‹ Venezia la bellaChapitre 11 sur 42 · UNE LETTRE DE RECOBIMANDATIOIV · texte numérisé non relu

UNE LETTRE DE RECOBIMANDATIOIV

lettre cachetée d'un large cachet portant des armoiries et empreint sur une cire rouge parfumée.

Domenico ouvrit la lettre.

— C'est, dit-il après y avoir jeté les yeux, une recommandation du comte d'Ehrien. Soyez assuré, monsieur, que j'y ferai droit autant qu'il me sera possible. Si vous voulez me seconder, j'essaierai à employer mon influence pour vous faire sortir de prison.

— Je vous rends mille grâces, monsieur l'inquisiteur, pour la bonne volonté que vous me témoignez. Il doit vous sembler quelque peu extraordinaire de voir un gentilhomme comme moi dans un pareil lieu, et surtout de recevoir ici, des mains d'un prisonnier, une lettre de recommandation, revêtue d'une signature aussi recommandable que celle du jeune comte d'Ehrien, mon ex-major. Vous saurez, excellence, que je m'appelle Ottocar, et que j'ai servi sous les ordres du comte. Depuis qu'une intrigue m'a fait casser de mon grade à la tète de mon régiment, je rends au comte, par la connaissance que j'ai du monde et des affaires, tous les petits services dont un jeune homme peut avoir besoin. Mes ennemis m'ont accusé

l4o VENEZIA LA BELLA.

de toutes sortes de vilaines actions, dont il ne faut pas croire un mot. Dieu sait si je suis, comme ils le prétendent, un spadassin qui tue le monde pour de l'argent, ou si l'on m'a jamais vu me mêler dans les écritures que la justice réprouve, ou si encore, ainsi qu'on a osé le dire, je fais l'amour pour le compte des autres. Ce sont des médisances dont je ne prendrai pas même la peine de me laver. Quant aux motifs qui m'ont conduit dans les prisons de la sérénissime république, les voici : Il y a quinze jours à peu près que je quittai Florence. Je m'arrêtai à Padoue, où la société, comme vous le savez, est brillante, aimable, luxueuse et joueuse à l'excès. J'ai la mauvaise habitude de me laisser aller aux cartes, de passer, quand je m'y mets, les jours et les nuits à une table de jeu. J'ai en outre la manie de presque toujours gagner. J'eus donc le malheur de ruiner deux jeunes étourdis de la ville, qui se fâchèrent tout rouges, et prétendirent que ma bonne fortune leur était suspecte, que mes cartes étaient falsifiées, enfin mille affreuses choses qu'un gentilhomme ne peut entendre sans que la colère lui monte au visage. Je demandai satisfaction à mes deux étourneaux , et je les tuai. C'est encore la suite

UNE LF.TTRF, DE RECOMMAJV DATION. l4l

(l'une habitude. IMais la police se fâcha, et au moment où j'allais quitter la ville^un peloton de sbires cerna ma maison , et leur chef m'exhiba une nouvelle pièce à ma charge. C'était une lettre de change que j'avais reçue en paie-, ment, et sur laquelle les endosseurs ne voulurent pas reconnaître leurs signatures, prétendant que c'était moi qui les avais simulées. Je n'eus pas le temps de proposer à mes calomniateurs la réparation que j'avais donnée aux deux fils de famille, dont je vous parlais tout à l'heure, lesquels moururent dans la journée, et, pour toutes ces bagatelles, me voici dans les prisons de Venise, sous le poids des plus injustes calomnies, attendant mon sort et dépouillé de 'mon argent et de tous mes effets. Tel est, excellence, le tableau sincère des inconvéniens que j'ai eu à subir depuis mon arrivée sur les terres de la république, et c'est maintenant de votre seule bienveillance que j'attends la justice, qui m'est due, et la liberté, après laquelle je soupire.

En achevant ces paroles, le gentilhomme salua respectueusement, puis il reprit sa première attitude, croisa les jambes, porta haut la tête, et se cura de nouveau les dents avec

i/i2 VEIYEZIA LA. BELLA.

son allumette. Puis il prit gravement une prise de tabac dans une boîte d'or, et secoua de nouveau la dentelle de son jabot.

L'inquisiteur prit la parole :

— Votre position est grave, monsieur; les familles que vous avez offensées jouissent ici d'une grande influence, et vous connaissez la sévérité de nos juges. Je vous avoue franchement qu'à moins id'un miracle, vous courez risque d'être étranglé cette nuit dans votre prison , à moins qu'il ne paraisse plus convenable de vous envoyer au fond du canal Orfan o.

L'inquisiteur jeta ces mots à demi-voix avec mi air de doute et d'indifférence, tout en prenant du bout des doigts un peu de 'tabac dans la boîte que lui tendait gravement le gentilhomme. Celui-ci se leva aussitôt dans le plus grand effroi.

— Que dites-vous, ^monsieur? serait-il vrai ? Un homme comme moi traité ainsi sans façon ? Mais c'est une horreur, monsieur, contre laquelle réclament toutes les lois de l'honneur et de la justice. Je suis innocent, monsieur! je suis un homme vertueux : ma réputation est sans tache, et jamais

Page 1