‹ Venezia la bellaChapitre 9 sur 42 · SEMPRE. I · texte numérisé non relu

SEMPRE. I

La prisonnière inclina la tête comme pour certifier la vérité des paroles qu'elle entendait.

— Oui, reprit la sorcière, et sa voix devint plus haute et plus mordante; mais, par malheur (vous l'avez sans doute oublié) que la ville meure, et la fille mourra!

Venezia bondit sur son siège , et se leva su-^ bitement.

— Qui êtes - vous , pour me jeter d'aussi cruelles paroles? dit-elle en arrêtant ses yeux égarés sur ce bizarre interprète du destin. Vos cartes, reprit-elle plus doucement, vos cartes plaisantent, je suppose. Le roi de carreau ou le valet de cœur seraient-ils en effet aussi terribles qu'on le raconte parmi vous autres gens du peuple? Voyez, ma belle, s'ils ne veulent pas se montrer plus galans qu'ils sont devins; car dans leurs prophéties, je vois, ce me semble, plutôt ce qui est arrivé que ce qui arrivera. Tous les gondoliers de Venise savent par cœur cette légende.

La tireuse de cartes dut frissonner sous son voile, mais elle n'en laissa rien paraître; car elle reprit d'une voix aussi ferme qu'auparavant :

•^- Que la ville meure, et la fille mourra!

— Mais, interrompit de nouveau Venezia en se penchant à la fenêtre, il ne me paraît pas ce soir que la ville soit en mauvais état de santé.

— Elle agonise, reprit la sorcière avec véhémence; elle agonise, la ville que vous regardez et que vous dites en si bonne santé! N'y a-t-il donc que les maux visibles? Le poison qui tue ne s'aperçoit point, signora; la jeune fille qui échange des bagues à l'autel au milieu d'un nuage d'encens, quand elle pense recevoir l'anneau d'un époux, reçoit souvent celui de la mort. Regardez maintenant, regardez mieux, et vous verrez peut-être que cette ville n'est pas aussi florissante que vous la fait le miroir trompeur de votre imagination. Vous n'apercevez pas dans ses flancs le poison qu'on y a versé! C'est demain, demain, sur son cadavre, que vous en reconnaîtrez le passage !

Venezia, le front abattu vers la terre, se débattait vainement contre ses terreurs. Cette voix, qui ne se déguisait plus, l'agitait de mille affreux soupçons; cette voix qui semblait ne pas rencontrer pour la première fois les fibres encore saignantes de son cœur. Les deux femmes étaient là, face à face, et s'observaient en si-

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lence. On eût dit que les regards de la tireuse de cartes, qui étincelaient sous son voile, avaient le pouvoir de fasciner sa victime, tant on voyait de surprise, de confusion, de peur et d'immobilité dans les beaux yeux de la signora.

— Continuez , murmura-t-elle après cet affreux repos qu'elles avaient pris, semblables à deux ennemies fatiguées de lutter corps à corps.

Et la sorcière reprit :

— Que la ville meure, et la fille mourra! Belle signora, prenez garde à vous, si vous êtes vraiment la femme de cette légende ! Si vous la connaissez, dites-lui de chasser de son cœur toutes ces vilaines pensées d'orgueil qu'elle paiera un jour avec des pleurs de sang. Si elle s'abandonne à la joie, qu'elle chasse la joie au plus vite , et qu'elle se voile d'ombre et de tristesse comme fait Venise à cette heure. Et que ses yeux versent des larmes sur elle-même et sur sa sœur , cette sœur de pierre qui doit s'endormir avec elle dans la mort. Elles ont marché du même pas dans im chemin semé des fleurs les plus odorantes et les plus belles. Qu'elles se donnent la main pour ouvrir ensemble une autre voie , celle où il plaît au ciel

de les précipiter! Car, à l'instant où je vous parle, madame, Venise s'écroule! Les sénateurs se rassemblent et se disputent sa dépouille , comme de mauvais fils la dépouille d'une mère. De ces loyaux défenseurs , les uns sont vendus aux Français; les autres, inspirés par le procurateur Francesco Pesaro, trahissent la république au profit de l'Autriche; les autres, dévoués à la peur, favorisent le mal sans essayer le bien. Cette nuit, qui vous semble si calme, cette nuit les Français nous attaqueront peutêtre. Peut-être tout à l'heure entendrez- vous gronder leur canon.

— Grand Dieu ! s'écria Venezia ; taisez-vous , femme abominable!...

— - Mais que vous importe à vous la chute des empires? reprit sans se troubler la sorcière. Vous en avez assez de pleurer sur vos propres malheurs. Votre amant, celui à qui vous avez tout sacrifié , eh bien ! il vous trahit. Cette nuit même il a quitté Venise. Mais que vous importe encore? Tous les jours, les plus belles et les plus sincères passions ne sont-elles pas abusées? Tous les jours ne jure-t-on pas à une femme ime éternelle adoration , et le lendemain on la délaisse? Ainsi a fait l'ingrat!

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— Qui donc, s'écria la jeune femme, qui donc calomniez-vous?

Et elle se tenait debout, le corps en avant, les mains tendues, prête à arracher le masque de la magicienne sous lequel elle l'entendait rire. La tireuse de cartes s'était levée en même temps.

— Je n'ai pas l'habitude de calomnier, répondit-elle avec un sang-froid railleur.

— Eh bien ! non, vous n'avez jamais calomnié; mais de qui parlez-vous, dites! dites! si vous êtes une femme et une chrétienne?

— Je parle de Frédéric Ermer.

— Eh bien ! sorcière, vous mentez! s'écria la jeune femme en cherchant à cacher le coup terrible que son ennemie venait de lui porter.

— Oui, il est parti , parti pour toujours, répéta la magicienne. Une gondole l'a emporté loin d'ici dans les bras de sa fiancée , de la mère de son enfant.

— Malheureuse femme ! interrompit Venezia. A la haine que vous me portez, je ne puis méconnaître Gaspara. Mais le piège est trop grossier et vos paroles sont trop viles et trop méprisables pour que je m'y arrête un instant.

. — Eh bien, oui , je suis Gaspara, dit la ma-

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gicieniie en rejetant son capuchon sur ses épaules. Tu mens quand tu dis que tu ne me crois pas. Je vois d'ici ton cœur bondir dans ta poitrine et les larmes sont près de te suffoquer. Là, ma belle, ne vous évanouissez pas; nous avons à causer. Je vous apporte pitié pour pitié, et je viens vous rendre à mon tour l'or et les avis que vous laissâtes tomber autrefois du haut de votre insolente vertu. Donner du pied, ce n'est pas donner. Oui, je suis Gaspara, la misérable Gaspara , dont on vendait les meubles un beau jour dans la rue de la Merceria; et vous, vous êtes l'opulente Venezia. Vous êtes bien en vérité la jeune fille de la légende, et déjà la légende s'accomplit. Vous voilà triste et délaissée, et Venise expie comme vous les crimes de son orgueil! Tombées toutes deux ensemble ! Eclipsés sous le même nuage , ces deux astres qui luisaient d'une splendeur égale! Ton amant t'abandonne, et son sénat la trahit. Allons, dites adieu aux fêtes, aux bals, aux sérénades, jeune fille et grande ville! Vous avez épuisé la prospérité dans sa fleur! Désormais vous ne connaîtrez plus d'autre poésie que celle de la pauvre Gaspara. L'illusion s'est envolée au ciel. Voyons de quel cœur tu vas accepter la

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réalité et ses rudes chances. Sache d'avance que Gaspara survit à la répuhlique. C'est Gaspara qui t'invite à venir contempler les dernières convulsions de Venise. Écoute! n'entendstu pas des plaintes de ce côté? Ici, près de toi, sous tes yeux, Venise expire. Viens, Venezia, viens !

Et lui saisissant le hras, elle l'entraîna par un obscur corridor, puis, soulevant une tapisserie:

— Ecoute , lui dit-elle.

Quarante-trois sénateurs étaient réunis en as-^ semblée nocturne. Au mouvement des séances ordinaires avait succédé un calme effrayant. Ils ye regardaient les uns les autres dans le visage; ils poussaient de profonds soupirs qui s'élevaient au dessus de l'assemblée comme le bruit grondant d'une ternpéte qui se prépare. L'heure avancée de la nuit, les clartés vacillantes des lampes de cuivre , les couleurs sombres des vêtemens, la peur empreinte sur ces fronts de vieillards , donnaient à cette réunion un air solennel et prédestiné.

Le doge avait abandonné son fauteuil ; il er« rait dans la salle, hagard, en désordre, semblable au fantôme de sa ville.

— Eh bien! dit Gaspara, la ville meurt-elle?

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— Elle meurt, répondit la jeune femme.

Et puis le doge prit la parole :

— Le grand conseil , messieurs , attend que chacun de vous propose ce qu'il croira le plus nécessaire au salut de la république.

Malgré les inutiles efforts qu'il faisait pour cacher son émotion, chacune des paroles du vieux doge tomba comme une larme au milieu de ce lugubre silence. D'abord nul ne répondit.

Enfin le procurateur Francesco Pesaro s'étant levé :

— Il faut nous défendre, s'écria-t-il, et ne pas délibérer dans ce morne découragement. Cette affaire est la nôtre. Pourquoi convoquer le grand conseil? pourquoi perdre le temps en de vains pourparlers? Attendez-vous que les baïonnettes françaises soient venues vous surprendre au milieu de vos assemblées? Ignorezvous qu'ils sont déjà sur le bord de nos lagunes? Ne délibérons plus ! Combattons ! à moins que vous ne préfériez aller tendre la gorge aux bourreaux.

Venezia poussa un soupir que la cruelle Gaspara étouffa par ces mots prononcés à voix basse :

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— J'en suis fâchée pour vous , ma petite , mais ces magnifiques phrases du procurateur Pesaro n'empêchent pas qu'il n'aime et ne serve l'Autriche. Silence! Voici un messager de la flotte qui entre dans la salle du conseil. Ecoutez, le doge ouvre sa dépêche.

— Plus d'espoir, dit le doge après avoir par- , couru la dépêche du messager; le commandant

de la flottille nous mande que les Français ont commencé à établir des ouvrages dans les marais qui touchent les lagunes.

— Et pourquoi n'y aurait-il plus d'espoir? demanda Joseph Priuli. Le commandant de la flotte n'a-t-il pas sous ses ordres des soldats et des canons? Et nos boulets aussi reculent-ils devant les Français?

Antonio Capello l'interrompit :

— Et le traité de Léoben ?

— Il a raison, s'écrièrent à la fois Pietro Dona et Carlo Ruzzini ; les clauses du traité de Léoben ne sont pas connues. Rendons-nous , et Venise sera sauvée.

— Dites qu'elle serait esclave ! s'écria le doge. Puis il continua en froissant entre ses doigts la lettre du commandant de la flotte.

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