LES NUAGES. 2O
surait la distance de la mer à la voûte du ciel ; tantôt c'étaient des paysages infernaux disparaissant dans des pluies de feu; tantôt encore des palais magiques aux longues colonnades qui s'écroulaient en silence.
Qui n'a laissé flotter sa rêverie à travers ces bizarres architectures que le caprice de l'air élève et détruit à son gré? Avec quel bonheur souvent l'imagination se promène sous ces arcades où les pierres précieuses étincellent , où de belles figures toutes blanches passent et repassent, balayant de leurs robes traînantes un pavé de nacre et d'argent?
Le péle-mèle des nuages laissa peu à peu reparaître les grandes lignes noires qui découpaient le squelette de la ville ; et , du fond lumineux qui dominait cette base ténébreuse, sortit un géant vêtu de fer, étalant sur le ciel sa main aussi large qu'une montagne,
11 avait cet air barbare et sauvage que les artistes du moyen âge ont empreint sur les traits d'Attila.
C'est bien Attila, le vainqueur de Rome, celui qui vanna l'Italie comme inie meule de grains; Attila, le premier et le plus (ier ennemi de Venise. Il vient assister à l'agonie de ce peu-
î»o8 VENEZIA LA. BKLLA.
pie qu'il a foulé sans l'écraser. Il lui passe sur le ventre, avec son char de vapeurs dont les roues font jaillir de la flamme , et le géant a déjà disparu que sa large main est encore ouverte sur l'horizon pour maudire.
Elle sera réalisée la malédiction du barbare; car Venise a déroulé toute sa chaîne de malheurs, dont Attila battit sur l'enclume le premier anneau, et dont Bonaparte va river le dernier.
Quand ce fantôme disparut sous l'horizon , les nuées du ciel bouillonnèrent comme les eaux d'un lac au sein duquel roule et tombe une avalanche; puis elles prirent tout à coup la figure de plusieurs nobles hommes, qui marchaient à la file comme les héros sculptés sur le fronton des temples grecs. Leurs visages étaient calmes et polis ; mais pourtant leur maintien avait de la force et de la dignité. Des couronnes ceignaient leurs tempes, et ils tenaient dans leurs mains des épées nues. Une galère amirale bondissait sous leurs pieds entraînée par les vagues , tandis que leurs faces restaient immobiles et sereines comme le fond du ciel.
Cette galère est une galère génoise, et ces
LES NUAGES. qO()
nobles hommes sont les Doria. Chacune de leurs épées est rougie du plus pui- sang de Venise. Celui-ci c'est Lamba Doria , qui écrasa la flotte vénitienne devant Corcyre-la-Noire , au sein de cette Adriatique dont elle se disait souveraine, ce jour-là même où, pour échapper à l'esclavage qui l'attendait, André Dandolo se fracassa la tète contre le bord de son navire. Celui-ci c'est Pietro Doria qui mit le pied sur la terre vénitienne et ne le retira plus! Celui-ci c'est le grand André Doria. Passez , famille sublime, qui sûtes faire de la haine une vertu! Passez, ennemis de Venise! Réclamez-lui votre sang qu'elle a bu, et jetez sur elle vos malédictions!
Sur le nuage déchiré deux tiares papales étincelèrent après eux, et les visages sévères de Clément V et de Jules II apparurent, prêts encore à heurter l'Europe contre cette ville abhorrée. Leurs bouches ressemblaient à des arcs d'où partaient des flèches mortelles, et ils montraient à lein-s ennemis les gouffres de l'enfer avec les clefs du paradis.
Louis XII , roi de France, le bras droit de la ligue de Cambrai; puis Maximilien l'Empereur, fantôme doré, tenant dans sa maiu II. j4
creuse l'ombre du monde, passèrent et maudirent à leur tour„
La forme du nuage changea encore.
Un turban de mousseline se roula majestueusement sur le bleu du ciel et un nouvel ennemi se dressa contre la ville, criant son cri de guerre ; Allah akbarl et secouant dans les airs des crins de cheval au bout d'un étendard. C'est Ibrahim , sultan des Turcs , qui vient redemander à l'Adriatique son pavillon amiral englouti dans les eaux de Candie.
Puis les victimes de la politique vénitienne passèrent à leur tour, et maudirent.
Elles étaient vêtues de longues robes tachées de sang, et portaient devant elles leurs têtes coupées, murmurant d'une voix monotone les prières des morts.
Au premier rang, l'infortuné comte Carmagnola passa et maudit ; Carmagnola , proscrit silencieusement huit mois d'avance, et saisi par le bourreau le jour qu'il revenait triomphant à la tète de son armée. Ses pieds nus étaient noirs encore du brasier ardent qui les avait dévorés, et son cou conservait la marque des trois coups de hache qu'il avait fallu pour l'abattre.
Sur ses pas marchaient les deux jeunes fils
■ LES NUAGES. ai I
du doge Foscari , suppliciés malgré les larmes et les vertus de leur père. Après eux s'avançait le doge Falier, mort aussi sous la hache.
Falier passa , et maudit deux fois !
Puis les plus nobles mêlés aux plus obscurs, Baïamonte Tiepolo, Querini, Badouer, se ruant sans ordre, et proférant le même cri, comme s'ils n'eussent eu qu'une même bouche.
Et , emportés sur un nuage plus léger, fuyaient dans le lointain d'autres figures suppliantes, drapées de manteaux blancs et couronnées d'étoiles. C'étaient Zeno , Pisani , Dandolo , Morosini, tous les héros de Venise, tendant les mains vers le ciel, et priant pour cette ville qui allait mourir.
Et un autre ange pendant ce temps arrachait du livre de l'histoire et jetait à la mer quatorze pages, dont chacune résumait un siècle.
Frédéric Ermer, exalté par cette vision de son cerveau, se leva tout droit comme il voyait les ombres, et il étendit aussi les bras en jetant sa malédiction.
Un murmure près de lui sembla lui répondre. Il tourna la tête du côté d'où venait la voix, et il vit distinctement un homme penché ainsi que
2 I 1 YFTVEZIA LA EFLLAs
lui sur l'affût d'un canon, et promenant des regards inquiets sur la lagune.
La vision, produite par l'amoncèlement des nuages, avait disparu : c'était bien un jeune homme comme lui, qui regardait Venise au^si, murmurant des paroles que le vent emportait du côté de la mer.
C'était bien un jeune homme, chétif et pâle , aux pommettes saillantes, au dos voûté, et dont le visage s'encadrait dans des cheveux noirs flottant sur ses tempes. Par son costume simple et sévère, il appartenait à l'état-major de l'armée française. Mais sous ses paupières brillaient deux jets de flamme qu'on aurait crus dérobés au soleil d'Italie.
La pensée était assise sur son front. La parole du commandement pendait à ses lèvres. Sa main droite s'appuyait sur un sabre, et ses regards étaient au ciel. Face à face de Venise, il semblait qu'il fût son juge et qu'il débattît le procès seul à seul avec Dieu.
Parfois ses sourcils se fronçaient d'un air terrible, et son regard devenait pareil à ces lueurs phosphoriques qui se promènent sur les tombeaux des morts.
Parfois aussi sa poitrine se gonflait de sou-
LES NDAGES, 2 » 3
pirs, et soulevait ses bras croisés l'un sur l'autre, taudis que les longs cils de ses yeux s'abaissaient vers le sol, et faisaient reluire des gouttelettes humides; lui seul aurait pu dire si c'était l'effet des larmes ou la rosée de la nuit.
Sans doute le jeune homme était agité par ce grand et pitoyable drame qui s'allait dénouer au milieu de la mer. Peut-être aussi, acteur dans cette tragédie, venait-il méditer son rôle du lendemain , inquiet de savoir si le caprice du public devait applaudir ou siffler les histrions.
A moins encore que, poète lui-même, il ne prît le drame au sérieux, et qu'il ne ressentît dans le fond de ses entrailles un remords anticipé pour le crime qui s'allait commettre.
Mais le remords n'est fait que pour les âmes vulgaires. Les scélérats et les héros n'en ont point. •
Pourtant cet homme paraissait vivement ému.
C'est que dans les profondeurs de son âme, le poète se cachait sous le manteau du soldat. C'est qu'il comprenait ce qu'il y a de larmes dans le désespoir d'un peuple qui a perdu son
ai4 VENEZIA LA BELLA.
nom, et dont la gloire passée n'est plus qu'un piédestal pour la honte du présent. .
C'est qu'il se sentait vergogne de mettre la main au marteau de destruction qui allait saper comme une vieille masure l'ouvrage merveilleux que les siècles avaient dressé. C'est qu'il vénérait dans son cœur Venise en décadence, comme on respecte les cheveux blancs d'une reine déchue. C'est que peut-être faisait-il un retour sur lui-même, et pensait-il que son jour viendrait de compter avec la destinée.
Et puis, comment déchirer ces quatorze siècles dans le livre du passé ? Comment briser ce membre du corps universel sans bouleverser le monde dans ses bases?
L'homme a-t-il pouvoir et mission de détruire d'un coup ce qu'ont fait Dieu et le temps? Le temps et Dieu ne sont-ils plus rien? Le temps et Dieu vont-ils mourir aussi?
Venise, la sœur de Rome, la belle tête parfumée de l'Italie, est là, sous le pied du vainqueur, criant merci de cette voix mélodieuse et forte qui criait victoire autrefois ! Mais ce vainqueur est Bonaparte, qui, après avoir écrasé la tête, sillonnera de son éperon tout le corps; Bonaparte, à la fois jeune homme enthousiaste
LES NUAGES. ai5
qui voit des pyramides dans ses rêves; et, vieillard au cœur de pierre, qui sacrifie la poésie des lagunes aux utopies de Léoben.
Qui sait quelles terribles batailles se livraient à travers son âme ces deux principes opposés : la poésie et la politique , sans cesse aux prises dans son existence? Qui sait de quelles larmes n'ont pas été recouverts tous ces anéantissemens qu'il semait des deux mains sur le monde, car son visage n'en a rien appris ? Bonaparte ne pleurait qu'en dedans.
Qui sait quelles mystérieuses paroles Venise expirante lui jeta dans l'oreille quand il s'enfuit à Milan pour trouver la force de signer sa sentence de mort?
En présence d'une si grande infortune, son courage inexorable eût fléchi : le poète eût perdu le conquérant.
Mais les temps étaient venus : pour l'un de tuer, pour l'autre de mourir. Sans le traité de Léoben , le rocher de Sainte-Hélène eût accusé la justice de Dieu.
Frédéric Ermer examinait d'un œil curieux ce jeune officier français appuyé sur l'affût d'un canon , et jetant des regards effrayés sur les nuages qui enveloppaient Venise.
2l6 VLNEZIA LA BELLA.
Sans doute tous deux y lisaient les mêmes choses; tous deux y voyaient les mêmes fantômes, et, malgré les projets de vengeance qui les agitaient tous deux, ils frémissaient ensemble du sacrilège qui allait renverser l'antique cité des doges. Tous deux ils avaient envie de fuir et d'avancer, de porter le premier coup à cette ville déloyale et trompeuse, et de voler au secours de cette poétique et glorieuse fille de l'Adriatique.
Quelques officiers qui venaient joindre le jeune homme aux cheveux noirs arrêtèrent pour un moment le cours des réflexions de Frédéric. Dès qu'il les vit, le jeune inconnu essuya brusquement une larme dans ses yeux, une larme qui tomba dans la nuit, et que personne n'aperçut. Puis, se retournant vers eux avec un visage dur et sévère, il murmura ces paroles brèves et sèches en croisant les mains derrière son dos :
— Berthier, qu'on fisse seller mon cheval. Que les commissaires vénitiens se tiennent prêts à m'accompagncr avant le lever du jour. Je leur ferai connaître mes intentions à Milan. Nous signerons le traité de paix à Milan.
Puis, marchant à grands pas, il eut bientôt
LES KUAGES. 2 I '^7
gagné les avant-postes, et l'on entendit sur toute la ligne de son passage retentir les fusils des sentinelles dont le tintement sonore et saccadé s'éteignit bientôt dans le plus profond silence.
Au lever du soleil , l'ordre du jour du quartier-général annonça que le général en chef Bonaparte était parti subitement pour le Milanais, et Frédéric Ermer reçut des dépêches, qu'il devait porter à Venise au Résident français.
Une barque parlementaire, pavoisée d'un pavillon blanc, l'attendait dans le canal de Mestre.
Un îrramf par la posU»
II se demandait s'il ne valait pas uiieax s'enfuir à rinstant que de commettre un tel crime. Il se détestait lui-même d'avoir conçu ce projet , et se disait que l'amour n'excusait pas une si grande hardiesse. Loèvb-Veimaks, le Népenthès.
Comme Frédéric arrivait à Mestre après la lecture du fatal billet adressé par son frère au comte d'Ehrlen, le comte recevait au même instant à Florence une seconde lettre de Rodolphe , laquelle était conçue en ces termes :
« Monsieur le comte ,
» 11 n'est pins temjDS de me repentir. Un pas en arrière est désormais impossible, et tous mes remords, tous mes désespoirs n'aboutissent qu'à grandir ma faute à mes propres yeux. Je sais maintenant la vérité ; je sais que la lettre de Frédéric à Venezia n'était qu'une abominable supposition inventée pour la perdre et moimême avec elle; je sais qu'en voulant servir mon malheureux frère j'ai fait à son cœur la plus cruelle des blessures; je sais que je n'ai été au milieu de tout cela qu'un instrument méprisable qu'on brise après s'en être servi, et quand de tous côtés j'attendais des éloges, je ne trouve autour de moi, pour prix de mon dévouement, que des larmes et des malédictions.
>■> Hélas ! hélas ! que faire et que devenir si en marchant aveuglément dans la voie du devoir on trouve le crime à ses pieds? Comment désormais distinguer le bien du mal, si de funestes vertiges confondent leurs traits dans l'esprit des hommes ?
M En trempant dans une indigne supercherie , j'ai donc trahi l'amitié la plus sincère et la plus