LA.&RIM 1 D AMORE. 2^ I
toi qui l'a lue. C'est ce fol amour que tu inspires à tous ceux qui t'approchent. Femme! je te le dis, tu es folle. Ce n'est pas un prêtre véritable qui t'a donné l'absolution. Cela ne se peut pas. Non , cela n'est pas. C'est le démon en personne, sous l'étole d'un prêtre. Va, fuis, sors de ces lieux. Cherche l'ombre et le mystère ; rase tes cheveux; revêts- toi d'un cilice; metstoi une corde autour des flancs; plonge-toi dans la pénitence d'un monastère; macère- toi le corps pendant vingt années; et surtout repenstoi. Tu pourras espérer après cela désarmer les vengeances du ciel.
Mais non, je t'abuse, je m'abuse moi-même. Le repentir ne peut entrer dans ton âme. Il n'est plus temps de revenir sur tes pas. Ton âme est souillée comme ton corps; perdue à jamais, perdue pour l'éternité. Tu vivras au milieu de tes fautes, et tu en grossiras la liste chaque jour. Il y a encore au monde des jeunes cœurs candides, naïfs et croyans; tu les tromperas, tu les désespéreras , et puis tu riras d'eux. C'est ta nature, c'est ton goût, c'est ton art. Chacun a le sien. En fait de scandale et de préjugés, tu n'as plus rien à craindre. La société, tu t'en moques; le ciel, il est bien loin. Mais veux-tu un
conseil? crois-moi, quitte ce pays, quitte Venise, où l'on te hait, où l'on te méprise, où l'on te conrip.ît. Tu as un nom, de la beauté, de l'or; avec cela, l'Europe entière s'ouvre devant tes pas. A Paris, à Londres, à Vienne, tu seras im ange confondu dans la foule des autres anges. Tu brilleras, tu tromperas, tu seras aimée; tu te donneras , tu te prêteras, tu te vendras. A ta guise! Les plaisirs et les amours ne te manqueront jamais : ce sera plaisant, n'est-ce pas, ce sera joli , ce sera charmant? Tu vois que je suis ton ami, encore; tu vois que je n'ai pas de haine, que je n'ai plus d'amour au cœur; tu vois que je ris; tu vois que je ne veux pas te tuer ?
Et Frédéric, appuyé nonchalamment sur le tombeau du provéditeur, riait en effet d'un rire infernal, en accablant la malheureuse femme. Mais son visage pâle et ses traits bouleversés annonçaient la tempête intérieure que déguisait mal ce faux semblant d'indifférence.
Pendant ce temps, Venezia, toujours à genoux, sombre et blême au milieu de son vêtement de deuil, promenait des yeux égarés sur le tombeau, et sur le jeune homme qui lui parlait ainsi. Il se fit entre eux un moment de si-
LAGRIMA d'aMORE. SyS
tence que des soupirs haietans interrompirent seuls des deux parts. Venezia trouva enfin la force de se lever, et d'une voix sourde et à demi éteinte :
— Vous avez raison, monsieur, dit-elle; ceci est plus horrible que la mort, et si vous avez voulu vous montrer cruel envers moi , votre cœur ne vous a pas trompé. La honte que vous m'avez fait subir vous venge bien des fautes que vous pouvez reprocher à celle qui fut votre amie; votre maîtresse, disons le mot; et je serais injuste de ne pas reconnaître qu'en tout point l'avantage est de votre côté. Mais ce que je veux vous apprendre, c'est que vos affreuses humiliations m'ont levé le cœur plutôt qu'elles ne m'ont fait offense. Si j'en ai conçu quelque chagrin , ce n'est pas pour moi, c'est pour vous, à qui je croyais l'âme plus haut placée, et que je rougis maintenant d'avoir si long-temps méconnu. Pardonnez-moi, monsieur, je vois que vous ne vouliez pas ma mort. Vous ne m'aimiez pas assez pour cela. J'aurais eu tort de l'espérer. Je vois que vous êtes assez mon ami pour me prêter vos conseils, et vos conseils me disent de quelle nature estl'amiîié que vous gardez pour moi. iîecevez-en tous mes romejciemens. H. t8
2 7 4 VENEZIA LA EELLA.
J'étais venue pour parler à votre cœur, il faut me contenter de votre esprit. Je n'ai pas le droit d'être plus exigeante.
Il y a plusieurs façons de tuer les gens, je le sais. Les plus braves ou les plus hardis se servent de l'épée ou du poignard; les autres, ce sont les habiles, n'emploient que la parole, et ils réussissent plus souvent et sans dangers pour eux-mêmes. Je serai franche avec vous. Je ne vous parlerai pas de mon amitié pour un homme qui a réduit au désespoir où je suis , celle qui lui avait tout sacrifié , et dont
l'amour était aussi pur que l'air du ciel Ne
m'interrompez pas, monsieur, puisque vous m'avez vue assez maîtresse de moi-même pour vous laisser parler jusqu'au bout. Je vous dirai avec la même sincérité que je vous méprise maintenant et que je vous hais. Vous pouvez m'écouter sans pâlir, les paroles d'une femme comme moi ne peuvent atteindre nu homme tel que vous. Trop de distance nous sépare. C'est votre avis et c'est aussi le mien. Je ne vous cacherai pas non plus que si je vous hais autant aujourd'hui, c'est que je vous aimais alors ainsi qu'on n'aime pas sur la terre, je vous aimais comme mon salut éter-
LAGRIMA ï) AMORE.
nel, comme mon Dieu, li n'avait fallu qu'un mot de votre bouche pour me forcer à trahir les plus sacrés devoirs, pour me faire oublier mon rang, mon honneur. Afin de vous plaire davantage, j'ai haï l'homme que je devais aimer, j'ai adoré celui que je devais haïr. J'étais folle, vous l'avez dit. J'ai tout perdu, tout flétri, tout avili, tout jeté au ruisseau. Le juste ciel me réservait la punition qui m'accable. J'ai mérité mon sort, puisque j'ai cru à vos sermens. Il vous a plu , au moment où vous me juriez tant d'amour (que Dieu vous le pardonne !) d'aller tenir à une autre femme les sermens que vous me faisiez. Il vous a semblé convenable de vous enfuir, une nuit, et de me laisser me débattre au milieu des périls dont vous m'aviez environnée, seule, sans appui, sans guide, et vous avez pensé que c'était de la grandeur d'âme à vous, de daigner encore me prévenir par un billet clair et concis, que vous aviez changé de résolution à mon égard.
J'ai jugé à propos, moi, de me venger en vous faisant le plus sanglant affront qu'on put faire à votre amour- propre. Tous deux nous devons être contens. Rentrez dans le monde, monsieur, où tant de succès vous at-
276 VENJZZFA T,\ BELLA.
tendent. Toutes les femmes se jetteront à la tête de l'homme qui fut assez heureux pour faire mourir de chagrin une femme qu'il avait déshonorée. De pareils titres à leur estime ne se rencontrent pas tous les jours. Les femmes sont ainsi faites, monsieur, que vous n'avez qu'à vous présenter pour qu'elles s'empressent de vous accueillir. Vous êtes jeune; une belle carrière est devant vous, et je ne doute pas que vous ne parveniez à une célébrité dont vous devez être avide. Avant de vous quitter pour toujours, je dois vous remettre ce billet que vous m'avez fait tenir à votre départ pour Florence. Son succès a été conforme à ce que vous en attendiez. Il pourra vous être utile en d'autres occasions. Je ne voudrais pas vous priver d'un seul de vos avantages. Quant à moi , permettez que j'aille mourir loin de vos yeux ; il doit suffire à votre gloire de reconnaître que je suis frappé.é à mort, et que je n'en reviendrai pas. .fnn^à noui
Venezia avait jeté aux pieds de Frédéric un billet chiffonné qu'elle portait dans son sein. Les caractères en étaient presque entièrement effacés par les larmes qui l'avaient baigné.
Frédéric poussa un cri affreux à la lecture de
LAGRIMA DAMORE. 277
cette lettre. Il se précipita sur les pas de la jeune femme, qui avait déjà gagné la porte de l'église.
— Au nom du ciel ! lui cria-t-il, que signifie ceci ? Que signifie ceci ? vous dis-je. De qui tenez-vous ceci?
— Est-ce à moi, monsieur, qu'il faut le demander? Faites-moi passage, et laissez-moi sortir.
— Vous ne sortirez pas , madame. Ce billet n'est point de ma main. Je ne l'ai jamais écrit.
— Que voulez-vous dire?
— Jamais ! sur mon âme ! C'est une affreuse machination, une effrayante chose que cette ressemblance! Mais voyez donc? moi-même j'aurais pu m'y tromper!
— Monsieur, par pitié, ne vous jouez pas de moi î
— Par le ciel! jamais deux plumes ne tracèrent des caractères aussi semblables. Mais sur l'honneur, sur la mémoire de mou père, mort loin do son enfant chéri , jamais cette lettre ne fut écrite par moi !
• — Frédéric ! dites- vous vrai?
— Venezia , je te le jure ! jamais! jamais !
— () mon Dieu! je te rem(;rcic !
a-O VENFZIA LA LELLA.
En prononçant ces mots, la jeune femme tomba dans un profond évanouissement. Frédéric la reçut entre ses bras et la porta hors de l'église, afin que l'air frais de la nuit lui rendît l'usage de ses sens. Il l'étendit sur les dalles de la place de Saint-Jean-et-Paul ; et, penché sur son visage, il lui prit les mains dans les siennes, cherchant à ranimer la chaleur qui l'abandonnait.
— O Venezia ! reviens à toi ! s'écriait le jeune homme. Explique-moi cette infernale énigme î Cette lettre est fausse ! je ne l'ai pas écrite. Tu le sais! tu le vois', tout cela est un rêve! Tout ce que j'ai appris moi-même, tout ce que j'ai vu , tout ce que j'ai lu était peut-être un rêve aussi ? Nous avons été le jouet d'un démon qui évoquait des enchantemens autour de nous. Tu n'es pas plus coupable que moi, peut-être? Cette lettre que j'ai lue , elle était fausse aussi ! Oh ! parle ! parle donc ! Ouvre tes yeux. Chasse d'un signe de ta main ces fantômes qui m'obsèdent. Vois, je suis à genoux à tes pieds, je couvre ton visage, tes mains, ton cou de mes baisers. Venezia! réponds-moi!... Mais elle se tait; je sens à peine battre son cœur, et ses lèvres sont aussi blanches, aussi