‹ Venezia la bellaChapitre 18 sur 42 · CHACUN SON TOUR · texte numérisé non relu

CHACUN SON TOUR

— Non ! jamais! Je ne puis plus l'aimer ! Les regards du jeune homme se tendirent

vers le ciel et sa main serra doucement la main de sa cousine.

Au même instant la porte du salon s'ouvrit brusquement , et Frédéric entra suivi de Timotéo.

Wilhelmine avait peine à cacher le trouble extrême qui l'agitait.

Frédéric était pâle, et ses yeux brillaient d'un feu sombre et inaccoutumé.

— Dieu veuille qu'il n'ait rien entendu! murmura tout bas Wilhelmine à l'oreille du comte.

Après quelques paroles échangées , chacun se retira dans son appartement; Frédéric prit un flambleau pour accompagner Wilhelmine. La fille du baron ne put s'empêcher de remarquer que le flambeau tremblait dans la main de Frédéric, et quand celui-ci prit congé d'elle, il y avait dans le son de sa voix quelque chose de sombre et de menaçant.

XXXTI.

JFiancailUs ï>f timotfo.

Lorsque Frédéric rentra dans le salon, le comte d'Ehrlen en était sorti. Le lieutenant, resté seul , était allé s'appuyer sur le balcon qui dominait le quai de l'Arno, et il parcourait de l'œil les dalles désertes de cette promenade ^

si populeuse durant les belles heures de la journée. Minuit venait de sonnera Santa-Maria- Novella, l'église aux grandes peintures que Micliel-Ange appelait son épouse. Frédéric s'approcha de Timotéo.

— Je vous l'avais bien dit, mon ami, on me joue dans cette maison , et il ne se passera pas un long temps sans que je demande raison à ce comte d'Ehrlen des airs de supériorité qu'il se donne en ma présence. Et Wilheimine, qui se fait un jeu de me braver, a déjà trop écouté ses insolentes prétentions. Il faut que cela finisse. Je ne souffrirai pas qu'il puisse se glorifier du plus léger succès auprès d'une femme qui dût être la mienne.

■ — A la bonne heure, fit Timotéo frappant de la main sur la rampe du balcon, à la bonne heure, monsieur Ermer, je vous vois avec plaisir revenir à ce projet de mariage qui tient tant au cœur de votre famille. Hâtez-vous de profiter de cette bonne idée que le ciel vous envoie, et que demain, sans plus tarder, je puisse boire une bouteille de vin d'Orvieto à la santé des nouveaux époux.

— Vous vous trompez, Timotéo; moins que jamais je suis disposé à renoncer à ma mai-

FIANÇAILLES DE TIMOTÉO. ïj3

tresse. Venezia! ce n'est pas moi qui trahirais ainsi la foi que je t'ai jurée! Bientôt, j'espère, nous nous reverrons !

— Par tous les diables! monsieur Frédéric, je ne comprends rien à vos discours. Que veulent dire alors ces menaces et ces retours de jalousie pour une jeune fille que vous voulez abandonner?

— Croyez-vous, Ti m otéo, qu'on puisse jamais oublier une aussi tendre affection et se voir enlever une amitié à laquelle se rattache tout le bonheur d'une première existence? Sans doute, j'aime Venezia de toute mon âme, et quel que soit Hon sort, je veux le partager; mais le: cœur de Wilhelmine doit-il appartenir à un autre ? Le premier venu a-t-il le droit de me le ravir ? Elle-même peut-elle en disposer?

Le lieutenant partit d'un éclat de rire.

— Allons, décidément, vous voici convaincu d'avoir deux amours en tété,: et, ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'ils sont escortés de toute la kyrielle de folies qui constituent deux véritables passions.; Oh ! laissez-moi vous admirer! Que ne vivons-nous dans le pays des Turcs? Si j'étais à votre place, je brouillerais les noms de mes maîtresses dans un chapeau et je tirerais

au sort pour savoir laquelle des deux serait ma femme. Mais j'épouserais pour en finir ; car au bout du compte, cela n'engage à rien.

Frédéric secoua la tête en signe d'incrédulité.

— Quant à moi , reprit paisiblement le lieutenant, je suis si convaincu de l'excellence du mariage et de la parfaite liberté qu'il laisse à ceux qui savent le comprendre, que je n'hésiterais pas, sur mon honneur, à épouser le diable en personne , s'il se présentait.

— Venezia ! Wilhelmine ! soupira Frédéric ; Dieu m'est témoin que je donnerais ma vie pour vous ! Oui, toutes deux vous avez droit à déchirer mon pauvre cœur ! toutes deux il vous confond dans le sentiment qu'il vous a voué !

Le lieutenant ouvrait la bouche pour répondre à cette bizarre invocation lorsque le froissement de deux épées lui fit tourner la tète *V«rs le quai de l'Arno, d'où partirent bientôt des cris de femme, étouffés par des voix d'hommes.

— Les lâches ! s'écria Frédéric ; trois contre un! ne les voyez-vous pas? Courage! Il fait bonne contenance, mais il succombera sous le nombre.

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— Au secours ! au secours ! criait de nouveau la voix de femme.

Frédéric et Timotéo s'élancèrerttd'uf» même mouvement vers la porte de la rue , et ils parurent bientôt sur le quai de l'Arno, armés chacun d'un sabre qu'ils faisaient briller au dessus de leur tête, éclairés seulement par un rayon de lune et par le reflet blafard que projetaitla lampe d'une madone scellée dans le mur.

C'était plutôt un guet-apens qu'un combat en forme, car trois ou quatre hommes armés d'épées et de bâtons attaquaient de tous côtés, avec d'atroces injures et des cris de rage , lui sous-officier du Grand-Duc, qui, le sabre au poing, se défendait de son mieux, comme un homme qui défend sa vie. Quoique déjà blessé et perdant du sang, ce brave homme acculé dans l'angle du mur cherchait à préserver des atteintes de ses adversaires une jeune femme toute pâle et échevelée qui le tenait embrassé par le milieu du corps.

Les cris que poussait cette malheureuse redonblaient la fureur des assaillans , et déjà plusieurs coups lui avaient été portés; mais l'arme ou le corps du sergent avaient toujours paré à propos.

Ï7^ .U.Vl'^ENEZrA LA BELLA.

Au moment où Frédéric et Timotéo se présentèrent, cette troupe d'assassins se dispersa comme une volée d'oiseaux, et le soldat tomba Jourdement par terre avec un jurement de malédiction, entraînant dans sa chute la jeune femme qui se releva toute sanglante, a^, tiih

Et l'un des meurtriers prononça bien distinctement ces mots en s'échappant :

— Son affaire est faite! il ne reviendra pas de celui-là !

Sans perdre de temps à poursuivre ces misérables qui étaient déjà hors de portée, Frédéric souleva le blessé dans ses bras, et il l'assit sur le seuil d'iine maison, cherchant à étancher le sang- qui ;sortait à flots de sa poitrine. -^'^"M

, "TÎ parvint à bander la plaie avec son mouchoir pendant que son compagnon s'occupait â calnîer le désespoir de la jeune femme; et, chargeant sur son dos le malheureux blessé, îl le porta de la sorte jusqu'à la chambre de lunoteo. ,, . .

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:- Qn le coucha sur un ]it en attendant l'arri- ^éç d'un^çhirurg^ien qu'on avajjt^enyojq.tjher-r

Le blessé revint à lui ; il ouvrit les-j^eux ai^

FIANÇAILLES DE TIMOTl-O. I yy

moment où l'on donnait l'ordre d'aller chercher le médecin.

Alors, rassemblant ses forces, il murmura d'une voix sifflante et qui indiquait la gravité de sa blessure :

— Inutile! mon brave, c'est fini... je manque à l'appel. Je n'ai plus besoin que d'une messe...

pour faire plaisir à Marianne qui aime la

musique et l'eau bénite. Il faut rayer des

contrôles le sergent Mocetto,... né à Zara en Esclavonie. De profundis !

— Oh! non, tu ne mourras pas! s'écria la jeune femme en s'arracbant les cheveux; tu vivras pour Marianne! Marianne ne veut pas que tu meures !

Et elle essaya de se précipiter vers le moribond en lui tendant les bras ; mais Timoteo la força de se contenir, et, approchant une lumière du visage de son hôte :

— Mocetto, soupira-t-ii d'une voix légèrement émue, mon compatriote! mon vieux compagnon d'armes sur les galères de la république de Venise! est-ce que tu ne me reconnais pas?

Le sergent tourna les yeux de son côté, puis sa tète retomba péniblement sur l'oreiller.

— Parbleu! c'est bien toi, Timotéo. Celui

qui t'a coupé un bras n'était qu'un maladroit.*. Mais moi, vois-tu, j'ai eu affaire à des habiles... Ils ont voulu m'enlever ma maîtresse;... j'ai mieux aimé rendre mon âme que leur rendre Marianne... C'est le frère de Marianne qui m'a porté ce coup-là; je le reconnais, car le coup est mortel... Après tout, je ne lui en veux pas... j'aurais fait de même à sa place...

Marianne, à ces mots, recommença ses cris et ses gémissemens ; elle se frappa la poitrine et le visage en chargeant son frère de mille malédictions; puis, repoussant tous les obstacles, elle parvint à s'emparer de l'une des mains du blessé qu'elle inonda de larmes et de baisers.

— Va! ne pleure pas, Marianne, murmurait le sergent d'une voix affaiblie. Tu n'auras pas besoin de retourner chez ton frère : voilà un ami qui t'empêchera peut-être bien de mourir de faim... Écoute, Timotéoî...

Le lieutenant s'approcha pendant que Frédéric, contemplant cette scène, suppliait Mocetlodese tenir tranquille en attendant l'arrivée du docteur. Le blessé rassembla ses forces, et poursuivit , malgré toutes les prières et les exhortations :

— Écoute, Tiniotéo, tu as toujours été un

FIANÇAILLES DE TIMOTEO. l'J<^

brave et loyal ami. Tu t'es battu souvent pour moi; je te l'ai rendu, je crois. Je t'ai sauvé la

vie dans un engagement avec des corsaires

sur les mers de l'Archipel entre Candie et

Spina-Liinga ; tu t'en souviens; tu m'aurais

rendu le même office si l'occasion s'était présentée : ainsi, n'en parlons plus, Timotéo , si tu veux que je sois encore ton débiteur... et que je parte tranquille et joyeux pour l'étape que je vais faire là haut- Ici le sergent fit signe qu'on éloignât Marianne , et il continua tout bas à l'oreille de Timotéo :

— Je te laisse une jolie fille... ma maîtresse

depuis deux mois seulement Marianne est

sage autant que belle... Sa vertu

— Pas de paroles inutiles, mon ami, interrompit Timotéo ; tu veux que j'assure son existence , n'est-ce pas? Eh! bien, je te jure sur l'honneur que j'épouse ta maîtresse. Autant la tienne que celle d'un autre. Je l'épouse devant •la loi et à l'église puisqu'elle aime le prêche et l'encens. Tu connais ma parole, Mocetto : tu peux mourir tranquille.

Les traits du sergent s'épanouirent à ces mots. Le sourire vint effleurer sa bouche; un

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sourire douloureux comme un dernier sourire.

Puis , il reprit :

— J'oubliais de l'expliquer que Marianne

Je ne sais comment te dire cela

— Allons! des façons avec moi?

— Non. Mais, enfin...

— Enfin ?

— Marianne pourrait bien être grosse.

— Ce n'est que cela.

— Pas davantage.

— Eh bien! meurs tranquille, te dis-je. Ce sera un souvenir; j'accepte tout.

— Ça me suffit , Timotéo. Ta main.

— La voilà!

— Pardonne -moi mes grimaces, mon ami; je sens que je vais passer. Ainsi, c'est donc conclu ?

— C'est conclu.

— Tu épouses?

— J'épouserais le diable pour faire plaisir à un ami.

— Et, à l'église?

— Oui, à l'église.

— Adieu, Timotéo! Adieu, Marianne! Je te laisse un protecteur.

FIANÇAILLES DE TIMOTEO.' l8l

Marianne se précipita sur le lit du sergent avec un horrible cri

Elle vit la mort dans le visage de son amant qui n'était plus qu'un froid cadavre.

Elle détourna ses jolis yeux de cet affreux spectacle pour les reporter curieusement sur le successeur que Mocetto s'était choisi.

Quand le malade fut mort, le médecin arriva.

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LAissaNT au lieutenant le soin des funérailles de son ami et la direction du protectorat qu'il allait exercer sur Marianne, Frédéric se retira ilans sa chambre, où il attendit vainement un peu de sommeil.

Les violentes commotions de la iournée

i84 vem;zia la bklla.

avaient lellement ébranlé son cerveau , que de son épuisement même naissait une nouvelle force fiévreuse, sous laquelle son imagination se déb ittait en vain : c'était le supplice de l'esprit après le supplice du corps , ce reflet de la douleur plus cuisant peut-être que la réalité. Que l'homme de labeur n'envie pas le calme apparent de celui que la pensée recouvre de son accablant manteau! Au dehors ce sont des soies et des paillettes; en dessous, les épines du cilice , moins Tidée d'un Dieu! Point de sueur sur le front , mais des larmes brûlantes qui tombent en dedans goutte à goutte, ainsi que du plomb fondu. Le vrai toujours plus bas que le possible; le présent tué par les rêves de l'avenir; le passé creux et vide comme un cercueil, et le doute au bout de tout cela! Les bonheurs de l'imagination ressemblent à ces riches porcelaines dont la fragilité se calcule par le prix qu'elles ont coûté.

Arraché enfin à ces pénibles abstractions pour rentrer dans la vulgarité de la vie, Frédéric se présenta le lendemain chez le comte d'Ehrlen. Le valet de chambre lui apprit que son maître était sorti à cheval depuis le matin, et qu'il avait accompagné mademoiselle de Neudorf

LhS FEBIMES SE VEJîGENT. 1 85

dans une promenade aux Caséines. Frédéric alla s'asseoir dans la chambre à coucher du comte ; puis il dit au valet de chambre qu'il attendrait le retour de son maître.

Dès qu'il fut seul, il se promena à grands pas comme un homme profondément préoccupé.

— Sortisensemble!murmura-t-il, toujours ensemble ! Il faut enfin que ce jeune homme m'explique sa conduite! Qui comprendrales femmes? Wilhelmine m'o^blier ainsi! oh! ce serait affreux! Je sais que j'ai bien des torts envers

elle; mais doit-elle pour cela fouler aux pieds un premier amour! un amour si tendre et si naïf dont le souvenir m'arrache encore des larmes...Wilhelmine! depuis que je vous ai revue, j'ai senti se rallumer dans mon cœur un feu mal éteint , dont je croyais la dernière étincelle envolée pour toujours. Avec quelle délicieuse émotion j'ai retrouvé ce visage candide que les chagrins ont rendu plus pâle sans lui rien ôter de sa beauté primitive ! Voici bien encore dans l'expression de vos grands yeux bleus cette douce mélancolie qui se fit un chemin jusqu'aux profondeurs de mon âme! C'est bi€h aussi cette voix angélique qui prononça sur mes lèvres le premier mot d'amcur! Souvenirs chéris, ne vous

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évanouissez pas comme un réve. Ah ! Wilhelmine ! malgré mes erreurs, malgré cette passion fougueuse qui est venue bouleverser tous mes sens, je crois que je vous aime toujours.

Il prononça ces mots à voix basse comme s'il eût craint qu'ils ne fussent entendus. Des soupirs entrecoupés gonflaient sa poitrine, et ses yeux s'humectaient de pleurs. Toutes ses impressions d'enfance revenaient à lui, et il revoyait comme dans un songe la maison paternelle avec ces délicieux détails de localité qui forment les souvenirs les plus poétiques de notre existence. Ici un grand mur bien sombre, où la mousse dessine de larges raies verdâtres; ici un noyer centenaire dont l'écorce est bigarrée de noms et incrustée de dessins bizarres ; ici une niche en bois rougie par la pluie , où les gardiens de la basse -cour se sont succédé en ligne directe comme les générations d'hommes dans les appartemens qui lui font face ; ici encore , dans quelque vieux coin, de vieux meubles écornés dont les grotesques grimaces vous font pleurer d'attendrissement, et puis sur toutes ces choses la mémoire d'un père ou d'une mère adorée qui est là ce qu'est Dieu dans un sanctuaire !

Tout à coup un petit cahier ouvert sur la ta-

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