UN DRAME PAR LA POSTE. SS
femmes ne connaissent que de nom , et qu'elle avait cru jusqu'ici le privilège exclusif des hommes.
M J'eus beau protester de mon dévouement pour mon frère, cette femme implacable n'y voulut rien croire, et m'accabla de ses poignans sarcasmes, qui se résumaient toujours à me prodiguer ses mépris.
» Oh ! mon frère ! mon bien-aimé Frédéric ! combien ces paroles mordantes blessèrent cruellement mon pauvre cœur, en me faisant presque douter de mon amonr pour toi ! Serait-il donc vrai que l'égoïsme , ce Satan qui étrein t le monde dans ses bras, pût alonger sa main glacée jusque dans les plus secrets replis de notre âme? Douter de l'amitié, n'est-ce pas douter de Dieu !
» En proie aux plus horribles pensées, accablé de cette odieuse accusation, je tombai à genoux, les mains jointes pour supplier mon ennemie d'avoir pitié de sa victime; elle me repoussa pour la dernière fois avec ces cruelles paroles : — Je vous hais. Ne reparaissez jamais devant moi.
» J'étendis le bras pour la retenir; mais elle s'échappa comme une ombre, et courut s'enfer-
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mer clans une autre chambre. Elle répéta encore : Je vous hais !
» Je restai là, confondu, anéanti, la bouche ouverte, les lèvres remuantes, sans pouvoir proférer une parole , tenant suspendue dans ma main une de ces belles mitaines de dentelle que Veuezia en fuyant n'avait pu m'arracher.
» Voilà , monsieur le comte , en quelques mots, le résumé de mes peines et la source du profond chagrin qui m'est venu saisir tout à coup. Ces paroles de dédain, tombées de la bouche d'une femme, ne peuvent sortir de ma mémoire. Elles ont ouvert un monde de pensées devant mes yeux, un monde affreux, peuplé d'êtres hideux auxquels commande l'égoïsme, ce sépulcre de toutes les vertus.
» Yetiezia aurait-elle dit vrai ? serait-ce là le but et la fin de toutes choses?
» Je tremble de revoir Frédéric ; j'ose à peine prononcer le nom de mon frère bien aimé! Je ne puis, je ne veux pas rester plus long-temps à Venise. Demain, cette nuit même, je l'aurai quittée pour toujours.
« Quelques heures après que vous aurez reçu lia lettre, je serai à Florence an milieu de vous, w Rodolphe Ermer. »
Ctt mort lï'une mile.
Les regrets d'an homme paient assee la mort d'n a autre homme; mais les larmes humaines ne suffirent pas pour pleurer les nations qui meurent.
Gramikr de Cassagkac, les Douze Pain. — Inédit,
La barque parlementaire, qui portait les. dépêches du général Bonaparte, s'arrêta à la légation de France, où Frédéric s'enferma pendant plusieurs heures avec le secrétaire qui dirigeait en l'absence du ministre. Ensuite, ils se rendirent ensemble chez l'envoyé d'Autriche , où ils eurent une nouvelle conférence, dont la durée
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jeta de tristes pressentimens dans l'âme des véritables patriotes vénitiens. Ce rapprochement entre deux nations que la guerre divisait encore pouvait paraître en effet un triste avant-coureur des événemens qui allaient éclater.
Quand Frédéric sortit de cette conférence , il était pâle et abattu comme un juge qui viendrait de prononcer la condamnation de sa sœur ou de sa maîtresse. Son regard cependant se promenait avec assurance parmi les monumens de Venise, qui fuyaient rapidement des deux côtés de sa gondole, et sur les lèvres du jeune homme siégeait un sourire de dédain et de secrète satisfaction qui animait la morne sévérité de son visage.
Arrivé à l'hôtel qu'il avait habité avec son frère, il prononça en tremblant le nom de Rodolphe Ermer. Comme on lui apprit que depuis deux jours il avait quitté Venise , Frédéric monta dans sa chambre, où il demeura tout le reste du jour accoudé sur une table et la tête plongée dans ses mains. Quelques soupirs interrompaient seuls le silence profond qui l'entourait, et son imagination, repliée sur elle-même, ne trahissait que par quelques larmes l'affreux combat qui se hvrait en lui.