis que lui valait sa spécialité, conslituaient autant d'éléments qui accroissaient l'incertitude du résultat pour Velpeau. Les premiers tours de scrutin n'ayant pas donné de résultats, |a lutte se circonscrivit entre Velpeau - et le professeur de Montpellier st Velpeau fut élu au scrutin de ballotage par 39 voix contre 26 à Lallemand.

La nouvelle de cette élection, si elle fut une joie, ne fut pas une surprise pour Bretonneau : L'Institut devait un jour ou l’autre vous ouvrir ses portes » écrit le maître de Tours qui fut par contre assez surpris en 1847, quand on pensa à Velpeau pour la pairie. Les évènements de 1848 en anéantissant cette espérance apportèrent à Bretonneau une autre

stupéfaction : celle de voir Trousseau représentant du peuple.

En 1835, Velpeau avait quitté Saint-Antoine pour la Charité. Ses leçons cliniques attirèrent aussitôt un nombreux concours d’auditeurs. Les élèves venaient y recevoir une instruction solide, des enseignements clairs et méthodiques; Ils y trouvaient encore, dit Béclard, un lumineux bon sens et une

manière de parler lente et réfléchie qui gravaient profondé-

fnént les chosés dans l'esprit. Loin de se ralentir, le Succès des premiers jours alla toujours croissant. La réputation de Velpeau s'étendit rapidement et dans le cortège qui, chaque matin l'accompagnait à sa visite il y eut bientôt autant de médecins que d'étudiants. Les sens de lettres ne dédaignaient point de se mêler à cette foule et les Goncourt vinfent à la Charité la documentation de Sœur Pluilomène.

ll fut un des professeurs les plus populaires et Boyer s'en est fait l écho dans un de ses romans sur la vie de carabin : Une Brune, où il trace ce portrait de Velpeau que Sainte-Beuve trouvait d'une « frappante ressemblance » :

« I marchaït à petits pas, dans une attitude raide, comme s’il avait la colonne vertébrale ankylosée. [Il penchaït en avant non pas courbé, mais pour ainsi dire incliné dans son entière longueur, comme un homme de fer qui tombera tout d’une pièce, mais se refuse à plier petit à petit. La tête était ronde, le front large et beau. Le reste du visage assez commun, et presque cerclé dans une haute et quadruple cravate blanche,

n'avait rien de saillant, hors deux gros sourcils buissonneux

et envahissants qu il était obligé de tailler de temps à autre, €*

à cause de leur développement anormal ».

D'une exactitude proverbiale, pendant plus de trente ans, Velpeau ne manqua jamais de venir tous les jours à la même heure, à la Charité, dur pour lui-même et pour les autres, n'acceptant plus ceux de ses élèves qui, sans raison

valable, s'étaient absentés plus de trois fois dans le mois.

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Velpeau avait une passion qui était presque uné monomanie : il aimait les calembours. En regardant ses interlocuteurs, dit Tillaux, il ne songeait qu'au bon mot qu'il allait faire à leurs dépens.

Quelques-uns étaient bons, mais Velpeau aurait compromis la plus belle des causes pour un calembour d'un goût un peu douteux.

Verneuil ne lui pardonna jamais les mots avec lesquels Velpeau saluait son entrée, lorsqu'il venait concourir devant lui. « Ah ! disait Velpeau, voilà ma-rue qui entre ! »

Un‘jour, à l’Académie d’e Médecine, un membre correspondant voulant flatter les illustres auditeurs, les décora du titre pompeux de maréchaux de la science. « Tiens ! dit Velpeau, se penchant vers son voisin, il paraît que je finis comme j'avais commencé ». |

Quelques calembours faits aux dépens de ses clients lui attirèrent des inimitiés. Un malade vint le consulter pour une tumeur; après l'avoir examiné : « Que pensez-vous, Monsieur, du système d’Epicure ? lui dit brusquement Velpeau ». «Il me semble qu'il a du bon, répondit le client ». Velpeau lui fit dans sa tumeur quelques piqûres et voyant le Monsieur protester vivermient : « Je vois bien que vous vantiez lui ditil ».

Il avait des calembours pour à peu près tous les cas,

dit Pierre Boyer; ‘ainsi chaque fois qu'il Ss’agissait d’une

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