‹ Venezia la bellaChapitre 10 sur 42 · II · texte numérisé non relu

II

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— Cette nuit même, nous ne sommes pas sûrs de dormir dans notre lit!

— Vous l'entendez? murmura de son côté l'impitoyable Gaspara.

La séance dès ce moment ne présenta plus que douleur et confusion. Les six conseillers du doge le suivaient en silence, abîmés dans de sinistres pensées. Les présidens de la Quarantie criminelle se consultaient avec les chefs du conseil des Dix, et les trois avogadors, les Sages des ordres, les Sages de terre-ferme, les six Sagesgrands, divisés en groupes, discutaient çà et là. A ce bruit de l'intérieur, on entendait se mêler le bruit du dehors; aux voix des sénateurs, les voix du peuple qui commençait à entourer le palais; puis les cris, les juremens des soldats s'efforçant de repousser les ondes menaçantes de l'émeute. Peu à peu la salle de la conférence se remplit. C'étaient des patriciens qr.i accouraient en armes : les uns attaquant la légalité de l'assemblée, les autres conseillant la reddition de Venise, les autres la résistance; mais toujours le peuple hurlait au dehors.

— Que veulent-ils donc ? demanda le doge. Et Joseph Priuli, Nicole Erizzo, Francesco

Pesaro : — Ils ne veulent pas qu'on les livre

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aux Français. La guerre ! la guerre ! Nous vous jurons qu'ils veulent la guerre!

]\Tais Antonio Capello les interrompit de nouveau : — Oublierez-vous donc toujours ce mystérieux traité de Léoben? Vous aurait-on appris ses clauses infernales ? Venise y est peutr être vendue !

— A qui donc ?

— A l'Autriche ! procurateur Francesco Pesaro, vous qui poussez si énergiquement à la guerre.

— Tant pis pour ceux qui la craignent, Antonio Capello ! tant pis pour ceux qui ne lisent pas mieux dans les événemens politiques, et qui n'en savent pas tirer de plus sages conclusions. Y pensez-vous? les Français s'emparer de Venise pour la livrer à l'Autriche ! Des républicains trahir des républicains au profit de despotes implacables!

— Républicains et despotes , le général Bonaparte s'en inquiète peu. Il poursuit sa vengeance, et ne s'abaisse pas à ces minutieuses distinctions. Venise est perdue, vous dis-je, si elle abandonne le système de temporisation qu'elle a suivi jusqu'ici. Il serait plus sûr encore

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de se soumettre que de tenter une défense inutile. Que le faible n'irrite pas le fort!

Le doge était remonté à son fauteuil. Il conjura l'assemblée de reprendre le calme qui convenait à sa dignité et à l'importance de l'affaire qui lui était soumise ; il rappela enfin aux membres de la conférence que le messager de la flotte attendait leur réponse, et qu'il était nécessaire que le commandant fût instruit des devoirs qu'il aurait à remplir.

La décision de ces défenseurs de Venise porte le signe de la déplorable fluctuation à laquelle ils étaient en proie. On ordonna à l'amiral d'employer la force pour empêcher les Français de continuer leurs travaux ; mais on lui donnait en même temps plein pouvoir pour traiter avec l'ennemi.

— Adieu, Venise! s'écria à la lecture de la dépêche l'hypocrite Pesaro. Adieu, belle Venise ! C'est ta chute que nous avons sanctionnée! C'en est fait de ma patrie : je ne puis la secourir; mais un galant homme trouve une patrie partout. Je partirai demain pour la Suisse!

— Ce bon Pesaro ! cria Gaspara du fond de son corridor.

— Qui a parlé? demanda le procurateur.

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Le silence s'était rétabli. Les sénateurs demeuraient immobiles sur leurs sièges. Le peuple qui se calme comme il s'émeut s'était écoulé triste et morne. On lui avait juré qu'il serait sauvé. D'où pouvait venir cette voix qui avait fait pâlir Pesaro?

— Qui a parlé ? reprit-il pour la seconde fois. A ces mots, un coup de canon retentit dans

le lointain. Antonio Capello s'élança de sa place :

— C'est la France ! procurateur Pesaro.

Les Sages se levèrent avec terreur et se précipitèrent vers la porte. Le doge tomba sans force sur son fauteuil. Venezia elle-même, échappée des mains de Gaspara , s'élança parmi cette foule de patriciens interdits-

— Que faites-vous? Et Venise! Venise!

— Il n'y a plus de Venise! répondit tristement Capello , pensant peut-être répondre à im de ses collègues. Ecoutez , écoutez le canon !

Venezia chancela. Domenico, qui n'avait pas tardé à la reconnaître, s'approcha et la reçut dans ses bras, pâle et inanimée. Quand il l'eut déposée dans une des salles voisines, et qu'elle fut un peu remise de son trouble :

— Signora , lui dit-il, je regrette de vous ap-

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porter une nouvelle aussi triste, aussi cruelle pour votre cœur

— N'achevez pas, n'achevez pas, par pitié! dit la jeune femme en cherchant de la main à éloigner ces paroles menaçantes; vous briseriez raa pauvre âme. O Venise ! Venise ! quoi, morte! morte pour toujours! Et Frédéric choisit ce moment pour m'abandouner?...

— Signora , reprit l'inquisiteur , vous n'y devez plus penser. Il est parti cette nuit même pour ne plus revenir.

Venezia n'ajouta pas une seule parole, elle s'évanouit pour la seconde fois. Rodolphe en eut pitié tant ce fut un bruit atroce que celui de ce beau corps tombant à terre sans force et sans vie.

— Pas d'attendrissement , dit l'inquisiteur d'état avec son calme habituel, profitons de sa faiblesse pour la faire transporter chez elle. Maintenant, Rodolphe, votre rôle commence! Secondez-moi, et désormais le mariage de votre frère et de Wilhelmine est assuré.

XXÎX.

Une lettre îre rccommaiiïiation.

Si tu leuoiumences ton «Tncien métier, ta te trouveras encore une fois dans un parc epclos de murs , à la nuit , et alors aucane protection ne pourrait le sauver des galères.

De Balzac , Le Médecin de Campagne.

Ij'inquisiteur Domenico se présenta le lendemain matin au bâtiment des Prisons-Neuves^ ninsi appelées, quoiqu'elles datent du dogat de Pascal Cicogna, c'est-à-dire de l'année 1589. C'est ce lourd et solide édifice, construit en

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marbre d'Istrie, sur le quai des Esclavons, et qui communique au palais ducal par le pont des Soupirs. Vous apercevez d'ici son dos voûté, sa face écrasée et honteuse, qui tranchent si singulièrement sur les belles dentelles du palais des doges.

La porte massive des Prisons-Neuves se referma respectueusement sur l'inquisiteur, et l'un des sbires de service s'empressa, le bonnet à la main, de conduire l'excellence vers un cachot qu'elle daigna elle-même indiquer.

Dès que la porte en fut ouverte, Domenico renvoya son guide , et il se trouva en téte-à-tête avec un singulier personnage.

C'était un homme de trente-cinq ans environ, dont la physionomie ouverte et presque distinguée, contrastait d'une façon cruelle avec le misérable accoutrement dans lequel il se trouvait. Ses habits, taillés à la dernière mode et du drap le plus fin, étaient couverts de taches et tout souillés de boue. Son jabot, de dentelle d'Angleterre, pendait sur sa chemise déplissée et y tenait à peine encore par un fil, tandis que ses cheveux, qui gardaient quelques traces de frisure et d'huiles aromatiques, étaient jonchés de brins de paille. Il semblait

UNE LETTRE DE RECOMMANDATION. l'^'J

que la misère et la dégradation fussent venu fondre tout à coup sur cet élégant cavalier et le saisir au collet encore tout embaumé des parfums d'un boudoir. Ses traits portaient l'empreinte de la fatigue et de l'abattement; mais on pouvait distinguer que c'était plutôt la débauche que le travail qui avait imprimé ces traces de souffrance sur ce front légèrement tinté de jaune et vieilli avant l'âge.

Notre homme était assis nonchalamment sur une botte de paille, balançant par manière de contenance sa jambe gauche appuyée sur sa jambe droite, et il se curait les dents avec une allumette après avoir mangé une jatte de soupe aux haricots, laquelle reposait modestement à ses pieds. A côté de la jatte.de bois, plusieurs jeux de cartes étaient répandus par terre, et servaient probablement de texte aux méditations du gentilhomme.

Quand il vit entrer l'inquisiteur, il lui fit un gracieux salut de la tète, accompagné d'un sourire, et avec toute l'urbanité qui le caractérisait, il invita son hôte à vouloir bien prendre place sur la botte de paille qui figurait le divan de ce salon de nouvelle espèce.

Domenico refusa sèchement, et il commença

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par apprendre au prisonnier son nom et ses qualités, tout en lui faisant bien remarquer qu'il ne venait pas auprès de lui chargé d'une mission légale, mais tout simplement en visiteur et en ami pour s'informer de l'état de sa santé.

— Excellence, dit le gentilhomme en secouant du revers de sa main sale un peu de tabac tombé sur les débris de son jabot de point, permettez-moi d'abord d'insister pour que vous preniez un siège. Je ne souffrirai pas que vous restiez debout, et moi-même je vous jure ma foi de gentilhomme que je ne reprendrai ma place que lorsque vous m'aurez fait l'honneur de vous mettre à votre aise.

En disant ces mots il se leva et poussa l'une des extrémités de sa botte de paille entre les jambes de l'inquisiteur, qui , ébranlé du choc , se laissa tomber, et se trouva tout d'un coup, à sa grande surprise, à cheval sur la botte de paille en face de son cérémonieux interlocuteur. Puis, tirant de sa poche un portefeuille doublé de satin bleu de ciel, qui avait quelque peu changé de couleur et commençait alors à tirer sur le vert orangé , le prisonnier lui présenta délicatement, du bout des doigts, une

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