REPRÉSAILLES
providence; c'était au ciel que se débattait le procès.
Le ciel était immobile et solennel , semblable à un juge sur son tribunal. A ses pieds, entre la terre et la mer, comme un criminel entre deux accusateurs, la belle Venise, triste et morne sur ses blocs de marbre, secouait toutes ses cloches pour demander merci. Chacun de ses monumens étalait devant lui sa draperie d'ombre, plus noire ce jour-là que le drap d'un cercueil, et les stupides joies de son peuple, qui éclataient autour d'elle, formaient dans l'air un bourdonnement sourd qui ressemblait aux prières des agonisans.
L'esprit de vertige, qui avait égaré si longtemps les patriciens de Venise, agitait le peuple à son tour. Il ne voyait dans cette invasion que l'abaissement du sénat , et non les fers de l'étranger. Ce peuple de folies et de mascarades , il ne comprenait pas que la liberté qui le venait ainsi visiter dans sa demeure ne portait que le masque du personnage dont elle grimaçait les allures. Sous ce visage emprunté, il devait bientôt sentir la tête osseuse et le baiser froid de la mort.
Un seul cri retentissait partout. C'était un cri
de vengeance contre Venise, et c'était le peuple de Venise qui le jetait ! Des étrangers parcouraient les rangs de ces misérables et les excitaient dans leurs emportemens. Tantôt c'était le palais d'un noble qu'on livrait au pillage, tantôt un sénateur qu'on insultait publiquement, tantôt encore un monument que l'on déchirait , un débris de la gloire vénitienne que l'on traînait au ruisseau.
Parmi ces fanatiques, un jeune homme surtout se faisait remarquer plus implacable que tous les autres, plus acharné dans sa vengeance. Ses traits bouleversés et pâles, ses vêtemens en désordre et le feu sombre et moqueur qui brûlait dans ses yeux auraient fait soupçonner qu'une haine personnelle le poussait à ce meurtre, si l'on eût pu supposer qu'il existât une haine entre cet homme et cette ville.
Assis, sur le chapiteau d'une colonne renversée, sa tête blonde, échevelée, livrée au caprice du vent, il laissait tomber ses paroles de vengeance au milieu de cette stupide populace, il accusait et condamnait à la fois la ville silencieuse, qui semblait se parer de tout l'éclat de sa beauté pour attendrir ses oppresseurs. Mais le méchant jeune homme repoussait d'un dur regard
nivPRÉSAILLES. aSi
leg regards si pitoyables que lui jetait la ville. Cette plainte harmonieuse, écrite sur toutes ces merveilles des arts qui l'entouraient, se venait briser sur le cœur du jeune homme, et n'en faisait rejaillir que des malédictions. Sa parole destructive remuait le peuple tout entier et le faisait bondir à son gré; c'étaient comme des rênes infernales avec lesquelles il gouvernait dans sa main cette béte affreuse dont les mille bouches ouvertes demandaient à boire du sang. Une image du lion ailé de Saint-Marc, sculptée dans un pan de mur de la métropole, restait encore debout et se cachait dans l'ombre. Le jeune homme saisit un marteau, et il courut à l'image avec toute la rage et tout l'emportement d'un homme qui voit au bout de son épée la poitrine nue de son mortel ennemi. Il s'arrêta auprès de la figure sculptée, et il grinça des dents en lui jetant des regards terribles et en proférant mille menaces qui ne furent entendues que de lui. Puis, poussant un cri étouffé, il saisit son arme à deux mains, et d'un seul coup il brisa le corps en deux. Les éclats en rejaillirent jusque dans sa chevelure. Un second coup abattit la tête, et un troisième fit disparaître l'auréole qui ceignait le front de cet em-
l'J-2 VENKZIA. LA BELLA.
blême de la victoire, cette marque de la divinité humaine.
Une seule voix à ses côtés protesta faiblement par un murmure contre l'exécution qu'il venait de faire. Le jeune homme se retourna fièrement, et dit à celui qui l'interrompait :
— Qui ètes-vous, vous qui blâmez ici la justice de Dieu et du peuple ?
— Vous-même, répondit ime voix profonde sortie des plis d'un long camail de soie noire qui cachait les traits de l'homme, vous-même, qui ètes-vous? vous qui jugez les autres, peut-être y a-t-il ici quelqu'un qui vous juge ?
— Au dessus de nous, interrompit le jeune homme en élevant la main vers le ciel, il y a quelqu'un qui nous juge tous deux. Qu'il me punisse , si je fais mal !
— Attendez ! murmura sourdement la voix; Frédéric Ermer, attendez !
Le jeune homme fronça le sourcil, et chercha vainement à sonder de son regard le masque impénétrable qui couvrait ce visage. L'homme masqué soutint son regard avec fermeté ; mais une femme masquée comme lui s'appuya sur le bras de l'homme et sembla prête à défaillir.
— Vous, qui savez mon nom, reprit Frédé-