II
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je me défendrai jusqu'à la mort, pour sauver l'honneur du pavillon. Mon pauvre Daniello, il est bien dur , n'est-ce pas, de se cracher du plomb à la figure quand on aurait envie de s'embrasser : c'est cependant notre cas à tous deux , mais l'honneur parle , vois-tu , petit. Ah çà! si dans la discussion un boulet de mon lougre vient à te coucher parterre, ne m'en veux pas, entends-tu bien, pas plus que je ne te saurais mauvais gré , si ton diable d'amiral venait à couler bas le Libérateur de V Italie Adieu, Daniello; adieu, enfant!
Et Laugier, appuyé tristement sur le bastingage de son navire, regarda long-temps la barque vénitienne s'éloigner, tandis que ses marins accourus sur le pont, faisaient cercle autour de leur capitaine et attendaient silencieusement ses ordres. Il sortit enfin de sa rêverie, et sa figure prit une singulière expression de reproche et de dureté , quand il s'aperçut qu'on avait surpris une larme dans ses yeux.
— Ça, vous autres, parez- vous à la défense. Démasquez les sabords ! aux pièces les canonniers! dans les vergues les bons tireurs! hissez le pavillon ! au grand jour le drapeau tricolore ! Nous verrons si les chiens oseront nous assas-
LE LOUGRE DU CAPITAINE LAUGIER. 5r
siner. En avant, mes fils ! Si je crève, qu'on me jette à la mer. C'est là mon testament. Aux armes 1 aux armes ! et vive la république ! Tous les marins du corsaire se dispersèrent à l'instant comme une volée d'oiseaux dans un champ. Les uns s'embusquèrent dans les vergues, les autres se formèrent en petits pelotons aux extrémités du lougre , tandis qu'on se passait les cartouches de main en main. Les canons furent démasqués, le drapeau tricolore flotta dans les airs, aux cris de vive la France! vive la république !
Laugier visita l'amorce de ses pistolets, puis il jeta les yeux du côté du fort Saint-André, où la barque du lieutenant Daniello abordait à cet instant. Un gros soupir s'échappa de la poitrine du corsaire. — Pauvre enfant! comme il est bien sous son uniforme ! pourquoi n'est-ce pas l'uniforme français? C'est qu'il a l'air d'avoir du cœur. Cher petit! c'est vraiment tout le portrait de sa mère ! Pauvre Antonina! si tu savais que ton fils et moi , nous sommes prêts à nous égorger ! Ah ! c'est affreux à penser. Qui l'eût dit, il y a vingt ans?... Bah! bah! le bon Dieu est un bon diable ; il ne voudra pas, ne fût-ce que pour la mémoire d'Antonina, il
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ne voudra pas que nos cartouches aillent frapper cet enfant.
Quelques minutes après l'entrée du jeune lieutenant dans le fort Saint-André, une frégate sortit à pleine voiles de la passe du Lido, et mit le cap sur le petit lougre français.
Laugier était debout au milieu de son navire; il tenait d'une main son porte-voix, *de l'autre sa lunette. Tout était calme et silencieux à son bord, le pont bien clos, et Frédéric Ermer enfermé par force sous le pont, quoiqu'il eût demandé à genoux la permission de combattre à côté du capitaine. Les corsaires français, prêts à tout événement, ne bougèrent pas jusqu'à l'instant où la grande frégate qui courait sur eux fit halte à un quart de portée de canon. Une embarcation se détacha de la frégate. Elle était montée par un officier et dix soldats de marine. L'officier somma le capitaine Laugier d'obéir aux ordres de l'amiral, qui lui enjoignaient de laisser visiter son navire.
— Vous n'en avez pas le droit, répondit le capitaine. Vous pouvez m'assassiner, mais ma mort et le massacre de mon équipage protesteront éternellement contre la loyauté vé-
nitienne. Si vous exercez une aussi lâcbe vengeance, elle retombera sur vous. Le général Bonaparte vous demandera compte un jour du sang de Laugier, et il brisera dans sa main, comme un verre fragile , cette misérable puissance dont vous êtes si fier.
— Voulez-vous laisser visiter votre navire ? répéta l'officier vénitien.
— Non, dit Laugier d'une voix ferme. — Non ! — non ! — répétèrent les cris des marins français.
L'embarcation retourna vers la frégate. Un coup de canon partit aussitôt de la plate-forme du fort Saint- André. Le boulet fit un trou dans le pavillon du lougre.
— Tiré trop haut , dit Laugier; mais ils ont blessé le pavillon , gare au corsaire !
Et abouchant son porte- voix , il fit lever les deux ancres pour se mettre à l'abri; mais la frégate lui barra le passage; et commençant elle-même l'attaque , elle lâcha sur le Libérateur de r Italie toute une bordée de ses canons. Cette bordée ne porta pas, le corsaire fut garanti cette fois par une large lame qui le masqua pour un instant.
— Trahison ! cria le capitaine français ! Les scélérats ont juré de nous égorger ici.
Cette exclamation lui fut arrachée par l'arrivée de trois autres navires vénitiens qui sortaient de la passe du Lido et couraient dans la même direction que la frégate.
— Nous sommes cernés! crièrent les marins avec l'accent d'un sombre désespoir.
— Au moins l'on parlera de nous, murmura Laugier. Léguons notre vengeance au général Bonaparte, et, comme tant de braves, mourons pour la république.
Alors seulement le capitaine Laugier, qui ne s'abusait pas sur sa position et qui comprenait avec le sang-froid d'une résolution désespérée , que désormais pour lui la résistance n'était plus qu'un sublime dévouement pour sauver l'intégrité du pavillon français , ordonna que les deux hôtes qu'il avait reçus à son bord quittassent sur-le-champ le navire. Il ne voulait pas les entraîner dans sa ruine. Il ne voulait pas les sacrifier dans une lutte où leur présence était à la fois une inutilité et un meurtre.
Les forts de la côte commencèrent alors à tirer aussi sur le corsaire français.
Les ordres du capitaine furent exécutés à la parole. Au milieu du désordre des matelots qui s'embarrassaient dans les manœuvres, deux palans furent frappés à l'étai et accrochés aux deux bancs de la chaloupe. Ainsi saisie et soulevée à la hauteur des plats-bords, la chaloupe reçut Venezia, Frédéric Ermer et quatre rameurs armés d'avirons. Un d'eux fut frappé d'une balle au moment où ils descendaient tous les six dans la mer.
— Mes hommes me sont précieux, s'écria au milieu de la mitraille le capitaine Laugier. C'est un rameur de moins que vous aurez , monsieur Ermer.
— Je le remplacerai , répondit le jeune homme.
-*-. Alors, enfans, lâchez tout, et que la république veille sur vous, monsieur!
Les petits canons du corsaire répondaient de leur mieux au feu croisé des forts et de la frégate. Les trois felouques vénitiennes approchaient. Les forts tiraient toujours.
La chaloupe s'enfonça ^ns l'eau de tout son poids. Elle fut couverte d'écume. On entendait le brave capitaine qui , le porte-voix à la main, la figure pâle, les cheveux hérissés
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par le vent, criait à ses hôtes et à ses rameurs :
— Tenez-vous sous le vent du navire! Baissez la tête ! couchez- vous ! du courage ! droit sur la terre !
Les forts tiraient toujours.
La chaloupe ahorda bientôt la côte, et les cinq personnes qui la montaient furent emmenées par les soldats vénitiens.
Le petit lougre, presque désemparé et jonché des débris de sa mâture et des cadavres de ses défenseurs, ne demanda pas grâce un instant. Pas une voix ne s'éleva pour réclamer merci , pas un cri, pas une plainte! Le pont nageait dans le sang. Le capitaine Laugier, criblé de blessures et ne pouvant plus se tenir sur ses jambes, se fit attacher au dernier tronçon du mât qui lui restait, et, le porte-voix à la bouche, le visage rouge de sang, il commanda la manœuvre jusqu'au dernier moment. A chaque minute il comptait un défenseur de moins parmi ses braves matelots , qui tombaient aux cris mille fois réji^tés de Vive la France ! vive la république! Les barbares n'étaient pas touchés d'iiii aussi beau dévouement. Ils n'avaient pas pitié de son héroïsme !
Les forts tiraient toujours.
Une des felouques vénitiennes vint aborder le magnanime corsaire.
Alors commença un combat corps à corps, une a])ominable boucherie où il n'y eut que des bourreaux et des victimes. Un soldat vénitien leva son sabre pour trancher la tête de l'immortel Laugier. Un jeune officier arrêta le bras de l'assassin.
— Daniello ! murmura Laugier d'une voix mourante. Mon ami ! laisse-le faire ! • il n'est plus temps !
Le lieutenant se précipita sur le corps du capitaine. Avec son poignard , il coupa les cordes qui le retenaient au mât du navire. Le capitaine lui serra la main.
Au même instant, un des matelots du lougre qui se défendait encore, tira un coup de pistolet dont la balle vint frapper le lieutenant vénitien dans le dos.
— Me tuer par derrière ! dit le jeune homme ; ah! c'est d'un lâche!...
— Laugier sembla renaître à ce cri de douleur. Il rouvrit les yeux et reçut le lieutenant vénitien dans ses bras.
— Il est mort, murmura le capitaine avec
l'expression du désespoir. Mort ! rnort comme je vais mourir! Danielloîmon fils! entends la voix de ton père! Hélas! ne saura-t-il pas avant de mourir, ne saura-t-il pas que je suis son père ! Mourir ainsi ! mourir à la fleur de l'âge! Et encore sous ce détestable uniforme. Daniello, mon fils, ah! du moins tu mourras Français !
En disant ces paroles, Laugier arracha sa cocarde tricolore qu'il attacha de ses mains sanglantes au chapeau du jeune officier. Puis, serrant ce cadavre dans ses bras, il le regarda fièrement jusqu'à ce que sa propre douleur lui fit fermer les yeux. Alors ses bras se roidirent , il jeta un dernier regard du côté de Venise , un regard de haine et de malédiction ! — Adieu Daniello! adieu Antonina! adieu France! adieu la gloire!...
Ce furent les derniers mots du capitaine Laugier.
Après leur épouvantable massacre, les soldats vénitiens se retirèrent à bord de la felouque, et le feu des forts et des navires de la station fit disparaître les derniers débris An Libérateur de V Italie y comme si Venise, honteuse de ce qu'elle venait de faire, eût
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voulu ensevelir dans les flots la preuve de son crime et de sa trahison.
Les morts et les blessés eurent un même tombeau dans la mer, et quand tout ce hideux spectacle eut disparu sous les flots, les forts du r.ido tiraient encore !
tic ioufj pas avec le Uu.
Divinités d'enfer, quand les démons veulent accomplir leurs œuvres les plus noires , ils les suggèrent d'abord sous une forme céleste comme je fais maintenant,
SHAK.SPB4BE, Othcllo , aCtC 3.
Dix jours s'étaient écoulés depuis l'attentat commis contre l'équipage du Libérateur de V Italie. Le sénat de Venise , inquiet et consterné comme un enfant qui attend la réprimande de son précepteur, avait envoyé des
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députés au général Bonaparte , pour tâcher au moins d'atténuer le mauvais effet que cette nouvelle allait produire dans son esprit. On attendait ce jour-là même les provéditeurs envoyés au quartier général de l'armée française, et déjà les bruits les plus sinistres circulaient dans la ville sur la réception que le jeune conquérant avait faite aux parlementaires de la sérénissime république.
On parlait tout bas d'un traité de paix signé à Léoben entre la France et l'Autriche , traité qui livrait Venise sans défense à la vengeance d'un ennemi courroucé. On venait d'apprendre en même temps que Vérone était punie, que les paysans avaient mis bas les armes et que les colonnes françaises s'avançaient de la Romagne et du Milanais vers la lagune.
Cependant la véritable situation des affaires restait un mystère pour la masse du peuple dont l'aristocratie expirante s'efforçait encore d'occuper la nonchalance avec des fêtes et des spectacles. Cette nuit-là même une séance sénatoriale devait avoir lieu dans les appartemens du doge, où l'on allait décider en secret des mesures à prendre pour sauver la république s'il en était encore temps. Quarante-trois