INTER POCULA
— Je ne vous comprends pas, dit Rodolphe en pâlissant.
— Écoutez, Rodolphe, vous aimez votre frère ?
— Je l'aime plus que moi-même, monsieur, avant et plus que tout au monde.
— Eh bien , si vous mettez de côté les sots scrupules, si vous vous livrez en aveugle à mes conseils, tout sera fini.
— J'en prends ici l'engagement à la face du ciel et sur mon honneur, quoi qu'il puisse arriver.
— Eh bien, si c'était vous, Rodolphe, qui dussiez faire oublier l'absence de Frédéric?
— Moi! balbutia le jeune homme dont les lèvres blanchirent au point qu'il parut près de s'évanouir. Vous voulez que ce soit moi?
— Je ne dis pas cela, interrompit Domenico avec un sourire. Mais, voyez, lisez cette lettre.
En disant ces mots il lui jeta tout ouverte la lettre de l'intéressant calligraphe des Prisons- Neuves.
Rodolphe, après avoir lu, regardait fixement l'inquisiteur, et il ne pouvait prononcer une parole tant son étonnement était profond.
— Ne cherchez pas à savoir, s'écria le vieil-
l54 VENEZIA LA. BELLA.
lard, comment cette lettre a été écrite ni pourquoi elle se trouve en mes mains. Vous allez prendre cette clef, pénétrer chez Venezia, lui remettre ce papier, je n'exige pas de vous autre chose aujourd'hui. Mais j'ai votre serment. Obéissez.
L'inquisiteur se leva de sa place. Rodolphe l'imita machinalement, car les fumées du vin qui lui obscurcissaient la vue , et la surprise où l'avait plongé tout ce qu'il venait de voir et d'entendre le rendaient semblable à ces malades dont le corps agit et marche tandis que leur esprit reste enveloppé dans les ténèbres du sommeil. Domenico lui mit un flambeau dans la main et le conduisit jusqu'à une petite porte drapée, qu'il ouvrit avec les plus grandes précautions.
Quand Rodolphe fut entré, le vieillard referma doucement la porte, dont il eut soin de prendre la clef, et l'on entendit sur les tapis du corridor, au milieu de l'obscurité, le craquement inégal de ses pas , puis un rire aigu et sifflant qui s'éteignit bientôt dans le silence de la nuit.
XXXÏ.
€l]afun son tour.
— Et la jenne fille l'aiine-t-elle?
— On dit qae oui.
YiCTOR Hdgo , Lucrèce liorgia.
Cependatnt Frédéric Ermer et Timotéo, emportés par trois vigoureux chevaux de poste sur la route de Fusine à Florence , eurent bientôt traversé Ferrare et Bologne sans s'arrêter un instant aux choses merveilleuses que ren-
VEWEZIA LA BELLA.
ferment ces deux belles cités. A peine le jeune homme aurait-il pu dire le nom des pays qu'il avait si rapidement parcourus, tant son abattement avait été profond , et son âme remplie de vagues et sombres pensées qu'il n'osait chercher lui-même à éclaircir.En effet, placé entre l'honneur et la passion , sollicité des deux parts par une voix impérieuse et sacrée , il n'osait entrevoir quelle serait l'issue de ce combat; mais, comme il arrive souvent aux gens de demirésolution , il se jetait au devant du danger sans réflexion et pour en finir, préférant un éclat à cette incertitude qui le faisait mourir à petit feu.
Il avait quitté Venise ainsi , sans projet bien arrêté, se confiant au hasard, et déjà depuis deux jours il se trouvait au milieu de la famille de M. de Neudorf, n'osant toutefois provoquer la moindre explication sur sa conduite passée ni sur les motifs qui l'amenaient à Florence.
Le baron et sa fille gardaient de leur côté un silence grave et composé qui n'était interrompu que par les propos habituels de politesse dont le jeune comte d'Ehrlen faisait à lui seul presque tous les frais.
CHACUN SON TOUR. l^J
Ces personnages semblaients'observ.er comme autant d'ennemis en présence; les conversations les plus insignifiantes étaient échangées entre eux semblables à des notes diplomatiques qui cachent sous des paroles amicales une hostilité flagrante ou quelque mouvement stratégique.
A voir le calme solennel de M. de Neudorf, on eût pu deviner qu'il se reposait entièrement de la réussite de ses projets sur quelque secret auxiliaire; car la présence de Frédéric, loin de l'irriter ou de gêner en rien la susceptibilité paternelle du vieillard, paraissait au contraire lui donner de l'assurance, et. le faisait ressembler à ces chefs d'armée qui cherchent à tem-' poriser avec leur ennemi pendant que la victoire se décide d'un autre côté.
Wilhelmine, moins tranquille que son père, portait cependant sur son visage l'expression de la résignation la plus absolue. Son teint pâli, ses beaux yeux bleus légèrement voilés et quelques soupirs qui soulevaient de temps en temps la gaze de son corsage , révélaient seuls la pré-^ sence d'une douleur réelle et profonde derrière ce faux-semblant d'apathie et d'indifférence.
Elle affectait mémo de sourire lorsque le
jeune comte lui adressait quelque galanterie un peu spirituelle au milieu de la grêle de fades complimens dont il l'accablait en revanche du matin au soir, et si la figure triste et abattue de Frédéric venait à passer à ce moment, ce sourire prenait tout à coup les symptômes d'une gaieté folle et d'une parfaite sérénité d'esprit.
La présence de Frédéric suffisait pour faire acceptera la jeune femme tous les plaisirs qu'on pouvait lui proposer; tantôt c'était une promenade à cheval aux Caséines ou àPoggio-à-Cajano, tantôt une visite à la galerie de peinture du palais Pitti, tantôt encore une loge à la Pergola ou au théâtre del Cocomero.
Frédéric n'offrait jamais de conduire Wilhelmine, et le comte d'Ehrlen, au contraire, était toujours de la partie. C'était lui que M. de Neudorf chargeait d'accompagner sa fille dans ses visites, dans ses promenades, au théâtre, et jusqu'à l'église, où il s'était fait un devoir depuis quelque temps de ne pas manquer la grand'messe du dimanche parce que Wilhelmine y assistait avec une ponctuelle régularité.
C'était lui qui portait so.us son bras le livre d'Heures relié en maroquin rouge : c'était lui