NE JOUEZ PAS AVEC LE FEU
personnes choisies parmi les Sages étaient invitées à y assister. On y devait révéler d'étranges choses. On y devait voir d'étranges hommes et découvrir à nu le misérable pivot sur lequel tournait depuis des siècles cette monstrueuse machine gouvernementale alors rouillée dans tous ses ressorts.
N'anticipons pas sur les événemens de cette déplorable péripétie de l'histoire vénitienne. Notre tâche n'est pas d'ailleurs de suivre à la piste toutes les petites scènes jouées par les acteurs dorés des congrès qui amenèrent à cette comédie diplomatique un si lugubre dénouement. Tout à l'heure nous verrons le coup qui la frappa cette belle et indolente Venise; nous la verrons pleurer et s'agenouiller comme une femme, faire retentir de ses sanglots les voûtes de ses palais de marbre, et puis se coucher d'elle-même dans le cerceuil, sans avoir la force de tenir une épée pour se défendre, sans avoir le cœur de choisir au moins un champ de bataille pour son tombeau.
L'ombre du soir commence à descendre sur les monumens de Venise. Le deuil dans le cœur, le sourire sur le front, Venise s'illumine comme dans ses jours de bonheur. Des impro-
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visateurs, des chanteurs ambulans, des saltimbanques aux sales guenilles étincelantes de paillettes, se répandent sur tous les quais et les carrefours par l'ordre de la police. Les spectacles sont ouverts, leurs échos retentissent des mélodies amoureuses de Paèsiello et de Cimarosa; des gondoles remplies de masques et de musiciens sillonnent les canaux de la ville dans tous les sens; le ciel lui-même déploie sa magnifique tenture semée d'étoiles mélancoliques qui argentent délicieusement la surface tranquille de la lagune. On dirait que dans cette belle nuit l'Adriatique a embaumé sa couche pour recevoir une dernière fois les hommages du doge , son seigneur et son époux.
Parmi les espions aux figures sinistres qui sondent la foule de leurs regards, un homme s'avance couvert d'un sombre manteau, évitant la lumière et cachant son visage sous les bords d'un large chapeau de feutre. Il pénètre dans les cabarets et dans les cafés: il s'arrête sur le seuil des palais, il écoute les conversations des marins et des ouvriers du port , il jette un coup d'oeil scrutateur sous les pieux arceaux des églises, puis il s'arrête, il donne des ordres; les sbires de la seigneurie vont et vien-