‹ Venezia la bellaChapitre 30 sur 42 · REPRÉSAILLES · texte numérisé non relu

REPRÉSAILLES

rie Ermer, si vous voulez en apprendre davantage, si vous voulez savoir comment et pourquoi je me venge de cette ville ingrate et perfide après l'avoir aimée : suivez-moi!

A un signal du jeune homme, qui glissa quelques mots à l'oreille des chefs de l'émeute, tout le peuple se mit en mouvement, fit serpenter les anneaux de son corps immense , et se traîna jusqu'au pied des prisons, contre lesquelles il se heurta avec un horrible bruit.

En quelques secondes cette épaisse boîte de pierres fut couverte de têtes et de bras. La blancheur des murailles disparut sous cette fourmillière qui, sans autre arme, sans autre instrument que ses milliers de pieds et de mains, commença à détacher les écailles de brique qui formaient le toit du monument. La tête ainsi mise à nu ne laissa plus voir bientôt que sa carcasse de bois et de fer, dont les énormes travées furent enlevées presque aussitôt et rompues en l'air comme des brins de paille. Puis les murs s'affaissèrent, dégarnis de leurs cuirasses de dalles, dont une seule aurait suffi pour écraser une maison. On eût dit une cuvs d'eau qu'un enfant venait de percer par le fond, et dont le niveau allait chercher celui de

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lii terre. Il ne resta bientôt plus pieri^ sur pierre de la prison de l'Inquisition d'Etat, qui avait vu périr peut-être dans ses cachots plus de victimes qu'il n'avait fallu de bras pour la renverser de fond en comble.

De nouveaux cris de joie parmi le peuplé accueillirent cette œuvre de tous qui les faisait tous trembler, et l'on érigea sur ces ruines cette inscription burlesque que l'histoire nous a conservée :

« Prisons de la barbarie aristocratique triumvir aie , démolies par la municipalité provisoire de Venise, Van 1" de la Piépublique italienne, 2 5 mai 1797- »

— Vous l'avez vu , dit Frédéric Ermer en s'adressant aux deux personnes masquées qui l'avaient suivi, et il brandissait au dessus de sa tête le terrible marteau encore blanchi des débris du lion de Saint-Marc. Vous l'avez vu ! voici comme on punit la trahison et les traîtres. A l'amour aveugle a succédé la haine, à l'estime le mépris. E.egardez-moi, je suis bien Frédéric Ermer, l'amoureux de Venise, comme vous disiez tous, ce jeune homme indolent qui s'enivrait de votre air empesté, qui croyait à

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la grandeur de vos gloires comme à la fidélité de vos femmes. Plus près, approchez, regardez-le, c'est bien cet insensé que vos colifichets de marbres et de mosaïques avaient jeté dans lin si étrange délire et fasciné par le prisme de vos illusions; c'est bien lui qui voulait vivre et mourir à regarder du fond d'une gondole votre ciel enchanté où son âme habitait parmi vos étoiles; c'est bien lui qui avait cru trouver dans vos arts et dans vos femmes cette pure essence de la beauté qui divinise les choses de la terre. Mais un jour le rêve s'est envolé, avec son ciel de lumière, avec ses magnificences idéales, avec l'honneur et les vertus dont il prenait la robe éclatante, et il n'est plus resté que la trahison hideuse et infâme, la boue au lieu de l'or, le démon au lieu de l'ange, le désespoir à la place de l'amour, le désespoir qui sonne creux comme un cercueil!

Voilà Venise à présent pour moi , je la vois telle qu'elle est, ivre de débauche et non pas d'enthousiasme, une marchande d'oripeaux et non pas une reine, une courtisane habile et non pas une amante passionnée. Votre ville ! avec ses arts corrupteurs et ses parures et ses richesses, je la voudrais broyer sous mes pieds

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<ni la voir engloutie sous les flots de cette Adriatique dont elle a l'aspect trompeur et les ruses infernales. Vos femmes aux yeux noirs et flamboyans, aux caresses empoisonnées, je voudrais être le bourreau qui doit les fustiger pour leurs crimes au milieu de vos places publiques! Plus elles sont belles , plus elles sont infâmes ! Plus elles sont nobles, plus elles sont dégradées! Au jour du jugement de Dieu elles seront vêtues de leurs vices; elles porteront leurs adultères au lieu de parures et de joyaux, et elles paraîtront plus ornées, je vous le jure, que les plus indignes prostituées; et, de votre ville et de vos femmes , le juge suprême ne saura dire laquelle est le plus chargée de honte et d'iniquités. C'est aujourd'hui que commence pour elles la A'engeance de Dieu. Nous les dépouillerons de leurs prestiges, afin que l'univers qui nous contemple puisse connaître quelle idole il a encensée !

Et maintenant, vous qui parlez pour Venise, vous qui peut-être ignorez ses crimes, ou qui êtes engagé comme je l'étais dans l'inextricable réseau de ses maléfices, vous ne me quitterez pas que tout soit fini pour elle; vous ne me tjuitterez pas! vous dis-je, ou ma voix vous dé-

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nonce à ce peuple, et vos masques ne vous g;rrantii'ont pas. Venez donc, suivez-moi, ou plutôt restez au milieu de cette place, car vt )ici une autre justice qui va s'accomplir.

Le jeune homme avait à peine prono ncé ces paroles qu'il se fit un mouvement dans la foule, et un groupe d'hommes du peuple vint jeter à ses pieds un gros livre tout garni de montures d'or ciselé. Un de ces hommes s'avança avec une torche enflammée.

— Voici, dit Frédéric en saisissant le flambeau; voyez-le tous, ceci est la justice du peuple! Et il ajouta en poussant le livré dû pied : — Ceci est le crime des nobles. C'est l;i que sont écrits leurs noms, des noms en ruines, un brillant manteau dont ils recouvrent lears vices. Là sont écrits leurs privilèges, c'est-àdire leur droit d'être infâmes, et de vivre dans la luxure et l'opulence, tandis que vous'autr'ës vous mourez de faim ! Là sont écrits leurs titres à votre haine, et aussi vos titres à vous, qui sont vos droits à la vengeance! Pour tout dire, en un mot , ce livre est le Liure d'or. Qu'il périsse ! ce monument de leur orgueil, et avac lui le souvenir de la tyrannie ! Lisez tous sur cette page : Bembo, Venier, Mocenigo, Ginstiniani ^ u. 17

LorédaUf Manjrini , et tant d'autres encore, Tiepoliy, Grimani, Foscari , Contarini, Bragadino ; ce dernier nom surtout, celui du Provéditeiir, qui n'a payé par sa mort que la moitié des crimes de sa maison! Au feu tous ces titi.'es vains! au feu cette insolence de dix siècles! au feu cette oppression du peuple! au feu tcmt cela ! Et pour inaugurer la nouvelle ère de la République vénitienne, plantons sur ces cendres chaudes un arbre de la liberté. Ce fumier est bien fait pour engraisser ses racines !

La flamme dévora les pages du Livre d'or , et toute la gloire de cette ville infortunée ne fut bientôt qu'un tas de poussière.

La femme masquée que Frédéric Ermer avait forcée d'assister à cette scène poussa un douloureux gémissement, et cacha sa tête sur la poitrine de son cavalier. Une imprécation de Frédéric répondit seule à ses soupirs. Aussitôt, et comme par enchantement , un arbre haut et fort fut planté et fixé entre les dalles de la place Saint-Marc , et un bonnet rouge attaché à son sommet.

Le patriarche de Venise, suivi de son clergé, sortait en ce moment de la métropole. On l'obligea de venir prêter serment au pied de l'arbre

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de îa liberté, ce qu'il fit les larmes aux yeux, en priant le ciel dans son âme d'avoir pitié de sa malheureuse patrie.

Sur l'une des colonnes de la Piazzetta le lion ailé, ce symbole de la puissance vénitienne, vit effacer aussi du livre de pierre qui lui servait d'appui son ancienne et vénérable légende : Fax tibi, Marce Evangellsta meuslV^ légende fut remplacée par ces mots : Droits de V homme et du citoyen! Les acclamations de la foule accueillirent avec enthousiasme ce changement de circonstance, et un gondolier s'écria : Enfin le lion a tourné la page !

Frédéric fit remarquer à l'homme masqué qui l'accompagnait ce nouveau coup porté à l'idole de l'Adriatique.

— C'est moi, répétait-il, c'est moi qui ai conduit tout cela. A moi, l'honneur de la vengeance et de l'insulte 1

— Monsieur, dit l'homme en soutenant la femme dont le bras était passé dans le sien , ce n'est pas le fait d'un brave d'insulter les grandeurs à bas.

— J'ai coutume, dit Frédéric avec hauteur, de répondre de mes paroles à ceux qui m'en demandent compte.

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— Monsieur, reprit l'inconnu d'une voix ferme, descendez dans votre conscience, et jugez-vous. Un peuple malheureux est sacré comme une femme. Qui trahit l'une est digne d'insulter l'autre.

— Monsieur, nous nous reverrons, puisque vous savez qui je suis, quoique vous confondiez les faits. Je soppose que la dame qui vous accompagne pourrait peut-être en ceci redresser votre mémoire-

î — Je n'en ai pas besoin, monsieur; nous nous reverrons, comme vous l'avez dit. Nous nous reverrons plus tôt que vous ne le pensez. Vous dire mon nom serait inutile. Vous l'entendriez pour la première fois. Mais quand vous l'aurez appris , Frédéric Ermer , votre mémoire ne pourra plus l'oublier; et, dans le cours de votre existence, vous ne le prononcerez jamais sans terreur. Adieu !

•lit^Irrerf

Catjrima îJ'amorc.

Son désespoir ne se dit pas : il priait , il liiasphémait.

LÉON GOZLAK.

Vers le soir, toute cette foule tumultueuse s'écoula. Frédéric Eriuer, iassé de ses vengeances de la journée, s'arrêta au milieu d'une jDJace de la ville, et il s'assit sur les marches d'une église pour j)rendre un instant de repos.

L'église était ouverte aux fidèles, mais peu

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d'entre eux songeaient au ciel en cet instant. liCS vrais patriotes vénitiens pleuraient dans leurs maisons sur les désastres de la patrie; les autres remplissaient de leur joie bruyante les hôtelleries et les cafés.

Seul en présence de ce firmament étoile, Frédéric sentait sa haine s'affaiblir et tomber. La douce humidité de l'atmosphère pénétrait peu à peu l'enveloppe matérielle de son être, et venait faire épanouir dans les replis de son cerveau les tendres fleurs de sa poésie. Quoique voilée d'un crêpe de deuil, l'image de Venise était le soleil qui ravivait ainsi leurs couleurs effacées. Les mauvaises passions ne font pas de longs séjours dans une âme aimante et sensible. Elles grondent et passent comme les tempêtes du Tropique. Des anges sont là derrière elles qui essuient avec des rayons de lumière les flots orageux qu'elles ont versés.

La bonne nature du jeune homme revenait donc à la surface de son âme, pure et limpide comme un cristal, dégagée du limon qui l'avait ternie un instant. Elle sentait le besoin de s'harmonier avec cette suave sérénité de la nuit qui respire à cette heure dans toutes les parcelles de la création. Comment haïr et maudire lors-

LAGR13IA D AMOKE.

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que le ciel , la mer et la terre resseml: )lent k trois sœurs qui s'embrassent, et que les ^ :hastes baisers de leurs bouches répandent d es parfums autour de vous? Comment haïr et maudire quand Dieu est là qui vous parle d'î unour et de pardon , et qui fait briller au dessuf i de vos têtes des splendeurs mystérieuses pour vous guider jusqu'à lui ?

L'imagination du jeune homno e quitta son enveloppe mortelle et s'alla perd re dans cette immensité peuplée des vœux et d< is prières des hommes. Il s'y enivra de ces vagu^ que chacun a entendues dans le s cœur, et que personne n'a pu exp] de ces merveilles insaisissables c vues dans la nuit, et dont nul ne p la forme quand l'esprit revenu di uni de nouveau à la matière qu corps. 11 y a une intuition par1 état de séparation de la matière dont la rêverie est le premier d( le dernier. C'est peut-être tout ce vous savoir de l'existence future

Quand Frédéric revint à lui que son être était complétemen mélancolie tendre et pleine de l*

es harmonies ilence de son jquer. Il y vit |ue chacun a ourrait tracer j voyage s'est 'il appelle son :iculière à cet et de l'esprit, •orré et l'extase que nous pou-

, il lui sembla t régénéré. Une irmes avait suc-

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cédé à la fu reiir. Il avait repris de l'amour et de ia pitié ( lans son contact avec le ciel. Son front se piisi -a et ses yeux se mouillèrent lorsqu'ils se fure nt arrêtés sur Venise, qui s'étendait là si trist ement devant lui.

L'eau était noire; les maisons étaient som-

bres. La lune

par dessus les

dans l'église vi

gnés brûlaienl

Tl se fit aie

corps du jeuD(

gard au ciel, e

sur ses genouj

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pleurs jaillissaic

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— Venise ! ^

oh! pardonne-n

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aucune autre pai

gré lui; il se proi

sur les marches (

tremblant jusqu'.

de lorgne vinre

ronde et pâle le regardait en face irises des palais, et derrière lui, de et silencieuse, les cierges alicomme pour un enterrement, rs un mouvement dans tout le i homme ; il leva les bras et le ret soudainement sa tête retomba ;. On eût dit qu'une main inviùt vers la terre. Des torrens de nt de ses yeux. Vous eussiez pris ur des rires , tant ils battaient wités de sa poitrine.

/enise ! s'écria-t-il , pardonne !

loi!

coupée ne put faire entendre oie. Ses genoux ployèrent mal- .terna, le front dans ses mains, ie l'église, et y demeura tout lu moment où les sons graves nt retentir dans son oreille.

LAGRIMA D AMORK. aOD'

Alors il se leva brusquement et il se précipita clans le temple pour demander à Dieu un refuge contre sa douleur.

— Toutes deux, se dit-il à lui-même! toutes deux elles mourront ! Mon Dieu ! si vous leur gardez une place dans votre miséricorde, vous m'êtes témoin que ce n'est pas moi qui la l^eur envierai! Mourir ! mourir ainsi! mourir pleines de force et de beauté ! mourir dans la honte et dans l'ignominie! Toutes deux! toutes deux mourir! oh! c'est affreux!

Mais pour toutes les choses du monde, pour les plus nobles et les plus pures choses , ne s'en va-t-il pas toujours ainsi? Mourir! n'est-ce pas la loi? mourir! n'est-ce pas l'homme? Le soleil, les étoiles, l'honneur, l'amour et la vertu ne mourront-ils pas aussi ?

Toutes deux ne sont-elles pas chargées de leurs iniquités, dont elles doivent compte à Dieu ? Toutes deux n'ont-elles pas porté la mort dans bien des âmes? Qu'elles périssent donc ! leur mort est juste, puisque c'est le ciel qui la veut ! Par leur orgueil et leurs trahisons , elles avaient amassé bien des vengeances contre elles. Il y aura des rires et des battemens de mains autour de leurs cercueils. Mais je sens que ma pitié

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est plus forte que ma haine, et , malgré les blessures qu'elles m'ontfaites, je voudrais que le sort pût les épargner. Quand elles seront arrachées de mon cœur, comment remplir ces deux places vides? Ma haine et mon amour anéantis d'un seul coup! Qu'elles meurent, et je suis vengé! J'aime mieux les haïr et qu'elles vivent! J'aime mieux souffrir et qu'elles vivent! Hélas! j'ai voulu moi-même leur destruction ! moi-même j'ai frappé itj coups qui les devaient abattre, ces deux idoles de mon amour, devant lesquelles j'aurais briilé mon âme pour encens! Et demain, mortes! mortes toutes deux! O mon Dieu! j'aimerais mieux mou-

rir

Le jeune homme appuya sa tête sur le marbre d'un monument funéraire qui faisait saillie dans le mur. Il resta long-temps de la sorte , ses yeux noyés de pleurs stupidement fixés sur la terre. Puis il se redressa tout à coup avec un mouvement d'effroi; ses cheveux se hérissèrent sur sa tête ; sa bouche s'ouvrit horriblement : un cri rauque et sourd s'élança de sa poitrine. 11 venait de lire sur ce tombeau qui lui servait d'appui le nom du provéditeur Rafaële Bragadino. Cette église était celle de Saint Jean et

LAGRIMA d'aMORE. Q.G'J

Paul. Cette statue de marbre blanc représentant un défunt sénateur en robe de patricien qui s'élevait sur le sépulcre, était celle de sa victime.

— Encore ce nom ! murmura-t-il d'un air sombre , encore ce provéditeur ! Mort lui aussi ! « Mort assassiné à Venise ! » Ce n'est pas vrai , cette inscription a menti ! C'est avec i'épée que je t'ai tué, et non avec le poignard. — Provéditeur, réponds! réponds-moi de ton trône mortuaire! N'est-ce pas, que je t'ai tué loyalement? N'est-ce pas, que je ne suis pas un lâche ?

— Tu es un lâche, Frédéric Ermer! un lâche! entends-tu bien?

Ces mots, partis du milieu de l'ombre et répétés par l'écho vibrant de la nef, tombèrent dans l'esprit du jeune homme, pareils à un fer rouge qui plonge en frémissant dans l'eau. Il se retourna brusquement, et il vit à deux pas de lui une femme couverte de deuil et plus pâle qu'un spectre dans son linceul.

— Venezia ! s'écria-t-il.

Et il voulut fuir. Mais la femme le retint d'un bras ferme et décidé.

— As-tu peur, Frédéric, entre tes deux victimes?

— Non pas de lui, dit le jeune homme, non pas de toi, mais de moi! J'ai peur de ne pas maîtriser assez 1 horreur que je ressens, et de te faire tomher morte sur ce marbre qui te garde ta place auprès de ton mari.

— Ne crains donc plus, interrompit la jeune femme, puisque tu sais que Venise morte, je dois mourir. Le mari , la femme et la ville , tout cela peut dormir sous la même terre, et ce triple assassinat sera un digne trophée de ton ceurage. Assassine-moi comme tu as assassiné le provéditeur Rafaéle , mon mari, comme tu as assassiné Venise, ma ville, ma chère Venise, et tu m'entendras jusqu'au dernier soupir te crier que tu es un lâche.

— ïa ville! dit Frédéric, ta Venise, je l'ai foulée aux pieds; ta ville perfide comme toi, infâme comme toi. Oui, je vous hais toutes deux , et j'ai honte à présent de la pitié que je ressentais pour vous. Oui, toutes deux vous mourrez misérables, déshonorées ! Toutes deux vous allez mourir ! vous êtes mortes !

— Tue-moi donc comme elle, et ne m'incite pas! Voilà la victime, voilà le tombeau, et l'assassin , c'est toi. On inscrira mon nom

LAGRIMA d'aMORE. 269

auprès de celui du provéditeur, et la légende de ma famille s'accomplira. Ecoute, j'ai approché ce matin du tribunal de la pénitence; j'ai confessé mes fautes, Dieu ne sera pas plus inflexible que son prêtre. Je suis en état de grâce; mon âme est préparée à tout : voilà pourquoi je suis venue te trouver. Fais de mon corps ce que tu voudras. Que le ciel m'assiste, et prenne mon sang en expiation des fautes de ma vie !

En prononçant ces mots, Venezia tomba sur ses genoux, et elle joignit les mains et les éleva vers le tombeau.

— Oui! demande-lui grâce! reprit Frédéric entre ses dents , prie Dieu qu'il te pardonne tes crimes. Tu as besoin de sa miséricorde. C'est bien cela : l'orgueil dans l'humilité! Le ciel sur les lèvres et l'enfer dans le cœur ! Crois-tu donc que ton corps infâme puisse reposer impunément aux côtés du vieillard qui fut ton mari ? Crois-tu que son cadavre ne se lèverait pas pour chercher un autre lieu où il pût saintement reposer ses os? Femme ! tu n'y penses pas. L'adultère jusque dans le lit de la mort! l'insulte jusque dans l'éternité ! Va , on ne souffrira pas que tu souilles ce dernier asile. Prostituer le tombeau, c'est plus qu'un crime : c'est

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un sacrilège qui ferait sortir de terre tous ces gens-ci ensevelis sous nos pieds. Tu les verrais lever les dalles qui les couvrent, et demander au ciel, de leur voix morte et sans paroles, l'expulsion de ta cendre qui troublerait la paix que l'on goule dans ces froides poussières! Les cierges s'éteindraient d'eux-mêmes; les pécheurs sentiraient se glacer sur leurs lèvres les aveux de la confession , et leur main oublierait le signe de la prière ! Les saints hommes de Dieu ne pourraient plus donner l'absolution des fautes; le tabernacle se briserait entre les doigts du prêtre; l'hostie saignerait dans le ciboire, et le Christ de l'autel crierait encore sur sa croix : « Mon père ! éloignez de moi ce calice de douleur ! »

Détourne donc tes regards insensés de ce tombeau où tu n'as pas de droits. Respecte au moins l'âme, si tu n'as pas respecté le corps. N'insulte pas ce vieillard en étendant vers lui tes mains profanes. Sors de cette église, où ta présence est un crime. Ne vois-tu pas le vieillard frémir sous ses habits de marbre? Ne vois-tu pas ces yeux blancs et mornes qui te regardent ; ce doigt crispé qui s'allonge vers toi ? C'est pour te maudire. Car, s'il est mort, c'est

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