‹ Venezia la bellaChapitre 19 sur 42 · LES FEMMES SE VENGEKT · texte numérisé non relu

LES FEMMES SE VENGEKT

ble du comte d'EhrIen arrêta les regards de Frédéric; ses sourcils se froncèrent; il saisit violemment ce livre, et sa main tremblante en feuilleta les pages. Il avait reconnu l'écriture de mademoiselle de Neudorf.

Un horrible soupçon de jalousie l'agitait, et cette jalousie s'adressait à une femme qu'il avait quittée et trahie , et dont hier encore il dédaignait l'amour trompé et gémissant!

— Grâce à Dieu, dit-il en poussant un profond soupir, ce ne sont que des traductions italiennes, et le comte sans doute achève l'éducation que j'ai commencée.

Puis cette idée en amenant une autre :

— Oh! que ne donnerais-je pas pour savoir si l'ingrate Wilhelmine a pu me préférer cet homme ! Je sens que je le hais , et que sa présence dans cette maison est une insulte pour moi... Mais, hélas ! reprit-il d'un ton plus calme, n'est-ce pas moi qui l'ai voulu?

Après tout, l'amour de Venezia ne doit-il pas me consoler de l'amour que j'ai perdu? Ai-je le droit de me plaindre quand je suis aimé d'une telle femme? Au lieu de ce bonheur tranquille et monotone qui m'attendait peut-être dans les bras d'une épouse, j'ai trouvé la passion d'une

l88 VEIVEZIA. LA BELLA.

maîtresse qui a signalé chacune de ses faveurs par un sacrifice !

Un dévouement sans bornes , un bonheur acheté par d'aussi cruelles angoisses ne valentils pas la considération du monde? Non , je n'ai rien à envier à ce comte d'Ehrlen quand il posséderait une femme que j'ai bien voulu lui abandonner!

En disant ces paroles, le jeune homme rejetait sur la table le cahier qu'il y avait pris.

Parmi les papiers dispersés sur cette table, sa main froissa par hasard une lettre qui portait le timbre de Venise, et dont la date était des plus récentes. Cette lettre était restée ouverte, et il ne connaissait que trop bien les caractères qu'elle contenait.

Il parcourut d'abord rapidement les pages de ce billet; puis il porta violemment les mains à sa tête, et retomba sur un fauteuil comme s'il eût été subitement frappé de la foudre.

Ses yeux brillaient fixes et hagards; sa respiration courte et embarrassée chassait avec effort son haleine brûlante; tous ses membres tremblaient ; un violent désespoir semblait soudainement s'être emparé de lui.

Pas une plainte, pas un murmure ne sortit

LES FliMJIES SE VENGENT. 1 89

pourtant de ses lèvres, plus blanches que le papier qu'il tenait dans ses mains, et il lut avidement jusqu'à la dernière ligne la lettre suivante qui était adressée au comte d'Ehrlen :

Venise, ce ... mai 1797.

« Monsieur le comte ,

» Je suis chargé par son Excellence, M. l'inquisiteur, de vous faire parvenir les nouvelles que nous avons à vous transmettre, et de vous demander en même temps ce qui s'est passé à Florence depuis l'arrivée de mon frère au milieu de sa famille d'adoption.

» Nous savons quel tendre intérêt vous portez à M. de Neudorf et à sa fille. Pour ma part je ne dois pas oublier que vous l'étendez jusque sur le pauvre Frédéric ; et maintenant comme toujours, monsieur le comte, si je vous le rappelle, c'est moins pour vous en remercier que pour me féliciter moi-même d'avoir rencontré un ami tel que vous. Le bon génie qui nous a si généreusement servis n'aura sans doute pas abandonné mon frère. A cette heure, les deux époux auront été réunis l'un à l'autre pour ne

plus se quitter. M. l'inquisiteur m'a du moins fait espérer cette heureuse conclusion que l'étrange billet de Frédéric m'avait déjà fait pressentir. Frédéric s'applaudit, je gage, d'avoir consommé son sacrifice , si toutefois il peut y avoir sacrifice à réparer ses fautes et à devenir le maître de la plus intéressante des femmes.

3) Ce sont là de ces jugemens de la Providence que nous devons bénir plutôt que chercher à interpréter; car lequel d'entre nous aurait jamais pensé que les résolutions de Frédéric changeraient aussi rapidement , et que livré à Venezia le matin , il conduirait Wilhelmine à l'autel avant le soir et de sa propre volonté ?

» Ainsi vont les choses et les hommes, monsieur le comte ; mais ce qui vous surprendra davantage s'il se peut, c'est la conduite de Venezia, et la mienne aussi, peut-être.

»Jevousavouequeje comprends à peine l'une et l'autre; celle de Venezia, parce que cette femme si passionnée, si ferme dans les desseins de son cœur, n'a pas été cette fois plus inébranlable et plus conséquente que son malheureux amant ; la mienne , parce que depuis les événemens que je vais vous raconter, il se passe en moi certaines choses que mon esprit méthodi-

Page 1