‹ Venezia la bellaChapitre 27 sur 42 · LA MORT DUNE VILLK · texte numérisé non relu

LA MORT DUNE VILLK

Lorsque vint le soir, Frédéric sortit, et à travers la foule qui obstruait les petites rues du Sestiero, il se rendit à la place de Saint-Marc.

Les circonstances dans lesquelles on voit un pays ou une ville en changent la forme et l'aspect. Il n'y a pas peut-être deux personnes qui lisent les mêmes choses dans le même livre. D'un jour à un autre jour nos sensations se modifient selon ce que nous avons dans le cœur, et il n'est pas rare que, sur le même objet, la pensée d'aujourd'hui soit diamétralement l'opposé de la pensée d'hier. Voilà pourquoi Frédéric sentit le dégoût et la tristesse s'emparer de lui en revoyant cette belle métropole de Saint- Marc, qui avait eu naguère les prémices de son enthousiasme et de sa poésie.

C'est que la poésie et l'enthousiasme venaient d'être frappés à mort dans son cœur, c'est qu'avec la passion qui les avait évoquées , ce$ deux filles du ciel étaient retournées à leur berceau. Il était tombé de ses yeux, le voile de l'illusion qui sépare le ciel de la terre; la naïve jeunesse, de l'âge viril; les rêves imaginairesj de la réalité !

Le jeune homme avait vécu bien vite sa vie d'illusion et de poésie, et, porté du premier coup

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aux sommets de la vie idéale, il était retombé aussitôt sur la terre, où la matière s'agite péniblement et se désespère.

Refoulée maintenant sur elle-même, son âme devait compter ses blessures comme ces guerriers qui reviennent glorieux et sanglans des batailles. Après l'amour envolé, la baine implacable avait rempli sa place, et Venise ne lui rappelait qu'une trahison à venger.

Ce beau ciel vénitien s'étalait maintenant sur sa tête , triste et monotone. Chaque étoile semblait une de ses larmes. Sous le calme de cette mer bleuâtre son œil méfiant entrevoyait la tempête; et la douceur de la brise d'orient lui paraissait un piège caché parmi des fleurs.

Cette pompeuse basilique de Saint-Marc n'était plus pour lui qu'un amas de pierres qui témoignaient de la fragilité humaine, et ces chefs-d'œuvre de tous les âges , enchâssés dans ses portiques, lui représentaient !es muets cercueils de tous les siècles qui les avaient faits.

Il y voyait le Christ souffrir et pleurer sur la croix; horrible personnification des douleurs auxquelles fut vouée l'essence divine qui anime notre poussière! Il y voyait la rouille et la mousse ronger les fragmens des civilisations

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passées, et laisser pressentir la fin de toutes choses par l'agonie lente et continue de leurs merveilles délabrées! Il y apprenait combien peu prévaut la créature humaine, par l'histoire de ces empires détruits, dont les débris tenaient si peu de place! Tous ces prodiges de l'art, qu'il avait devant les yeux, ne seraient donc bientôt plus qu'un nom comme ceux qui les avaient créés !

Les saints de pierre , debout sur la frise de la métropole, lui semblaient, aux clartés de la nuit , faire reluire les épées qu'ils portaient dans leurs bras, tandis que le grand orgue de l'église murmurait sourdement sous leurs pieds, et que sur la tour de l'horloge les figures sculptées de Ferracina de Bassano battaient les heures avec un air de moquerie infernale.

Ce peuple de marchands, spéculant sur sa ruine prochaine , lui inspirait autant de mépris qu'il avait eu pour lui d'admiration ; et dans ses flots impertinens qui se pressaient sans ordre au milieu des rires et des mascarades, il voyait l'esprit de vertige pousser à coups de verges ce grand troupeau de bêtes vers la boucherie où l'on aiguisait le couteau.

Le jeune homme se mêla parmi leurs group-

pes, où la forfanterie tenait séance et s'accouplait à la terreur. Il coudoyait ces figures étranges qu'on retrouve dans tous les pays du monde chaque fois qu'un désastre doit surgir, et qui paraissent avant le pillage et le meurtre, comme les éclairs avant la foudre.

On rapportait dans cette assemblée nocturne les propos du général français aux députés envoyés par le sénat pour implorer la paix. On y riait à gorge déployée du courageux provéditeurAngeloGiustiniani,qui, àTrévise,avait osé insister pour obtenir une réponse positive, et à qui Bonaparte avait dit : « Si dans deux heures vous êtes encore ici , vous serez fusillé. » Au pont de Marghera, dans les lagunes, le général avait dit encore aux envoyés : a II n'y a point de traité à faire tant que les Français assassinés et le capitaine Laugier ne seront pas vengés par le sang des trois inquisiteurs d'état, du commandant du fort et du grand-amiral; autrement les nobles Vénitiens ne se déroberont à la mort qu'en se dispersant pour aller errer sur la terre comme les émigrés français. »

La curiosité' et la haine accueillaient avec transport ces dures paroles adressées par un jeune conquérant de vingt-huit ans à des vieil-

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lards blanchis dans le commandement et l'autorité.

C'était, parmi ce peuple vénitien , à qui exalterait plus haut la gloire du général français. Il n'y avait de critiques, de blâme , de menaces, d'imprécations que pour les malheureux gouvernans, qui, dans ces difficiles circonstances, jouaient leurs tètes pour sauver celles des autres. Au lieu de voler aux armes et de s'aller ranger sous la bannière de la patrie, on appelait l'invasion étrangère et l'on faisait tout haut des vœux pour la ruine du pays.

Un soldat qui s'était chargé de formuler les griefs de sa caste s'écriait :

— Pourquoi défendrions-nous Venise , puisqu'il n'y a pas d'argent dans le trésor pour nous payer ?

— Est-ce à nous, reprenait un artisan, à nous faire tuer sur la brèche quand il y a une armée pour cela? A chacun son métier :1e mien est de tisser des toiles. Si les Français arrivent, eh bien, ils nous feront travailler.

— Il n y a plus de marine à Venise, disait un homme de l'arsenal, puisque tous nos ports sont bloqués, et que le Turc vient maintenant nous rire à la barbe jusque dans nos mer§. Ces

nobles ne font rien pour nous! Eh bien, qu'ils tombent et leur tyrannie avec eux! Ceux qui leur succéderont nous feront travailler peutêtre!

L'évéque vint à passer, et ils crièrent : A bas l'évéque !

Le procurateur Pesaro passa à son tour, et ils crièrent : A bas l'Autriche !

Le vieux doge Luigi Manin, qui leur faisait le sacrifice de sa vie , traversa la foule pour se rendre où son devoir l'appelait; ils l'insultèrent et lui jetèrent de la boue en criant ; Vive la liberté!

Le vieillard soupira profondément et baissa la tète , et il fit un signe de la main comme pour écarter de ses lèvres ce calice de douleur. Mais il le devait boire jusqu'au fond. Sans doute , en ce moment, il apprit à connaître les hommes, qu'il avait étudiés toute sa vie sans les comprendre.

Malgré sa haine pour Venise, Frédéric ne put se défendre d'un mouvement d'horreur à la vue de cette ingratitude populaire. Il le réprima cependant, et, montant lui-même sur une table qui servait de tribune , il exhorta les ennemis du sénat à jeter bas par la force ce fan-

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tônie de pouvoir qui ne tenait plus qu'à un fil. Les applaudissemens de la multitude accueillirent sa proposition, et les cris de vive la France! furent répétés par des milliers de voix.

Une seule voix osa s'élever contre la sienne. C'était une femme qui parlait.

Cette femme était masquée, comme un grand nombre des personnages qui prenaient part à ces délibérations nocturnes.

— O jeune homme! s'écria-t-elle d'une voix forte et empreinte d'enthousiasme , quel détestable démon te met à la main le poignard des lâches, et te pousse à boire notre sang? Laissenous ta part et va-t'en ; car beaucoup ici en ont les lèvres altérées. C'est assez des tigres vénitiens pour déchirer le corps de leur mère. Vat'en, et ne blasphème pas davantage ce qu'autrefois tu as honoré !

Ce n'est pas ici un meurtre ordinaire; ce n'est pas un coup d'épée à donner pour voler la femme d'un vieillard après l'avoir assassiné. Ce crime-là est plus large que ta conscience; elle ne pourrait le contenir. Songe ce que c'est que le meurtre d'une ville, et sur quel échafaud il te faudrait monter pour accomplir ton œuvre; le général Bonaparte est seul assez grand pour lui

servir de bourreau. Tu ignores, jeune homme, ce que c'est que d'abattre une tête qui a deux cent mille bouches pour se plaindre et pour accuser. Tu ignores ce que c'est que d'avoir l'Europe pour témoin d'un crime , et pour juge la postérité. Un seul tombeau ne renferme pas tout un peuple, et sa tête ne se tient pas à la main comme la tête d'un roi; mais son cadavre couvre de ses lambeaux toute la surface de la terre , et il n'est pas une seule page de l'histoire des siècles où ne rejaillisse une goutte de ce sang. Contente-toi, jeune homme, d'immoler à ta haine les nobles Vénitiens et de torturer le cœur de leurs femmes après les avoir déshonorées. C'en est assez pour toi, te dis-je; ta main n'est pas assez forte pour tenir le sabre du bourreau !

Le jeune homme avait écouté, silencieux et immobile, ce que cette femme venait de lui dire, et, pendant qu'elle parlait, il semblait cloué à sa place et sous l'influence d'une fascination à laquelle il ne pouvait échapper. Tout son corps frémissait; ses dents s'entrechoquaient violemment, et ses lèvres, convulsivement agitées, cherchaient vainement à répondre. La sueur froide qui coulait sur son visage tradui-

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sait assez les combats intérieurs auxquels il était livré. Les yeux brillans de cette femme , fixés sur lui à travers la cire de son masque , dominaient toujours sa volonté. Sa voix ne put se faire passage que lorsqu'il eut perdu de vue ce mystérieux orateur dont les paroles l'avaient si profondément ébranlé.

— C'est elle ! s'écria-t-il enfin quand le masque se fut perdu dans la foule ; c'est elle î toujours elle ! Venise! tu tomberas!

La populace répondit à ses imprécations par les cris mille fois répétés de : Five la liberté \ A bas le sénat et les nobles !

Une autre femme à moitié nue, coiffée d'un bonnet rouge, et tenant entre ses mains un faisceau que surmontait une hache, arrivait au même instant portée sur les épaules d'une troupe d'hommes du port, à moitié ivres. La déesse de la liberté, qu'on prétendait ainsi représenter, grimpa sur le tréteau où le jeune Français était encore debout, puis, prenant la bouteille qu'un de ses satellites lui présentait, elle remplit un verre d'un grossier vin rouge qu'elle offrit à Frédéric en signe de fraternité. Le jeune homme ne chercha pas à cacher le dégoût que lui inspirait cette ignoble parodie, et

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il allait refuser l'honneur qu'on lui faisait, au risque de ce qui en pourrait arriver, lorsqu'il aperçut de nouveau à quelques pas de lui dans la foule le masque mystérieux dont les paroles l'avaient si violemment agité.

— Oseras-tu accepter? murmura cette même voix de femme sous la barbe remuante de son masque.

— Si je l'oserai? répliqua Frédéric en prenant le verre des mains de la femme qui le lui présentait. Mes amis, je bois à la chute de la noblesse vénitienne! à la punition de la trahison et des traîtres, sous quelqu'habit qu'ils se cachent!

Et il vida le verre aux acclamations de la populace, et sans quitter du regard les yeux étincelans du masque, qui s'était avancé jusqu'auprès de lui.

Quand il eut achevé , la femme masquée poussa un profond gémissement et disparut de nouveau. La déesse de la liberté jeta un grand éclat de rire en lui montrant du doigt cette femme qui venait de s'évanouir.

— C'est elle, monsieur Ermer !

Ce fut seulement alors qu'il reconnut la Gaspara dans cette déesse populaire; son rire satanique et son regard plein de haine et de ven-

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geance disaient assez quelle était cette autre femme dont l'apparition avait si étrangement ému Frédéric.

— Eli reste rons-noiis là? s'écria l'un des orateurs parmi la foule. Il faut aller au palais du doge où nos seigneurs et maîtres sont réunis à cette heure. Dieu sait dans quelle perfide intention.

— Il faut les forcer à se démettre, reprit un autre.

— Leurs pouvoirs sont expirés. Il n'y a plus d'aristocratie à Venise. Nous ne voulons plus de livre d'or.

— Il faut créer une municipalité provisoire en attendant l'arrivée de nos amis les Français.

— Je marcherai à votre tête, interrompit Frédéric, et je leur dicterai les volontés du peuple.

— Au palais du doge! au palais du doge! hurlèrent ces hommes tout d'une voix. A bas le sénat! à bas le doere! vivent les Français !

Et au milieu d'affreuses vociférations, ils se précipitèrent vers le palais ducal, où une partie (les sénateurs étaient rassemblés.

Cette tourbe sans nom et sans missioii se fît

it^n VENEZTA. LA EELLA.

passage jusqu'à la chambre du conseil, où l'on n'osa pas refuser de les introduire. Les sénateurs, pâles et tremblans, se voyant environnés d'armes et de cris de vengeance, crurent que leur dernier jour était venu. Le vieux doge, calme et digne, même en ce moment où il défendait le dernier débris de ses privilèges et l'inviolable sanctuaire de la loi, se leva de son siége,et leur demanda d'une voix calme ce qu'ils prétendaient.

— Votre déposition ! dirent les hommes.

— Votre mort! crièrent les femmes.

Frédéric Ermer alors s'avança vers le milieu

de la salle, et réclama de la main le silence; puis d'une voix forte et accentuée, il lut aux sénateurs épouvantés la note suivante :

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