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que , OU que je crois tel , s'efforce inutilement d'expliquer. D'où cela vient? je l'ignore. Comment cela finira ? vous m'en pourrez instruire, peut-être.
» Quoi qu'il en soit, que Wilhelmine s'endorme désormais sans crainte ; j'ai assuré son repos ; un moins généreux ajouterait : aux dépens du mien. Mais quand il serait vrai , je ne m'en repentirais pas. Ce que j'éprouve ne saurait provenir du remords. Il n'est pas dans la logique du cœur humain que jamais le regret ait pu suivre une bonne action. Cette tristesse que je ressens se rattache assurément à d'autres causes que je ne puis analyser quant à présent.
» C'en est fait, Venezia a rompu elle-même les chaînes qui la liaient à Frédéric, Elle a consommé en quelques instans et sans hésiter ce que nos efforts réunis n'avaient pu obtenir à force de temps et de patience. La barrière que nous aurions voulu placer entre leurs deux existences elle l'a élevée de ses mains, et je doute en vérité que la nôtre eût pu jamais être aussi infranchissable que celle qu'il lui a plu d'imaginer. Vous en jugerez vous-même.
V Frédéric est-il heureux? Je le souhaite bien sincèrement, et non moins pour lui que pour
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moi. Le spectacle de sa félicité dans la nouvelle situation où il se trouve me causerait un contentementdont j'avoue que j'ai besoin. Alors même que c'est pour obéir à l'honneur qu'on se sacrifie, on n'est pas fâché d'en retirer un profit quelconque ; mon profit serait le bonheur de Frédéric et de Wiîhelmine. Ne concluez pas de ceci , monsieur le comte, que je me repente d'avoir opéré la rupture nécessaire entre ces deux amans; j'ai peut-être brisé leurs coeurs, mais mon intention suffit, il me semble, pour justifier ce qu'il y a de cruel dans ma conduite. D'ailleurs je m'exagère probablement le mal; la pauvre Venezianesera pas aussi à plaindre que vous le pensez, et je ne hasarderais pas cet avis si je n'avais eu en quelque sorte la preuve de ce que j'avance dans la manière dont elle a pris un si fâcheux accident.
» J'ai gagné aussi cette connaissance en approchant de la superbe , que notre ami commun avait constamment mérité notre pitié et jamais notre blâme , j'ose, monsieur , vous l'affirmer. On ne juge bien du danger qu'en l'affrontant. S'il y a plénitude de joie dans la vertu, on ne saurait contester qu'il existe dans le vice un attrait, une fascination qui rend doux le mé-
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pris du devoir et impossible le désir d'y rentrer.
» Et puis Venezia est si belle, que véritablement, à la regarder, à l'entendre, on peut finir par ne plus distinguer la faute du devoir. Comme elle est belle! monsieur le comte, comme elle est belle î
» Mais j'oublie de vous dire comment les choses se sont passées. Après le souper de M. l'inquisiteur, j'étais étourdi par les fumées du vin, et je ne crois pas que je me rendisse parfaitement compte de mes paroles ni de mes actions. Je ne me rappelle pas de quelle manière je me trouvai tout à coup face à face de Venezia, si l'on m'entraîna chez elle ou si j'y allai de mon propre mouvement; ce qui me ferait croire le contraire, c'est qu'il me semble, lorsque j'y songe bien , qu'on ferma une porte derrière moi après m'avoir poussé par lesépaulesdansl'appartement. Je remis la lettre de Frédéric à l'intéressante Vénitienne. Dès ce moment le voile s'éclaircit, les faits sont moins confusdans ma mémoire; je me rappelle mieux ce que j'ai dit et ce que j'ai fait , surtout ce qu'a dit et fait la malheureuse Venezia. Vous me pardonnerez de la plaindre , n'est-ce pas, monsieur le corn te ? El le est cou pable, n. i3
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je le sais; mai» ces crimes du cœur ne doivent pas inspirer de colère, même à ceux que l'inflexible devoir condamne à les réprimer.
» Vous dire quels furent les éclats de sa colère, je ne veux pas l'essayer ; il faudrait utfe plume plus habile que la mienne pour peindre une aussi fougueuse tempête. Qu'il vous suffise de savoir que tel fut le torrent de reproches dont elle accabla l'infortuné Frédéric , que moi , qui d'ordinaire loue peu son caractère étrange, je fus obligé d'intervenir et de le défendre. A tout autre elle aurait persuadé qu'il était coupable du plus grand des forfaits. Des larmes coulaient en abondance de ses beaux yeux , et soudain elle les essuyait; sa voix, qui se perdait dans les sanglots, reprenait sa première assurance qui n'avait fléchi qu'un instant ; elle dem^idait alors quelle faute avait pu lui attirer une aussi cruelle perfidie, et comment celui qu'elle avait tant aimé se justifiait à ses yeux de cette infamie sans motifs.
n Et soudain elle se reprenait à pleurer, à crier grâce , à invectiver son amant, comme s'ils eussent été en présence l'un de l'autre. Ses cheveux s'étaient dénoués, et, par intervalles, elle en essuyait ses joues enflammées. Il est inutile
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de nous appesantir sur ce tableau de la désolation d'une femme. Monsieur le comte, c'était une chose affreuse, si affreuse, que moi, coupable de tout ce désespoir, je doutais que j'eusse bien fait d'en soulever les transports; encore maintenant, vous confesserai -je ma faiblesse extrême , il m'arrive de me demander si je n'ai pas été trop prompt et trop cruel. Dieu veuille que non !
» A cet état d'agitation succéda bientôt un moment de calme. Ce coup l'avait violemment ébranlée , au point de lui ôter toute mesure dans sa conduite. On voyait qu'elle ne savait plus que penser , que son esprit se consumait en vaines conjectures ; on voyait qu'elle désirait tantôt justifier son amour, tantôt pénétrer dans le secret de son acte barbare; mais que, ne pouvant y parvenir, son cœur se taisait et sa tête concevait mille extravagans projets de vengeance.
» Je comprenais ses pensées diverses aux mouvemens convulsifs de son visage. Quoique en général la colère manque de dignité , je dois à la vérité de convenir que Venezia , même dans l'excès de son agitation , garda constamment une majesté infinie , une noblesse de gestes et
d'expression qui eussent étonné ses ennemis eux-mêmes.
» Tout d'un coup elle se prit à sourire , et s'avança vers moi avec la grâce bienveillante d'une maîtresse de maison qui reçoit ses convives. Elle me pria de l'excuser de ra'avoir donné un spectacle aussi fâcheux. Elle me dit que c'était l'effet de la surprise , et que d'ailleurs elle ne pleurerait plus.
» Jugez de l'étonnement où je tombai de nouveau. En effet, elle avait cessé de pleurer ; mais ce sourire étalé sur ses lèvres me faisait mal : je le prenais pour celui d'une folle. Pourtant ce n'était rien moins que cela.
» Elle avait toute sa raison, et c'était moi, monsieur, qui ne possédais plus la mienne. Elle s'en était allée, ma raison , à regarder ces yeux d'une déesse jeter leurs éclairs au milieu des larmes , à l'entendre se plaindre avec sa voix plus majestueuse que celle des vents et plus douce que le parfum des roses, à la contempler joignant ses deux bras nus et rejetant sur ses épaules les tresses de ses cheveux qui couvraient son visage en pleurs.
» Oui, j'avais perdu la raison, car j'avais compris les indécisions de Frédéric, ses sermens
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de ne la quitter jamais, et de partager plutôt ses peines que les plaisirs d'une autre. Comme elle était belle ! monsieur le comte , et comme elle l'est encore maintenant, maintenant que je ne l'ai plus sous les yeux ! Ne blâmons point Frédéric. Qui de nous n'eût pas été coupable autant que lui, si , comme lui, il eût possédé l'amour de Venezia!
» Je demeurais tranquille dans un coin de la chambre tandis qu'elle se remettait de cette pénible nouvelle. J'entendis qu'elle disait que Frér déric s'était trompé s'il avait cru qu'elle ne se consolerait point de son abandon. Ce moment me parut favorable pour m'approcher. Je vins en effet me placer à ses côtés, je pris une de ses mains qu'elle m'abandonna , et je lui débitai de ces futiles consolations que le cœur absorbe toujours avec reconnaissance, quoiqu'il ne puisse se dissimuler combien elles sont vides.
» Je me rappellerai toute ma vie l'air dont elle m'écoutait. L'antiquité ne nous a pas laissé une statue de la Beauté qui soit aussi digne d'admiration que Tétait alors cette superbe Italienne avec son sourire trempé de larmes. Elle me demanda si j'avais eu des maîtresses; quelles preuves elles m'avaient donné de leur dé-
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vouement; puis d'un visage tranquille, et d'un ton doucement railleur, elle m'accusa d'user en auîour des mêmes façons que mon frère, et me pria de lui enseigner sur-le-champ un moyen sûr de se venger.
» Je ne résistai pas davantage au feu qui brillait dans ses regards et à celui que je sentais circuler dans mes veines. Je tombai à ses pieds, et nos lèvres s'étaient rencontrées avant qu'aucune pensée criminelle eût souillé nos cœurs.
» Ce fut l'effet instantané, chez moi, de la passion; et chez Venezia, je chercherais vainement à me le dissimuler, l'effet seulement du dépit et de la fureur. Elle demeura pure dans cet embrassement, où je fus si coupable! Car, moi, j'oubliais les convenances, le respect dû au malheur ; je profitais de ston trouble, comme les voleurs profitent d'un incendie. Mais elle aussi partagea tout mon emportement et toute la grandeur de ma faute; elle aussi fut sans mesure et sans retenue. Je vous avouerai même, monsieur le comte, qu'il y avait dans sa passion quelque chose qui m'effrayait par instans : son regard luisait singulièrement, et ses caresses étaient plutôt poignantes que douces; quelquefois il me semblait que je jouais avec une de
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ces tigresses que l'amour rend furieuses. Je n'eusse pas été surpris de voir jaillir le sang de ses baisers.
» Puis-je vous dire que je fus heureux? S'il en eût été ainsi, je ne sentirais pas un aussi grand vide dans mon cœur, et je n'entendrais pas surtout la voix qui s'élève par intervalles au milieu de ce vide pour me reprocher mon action. J'ai besoin, monsieur le comte, de me rappeler combien Venezia est ravissante pour me taire, combien je suis coupable. C'^st à présent que je réforme certaines de mes maximes, celle, par exemple, que l'amour peut être le prix de tout autre sentiment que l'amour. Hélas ! non. Que Frédéric chérisse Wilhelmine, afin qu'elle le chérisse à son tour ! Qu'il profite de ma faute, de cette faute commise pour son bonheur! Qu'il ne pense plus désormais à cette belle Vénitienne : elle est à jamais perdue pour lui; entre leurs lèvres, je murmurerais mon nom.
» Je vous paraîtrai peut-être, monsieur, bien prompt à m'alarmer, bien accessible au repentir. Vous me répondrez, je pense : Pourquoi déplorer de cette façon la nécessité à laquelle Yos devoirs de famille vous condamnaient ? C'est
ce que je me répète sans cesse à moi-même ; mais la manière brusque et même méprisante dont Venezia m'a quitté, l'espèce de dégoût empreint sur ses traits lorsqu'elle s'est arrachée de mes bras, ses bizarreries, et cet ordre de sortir qu'elle m'a signifié si durement , tout cela ne laisse pas de se représenter à ma mémoire et de me torturer jour et nuit. Maudite soit l'heure fatale où cette Italienne s'est jetée au travers de notre famille , où Frédéric a bu dans ses regards le poison qui le consume encore, et dont je ne me serais pas gardé sans la froideur bien connue de mon caractère! Depuis, je n'ai pas osé revenir chez elle : le dédain avec lequel elle a reçu celui que j'envoyais s'informer de sa santé, me fait craindre pour moi-même une réception semblable; j'attends en tremblant. Je me promets de vaincre cette mauvaise honte; je me répète que l'avantage de la position m'appartient tout entier, et chaque instant s'écoule sans que je sois allé jouir de mon triomphe.
» Vous comprenez à présent, monsieur le comte, pourquoi je souhaite si vivement que Frédéric soit heureux. Je pense que nul n'oserait me condamner si je montrais pour ma justification deux époux qui me bénissent. Les