UN DRAME PAR LA POSTE
peler par un mot notre bizarre entrevue si elle n'eût elle-même établi tout d'abord la conversation sur ce sujet, et cela sans ménagemens, sans préambule ni périphrases; elle agissait vis-à-vis de moi comme avec un homme qui depuis *de longues années aurait vécu dans son intimité.
» Je fus tenté cependant de lui tout avouer en entendant comme elle renouvelait ses plaintes et ses imprécations contre le pauvre Frédéric; mais je ne saurais m'expliquer pourquoi je changeai de résolution , jusqu'à garder obstinément le silence lorsqu'à travers sa haine j'eus démêlé dans le fond de son âme toute la passion qu'elle gardait à son amant.
» Puis elle me dit qu'elle était heureuse de s'être vengée; qu'elle n'exigeait de moi aucune discrétion ; qu'elle attendait au contraire de ma complaisance que j'apprendrais moimême à mon frère, et dans les moindres détails, ce qui s'était passé entre nous. Puis elle me demanda si je comptais rester encore long-temps à Venise. Je ne sais comment il se fit que je vinsà lui répondre, par simple politesse peut-être, que je craignais bien de ne plus quitter une ville qui m'offrait tant d'heureux jours en perspective. II, i5
» — Tant pis, reprit-eile; il faudra donc, moi, que je la quitte.
» J'ignore ce que je lui répondis encore; je vis alors cette femme altière et superbe se lever et me terrasser d'un de ces legards de dédain qui font entrer le désespoir dans l'âme.
» — Pensez-vous donc, dit-elle, que je vous aime parce que je le hais ?
« Ces simples mots me frappèrent et m'étourdirent comme si en effet j'eusse pu concevoir quelques espérances. Il n'en était rien cependant, monsieur le comte, je vous l'assure; car alors je serais coupable , réellement coupable envers mon frère et mon ami. Dieu m'est témoin que ce n'était pas pour lui voler son bien à l'aide de la surprise et de la calomnie que j'essayais de l'arracher à ces dangereuses embûches où je le voyais engagé!
» Yenezia , qui ne pouvait lire dans mon cœur, ni apprécier ma conduite, continua longtemps à me parler de la sorte. Elle semblait se plaire à me répéter jusqu'à satiété qu'elle avait obtenu la vengeance qu'elle souhaitait , et qu'elle ne pouvait revoir^ni jamais estimer un homme assez lâche pour trahir ainsi le plus délicat des sentimens, l'amitié, cette vertu sublime que les