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froides que ces dalles de marbre... Mon Dieu!
si elle allait mourir! si elle était morte!
Morte en cet état ! sans m'avoir expliqué ce mystère ? Oh! j'irais jusque dans le paradis des anges lui demander la preuve de sa justification ! car cette preuve, Venezia , c'est le pain de ma vie, c'est le salut de mon âme. Tu me la donneras, n'est-ce pas? sans elle je suis trop malheureux. Mon avenir et mon présent, mon passé même, seraient des tortures sans trêves. Mon passé, c'est-à-dire toutes les joies, toutes les extases divines que tu m'as prodiguées, c'est-à-dire ma vie, qui commence avec ton amour et qui finit avec lui! Tu ne voudras pas changer en poisons ces baumes bienfaisans qui cicatrisaient mes blessures. Quand même tu détruirais mes espérances, tu me laisseras mes souvenirs! Si tu ne m'aimes plus, tu ne me diras pas au moins que tu ne m'as point aimé! Non, tu m'aimeras encore, tu m'aimeras comme je t'aime ! Tu me prouveras que l'on m'a trompé , que je me suis trompé! Que sais-je? les nouvelles promesses me garantiront les anciennes. Un mot, un mot de ta bouche, et je ne croirai plus à rien qu'à mon amour pour toi. Et si, en ayant foi à ton innocence, je suis encore le jouet
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d'une illusion, laisse-moi, oh! laisse-moi mou rêve!
Frédéric parlait ainsi, et il inondait de ses larmes le visage de la jeune Vénitienne. Il se tut quand il vit un léger frisson agiter les plis de sa bouche et ses beaux yeux noirs s'entr'ouvrir sous l'ombrage de ses cils humectés de pleurs aussi. Les deux amans se précipitèrent l'un vers l'autre, et ils se tinrent en silence long-temps embrassés.
La nuit était calme et silencieuse comme eux. Vaguement éclairés par les rayons de la lune , on les eût pris pour un groupe antique entrelacé sur la frise de marbre d'un palais.
— Tu m'aimes encore? dit Frédéric avec entraînement. Que le ciel soit loué!
~- Tu n'avais pas écrit cette lettre ? dit Venezia en cachant sa tète dans ses mains, je pourrai du moins te garder mon estime.
— Que parles-tu d'estime? c'est ton amour qu'il me faut. C'est ton amour comme auparavant, tout entier, sans restriction, sans partage, comme tu me l'avais donné. Oh! ne baisse pas la tête. Lève ta tête avec fierté, puisque tu m'aimes et que je t'aime. Tourne vers moi tes yeux si pleins de passion. Laisse-moi y plonger
LAGRIMA DAMOllE. 25 1
mes regards ; laisse-moi par ce chemin descendre dans ton âme , je veux y reprendre ma place que tu m'as gardée. Mais lève donc tes yeux vers moi , et ne les ensevelis pas sous tes paupières comme si tu étais coupable. C'est lui, c'est ton ami que tu vois à tes pieds et qui te presse contre son cœur ! C'est lui qui vient de bien loin rallumer sa vie éteinte à. la tienne. Il n'a pas vécu depuis qu'une nécessité barbare l'a forcé de s'éloigner de Venise et de toi. Si tu savais combien ce départ lui a coûté ! Partir sans te voir, sans t'embrasser , sans te répéter les sermens qu'il t'avait faits tant de fois. Mais cette absence était nécessaire, vois-tu? Ils me l'ont dit; sans cela, c'était fait de toi, de nous deux, on nous séparait pour toujours. Il a fallu ces craintes pour m'exiler ainsi. Plus tard, je t'expliquerai cela..... je ne songe maintenant qu'à la joie de te retrouver, après que je t'avais crue perdue. Que tu es belle, mon amie, et que cette pâleur te sied bien! Vois, dans le ciel, la lune est pâle aussi, et ses doux rayons tombent sur le sein de la mer semblable à une chevelure blonde semée de fils d'or et d'areent. Conçois-tu ce qu'il y a de bonheur à s'aimer par une aussi
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belle nuit? à se le dire et à se l'entendre dire? Je voudrais que le soleil de demain ne se levât pas, et que le vieil univers, endormi dans sa course, oubliât de secouer de ses épaules ce beau manteau de la nuit qui lui va si bien ! Je
voudrais Mais embrasse -moi donc! encore!
toujours! Je suis fou! J'ai besoin de tes baisers pour croire à mon existence. J'ai besoin de sentir ta main brûler dans la mienne, pour être assuré que tout cela n'est pas un rêve. Hélas! tu ne me réponds que par tes larmes. Venezial je suis libre et fidèle, je te le jure. Fais-moi le même serment, et que l'orage quia menacé nos têtes aille éclater loin de nous. Fuyons de ces lieux où habitent la mort et la destruction. Laissons Venise se débattre sous la main de Dieu. N'insultons pas par notre bonheur au désespoir de notre amie. Viens, la terre et la mer nous sont ouvertes. Viens! on peut s'aimer partout, excepté dans un tombeau !
Et Frédéric entraînait déjà la jeune femme loin de cette église où les pâles cierges veillaient toujours. Venezia s'arrêta tout à coup, et, se jetant, les mains jointes, aux pieds de son amant :
LAGRIMA d'aMORE. 283
— Par pitié, Frédéric, ne me parlez pas ainsi ; votre joie me fait mal , votre bonheur me tue. Voyez-vous, il y a de ces destinées qu'on ne peut éviter, quelque chemin que l'on prenne, quelque projet que l'on forme... Cette ville que vous avez tant aimée, cette femme qui vous aime encore aujourd'hui plus qu'elle ne le saurait dire, n'échapperont pas à leur sort. L'affreuse fatalité les tient toutes deux sous sa griffe de fer. Si leurs corps sont debout, leurs âmes sont déjà prêtes à s'envoler. Croyez aux aveux d'une mourante. Lorsque le ciel va vous appeler à lui , il y a un ange qui se penche à votre oreille, et qui vous parle en dedans d'une voix triste et douce. Cet ange, je l'ai entendu; j'ai senti le froid battement de ses ailes. Ne me donnez pas de regrets à cette heure suprême où mon avenir ne m'appartient plus. N'apportez pas une couronne nuptiale sur un cercueil. Si je souffrais davantage tout à l'heure, quand votre fureur éclatait contre moi , je suis plus triste maintenant que vous me confiez les projets de votre amour. Ils ne s'accompliront ])as. Ah ! mon ami ! je suis bien malheuseuse ! — Et pourquoi, Venezia? Si j'ai cru aux preuves funestes que le hasard m'a mises dan&
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les mains, dis un mot, et j'oublie tout. Dis-moi que tu n'es pas coupable, et ce billet fatal qui t'accuse , je ne l'aurai point vu , je l'aurai rêvé ! Un démon ennemi de mon repos me l'aura montré dans un songe. Non, cela ne se peut faire, tu es digne encore de moi! Une parole, Venezia, je t'en supplie à deux genoux , et j'aurai retrouvé mon paradis. Mais, tu te tais. Fatal silence ! O mon Dieu ! tout est donc réel , ton crime, mon désespoir et mon amour qui survit à ta faute !
— Frédéric, conçois-tu maintenant pourquoi je veux mourir? concois-tu comment je me suis blessée mortellement moi-même avec ma vengeance, ainsi qu'un enfant qui joue avec un fer empoisonné ? Vois-tu mon cœur saigner dans ma poitrine, et le repentir inutile qui ne suffit pas à fermer la blessure? Vois-tu les angoisses que j'éprouve de vivre encore après la mort de mon âme, et d'errer sur la terre, traînant derrière moi les lambeaux de ma vie sans pouvoir mourir tout entière. Détestable jalousie ! cruel amour de la vengeance I vous m'avez perdue ! Frédéric, j'aurais voulu mourir de ta main, et ne pas connaître mon erreur! Je t'estime à présent; mais moi, je me méprise! Je suis une
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malheureuse qui ne mérite pas que tu daignes lui adresser la parole , si tu la rencontres à genoux , te demandant pardon à mains jointes ! Je ne vaux pas que tu te déranges de ton chemin pour faire ensevelir mon corps en terre sainte, si tu me trouves morte toi soir sur le seuil d'un hôpital. C'est ainsi que mon esprit portera la peine de mon corps, devant Dieu comme devant toi; car tous deux vous êtes mes juges , et la coupable vous reconnaît le droit de frapper. Votre voix ne l'accusera pas plus qu'elle ne s'accuse ellemême, et sa justice sera aussi inflexible que la votre. Mais toi, mon Frédéric, si tu permets que ce qui reste de moi ose encore s'occuper de ton bonheur, pense à ton avenir! Répare les fautes que tu peux te reprocher, si tu ne veux pas connaître le remords. Quitte Venise, quittemoi demain, le plus tôt qu'il te sera possible; laisse ces deux victimes expirer ensemble dans la même honte comme elles ont vécu dans la même splendeur. Quoiqu'elles ne soient plus dignes de tes regrets , leur sort déplorable t'arracherait peut-être une larme de pitié. Ce ta- 1^ bleau troublerait le calme de ton cœur, il plisserait ton front, il rougirait tes yeux, et tu as
besoin de joie, d'esprit et de beauté pour plaire à ta nouvelle épouse, à ta jeune parente; tu sais, cette jeune fille que tu avais délaissée pour moi; la pauvre enfant! je lui rends son mari, son amant, son trésor. Puisse-t-elle le comprendre et l'aimer comme il le mérite. Puisset-elle ne pas éprouver les tourmens de la jalousie ! Que dis-je ? n'a-t-elle pas déjà ressenti toutes ses douleurs poignantes , et c'est moi , moi qui suis chargée encore de ce crime; c'est moi qui lui avais arraché son amant, c'est moi qui ai répandu le deuil sur ses jeunes années. Combien elle doit me haïr! car elle ne sait pas que moi aussi je t'aimais du fond de mes entrailles. Promets-moi, Frédéric, de lui apprendre combien j'ai versé de larmes sur ses tourmens, combien j'ai regretté les maux que je lui ai faits. Dis-lui que mes dernières paroles ont été des vœux pour son bonheur. N'est-ce pas, tu lui diras tout cela? Si je la voyais ici, je lui montrerais mon front pâle, mes yeux éteints, et je lui dirais en levant mon voile ;
«Jeune fille, voilà le stigmate de l'adultère. Mieux vaut une existence tranquille et ferme dans son devoir que les extases de la passion qui élèvent, il est vrai, au dessus de la vie com-
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mune, mais qui tôt ou tard vous laissent retomber sur la terre et vous brisent sur des rochers aigus, afin que les lambeaux de votre corps puissent servir d'exemple à celles qui viendront après vous. La société a ses lois comme sa morale, aussi justes, aussi inflexibles. C'est un fleuve rapide dont on peut remonter le courant quelques instans, mais qui finit bientôt par nous engloutir.
Jeune fille, que mon exemple vous serve! Défiez-vous de ces paroles dorées que l'on fait briller devant vous, pour attirer votre âme avec vos yeux. Défiez-vous de ces flatteries aimables qui ne manquent pas d'assiéger vos oreilles pour pénétrer jusqu'à votre cœur. Défiez-vous de ces fêtes brillantes où l'or, les lumières et les beaux cavaliers se pressent et tourbillonnent dans des rondes voluptueuses. Les écharpes soyeuses bondissant au vent de la walse avec les poitrines agitées; les chevelures étincelantes de pierres colorées comme vos joues, et parfumées de senteurs, sont l'indice de votre faiblesse. Malgré votre froideur ou votre vertu , vous êtes femme par la coquetterie; vous voulez plaire, c'est dire qu'on peut vous plaire. Si vous saviez ce qu'il y a de mort, d'an-
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goisses et de crime dans cette atmosphère où vos mères et vos maris vous conduisent comme des moutons à la boucherie ! Si vous saviez que toute votre vie peut-être est suspendue aux archets d'un orchestre, ou aux palpitations d'une contredanse, vous ne regarderiez pas avec autant d'abandon et le sourire sur les lèvres, ces beaux jeunes hommes qui vous enlacent dans leurs bras, et qui font frémir votre main dans la leur.
Voilà ce que je lui dirais, à ta jeune épouse; mais les paroles que je lui dirais ne l'empêcheraient pas de se parer de fleurs et de velours. Elle sourirait, se fiant à elle-même, comme j'ai fait aussi , comme nous faisons toutes. Mon Dieu! pourquoi le malheur des autres ne nous profite-t-il pas? Pourquoi toujours n'écoutons-nous que le génie du mal qui chante à notre oreille avec une si douce voix?
Ainsi, mon ami, mes yeux se sont ouverts quand je ne puis plus faire un pas derrière moi, quand partout la société nie repousse comme j'ai repoussé sa loi. Je suis une malheureuse femme, abandonnée, livrée au mépris, montrée au doigt, et si je veux cacher ma honte, il me faut pour cela descendre à changer mou
LAGRIMV D AMORF. vSc)
nom, transporter ma vie et mon repentir sur un sol étranger, et y vivre encore dans la crainte continuelle que cette réprobation attachée sur ma face ne reparaisse un jour à tous les yeux, et ne me vienne enlever le fruit de ma nouvelle existence.
Ah! nous sommes bien isolées quand nous restons seules avec notre honte, et que nous avons perdu celui qui nous la faisait aimer! La femme qui se vante de braver les vengeances de la société, se ment à elle-même et ment au monde. Il y a des instans où elle comprend ce que pèse le mépris qu'elle inspire, et au milieu de ses plus folles distractions, elle sent quelque chose de froid passer dans son cœur, et l'avertir qu'elle habite sur une terre proscrite.
Frédéric , je ne vous demande pas de pitié pour moi, mais pour mon souvenir. Divisez en deux parts la malheureuse femme qui est devant vous; séparez de la femme qui s'est perdue par sa faute, celle qui vous a tout sacrifié, et dont vous emporterez le cœur avec vous. Celle-ci était noble et pure; si elle a commis un crime en trahissant son mari, ce crime doit être racheté à vos yeux par tout l'amour dont II. 19
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elle vous environnait. Même clans son avilissement, elle ne regrette pas ce que lui a coûté votre amour; il valait bien le sacrifice qu'elle a fait. Aujourd'hui cette femme vous parle pour la dernière fois. Demain elle vous quittera pour ne plus vous revoir. Jamais! entendez-vous, à moins que le hasard ne vous conduise sur son chemin. Mais ce jour-là même, elle ne vous reconnaîtra pas. Elle baissera son voile sur sa tète pour ne pas rencontrer votre regard. Elle se rangera contre le mur pour vous laisser passer avec votre femme. Jamais vous n'entendrez sa plainte , jamais personne ne l'entendra, car elle aura le sourire sur les lèvres, quoique la mort soit là dans son sein. Vous n'entendrez pas même prononcer mon nom, Frédéric, car mon nom, je vais le perdre aussi. Demain, ma fortune sera le prix du nouvel époux que j'accepte de la main de mon tuteur, et qui consent à me donner son nom en échange de mon or, comme un voile pour cacher ma honte.
— Venezia! s'écria Frédéric, oh! que ditesvous là ? Renoncez à ce projet funeste ! Non ! vous ne mourrez pas, vous ne vous sacrifierez pas ainsi! vous ne me quitterez pas ! Je tâcherai d'oublier cette faute dont votre coeur , après
LAGRIMA DAMORE. aqr
tout, est bien innocent; je tâcherai de vous aimer comme auparavant. Je vous entourerai de soins, de prévenances; je vous accompagnerai partout. Si vous voulez quitter Venise, je la quitterai avec vous; j'irai avec vous au bout du monde ; je vous sauverai au moins de votre isolement. Si mon amour vous importune, eh bien ! je tâcherai de ne pas vous en parler. Je vous aimerai comme un ami, comme un frère. A^os désirs, vos goûts seront les miens. Je vous ferai le sacrifice de ma vie entière. Direz-^vous après cela que je suis un ingrat?
— Frédéric î combien cette offre me rend heureuse! Au milieu du deuil de ma vie, ce sera une consolation bien douce dont je vous remercie de ne pas m'avoir privée. Merci, mon ami, merci. Donnez, que je baise avec respect cette main secourable qui me fait croire encore à la pitié des hommes ! mais accepter , ce serait nous préparer à tous deux de nouveaux malheurs. Vous êtes sincère en ce moment, Frédéric, je veux le croire; mais c'est votre enthousiasme qui parle, et non pas votre raison. Plus tard, il faudrait recourir au parti que je me suis décidée à prendre dès aujourd'hui. Croyez que mon cœur en est navré autant que le vôtre.
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Mais le désespoir m'a éclairée; je veux votre bonheur avant tout, mon ami.
Pourquoi vous embarrasser d'une maîtresse qui fermerait tout avenir devant vous? Fuir avec moi quand le monde vous appelle; vous cacher comme un coupable quand vous devez briller et marcher la tête levée. Non, je vous aime trop pour vous faire un tel avenir. Mon ami , croyez-vous qu'en me quittant, je ne saurai pas m'informer de vous? Croyez-vous qu'un seul instant mon regard perdra de vue celui qui brille encore comme un fanai de miséricorde dans les ténèbres de mon existence? Non, je m'enivrerai de vos succès, quand vous ne penserez plus qu'il existe une malheureuse femme dont les yeux ne quittent point la trace de vos pas. Je me sentirai des mouvemens de fierté, mon cœur s'épanouira sous un rayon de bonheur, quand votre nom glorieux et respecté viendra frapper mon oreille. Parfois, je vous verrai de loin passer comme un passant dans la foule, à mes côtés, sans me reconnaître; et moi, je vous verrai, et je pleurerai. Je vous l'ai dit, personne ne verra mes larmes; ce sera mon trésor, à moi, j'en jouirai seule, j'en serai jalouse- Il y a dans la douleur continue une satisfaction
LAGRiBiA d'amore. agS
intime et profonde que peu de gens peuvent sentir. C'est un chant lugubre et monotone qui TOUS berce; c'est un drame triste et poignant, mais suave dans sa mélancolie, auquel vous assistez à la fois comme poète, comme acteur et comme spectateur. Personne au moins ne m'enviera le bonheur de mes larmes.
Mais, mon ami, mon Frédéric, voici le temps de vous quitter. Le jour qui se lève va nous séparer pour jamais! Il me faut du courage pour entrer dans la nouvelle vie où je vais marcher. Ne cherchez pas à savoir ce que je deviendrai; songez seulement que je respire le même air que vous; songez que mes pas bien souvent fouleront la trace des vôtres, et si quelquefois je vous vois de loin essuyer une larme dans vos yeux, permettez-moi de croire que c'est mon souvenir qui vous l'aura arrachée. Je ne vous appartiens plus à aucun titre. Je suis une ombre pour vous, mais de ces ombres compatissantes qui planent sur la tète de ceux qu'elles ont aimé. Seulement, quand je serai au lit de la mort, ne refusez pas, si je vous le fais demander, de recevoir mon dernier soupir. Oh! tu me le promets, n'est-ce pas ? Voici le jour, mon Frédéric; adieu! je vous dis adieu! encore adieu!
Frédéric, suffoqué par ses larmes, se précipita dans les bras de la jeune femme. Aucune parole ne sortit de sa bouche, car sa voix était étouffée par les sanglots.
Venezia s'arracha enfin de sa pénible étreinte, et, lui jetant un dernier regard, un regard plein d'amour et de pitié, elle s'éloigna rapidement, et courut donner la main à un homme sombre et sévère qui se tenait là debout auprès du traghetto de la place , et qui l'aida à se jeter dans une gondole.
Le jeune homme tomba sur ses genoux, et il joignit les mains en les étendant vers la légère embarcation qui fuyait à travers la brume du matin.
Knjj mitaine î)e îït'ut^lU noh'e>
Huit mois après cette séparation solennelle de Frédéric Ermer et de sa maîtresse, une voiture de poste, arrivant du sud de l'Italie, s'arrêtait dans la cour d'une des principales hôtelleries de Padoue.
Deux jeunes gens descendirent de cette voi-
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ture, et, comme l'hôtel était encombré de voyageurs , on les fit entrer clans une salle publique où un grand nombre d'étrangers se trouvaient réunis. C'étaient pour la plupart des officiers français de l'armée d'occupation et des militaires autrichiens qui se rendaient à Venise après la signature de la paix entre les cabinets de France et d'Autriche.
Le traité de Campo-Formio, qui avait mis fin à cette glorieuse campagne d'Italie , assurait à l'Autriche la possession de Venise et des lagunes, de ristrie, de la Dalmatie, des îles de l'Adriatique, des bouches de Cattaro et des pays compris entre les états héréditaires d'Autriche et une ligne partant du Tyrol , traversant le lac de Garda, puis l'Adige, et suivant la rive gauche de ce fleuve jusqu'à Porto-Legnano pour venir joindre ensuite la rive gauche du Pô, qu'elle devait côtoyer jusqu'à la mer. L'empereur abandonnait en revanche à la république française les îles ci-devant vénitiennes du Levant, savoir : Corfou, Zante, Céphalonie, Sainte- Maure, Cérigo , ainsi que tous les établissemens vénitiens en Albanie. Le reste du territoire était incorporé à la république cisalpine , qui comprenait entre autres provinces la ci- devant
UNE MITAINE DE DliNTELLE NOIRE. 297
Lombardie autrichienne, ie'iBergamasque, le Brescian, le Crémasque et le Mantouan.
Voilà ce que le général Bonaparte venait de faire pour la liberté des peuples d'Italie !
Dans la salle basse de l'hôtellerie , occupée par tous ces voyageurs, on commentait diversement les articles de cet étrange traité, dans lequel la république française se trouvait jouer le rôle d'un marchand d'esclaves du Sénégal, qui remonte au plus juste prix une habitation de la Guadeloupe ou de la Martinique décimée par une épidémie.
Quelques voix avaient protesté dans le Corps Législatif de France contre ce meurtre abominable d'une ville plus malheureuse que coupable ; mais l'impitoyable politique avait prévalu, et le général Bonaparte répondait aux justes plaintes des habitans de Venise : « qu'ils étaient les maîtres de se défendre s'ils le voulaient contre l'invasion autrichienne; » ajoutant de la sorte une ironie méprisante à la plus détestable perfidie.
Ainsi s'était accompU, d'un trait de plume, cet horrible marché de chair humaine, où la terre et les hommes se vendaient au poids, tout
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d'un bloc, comme un boucher vend la viande avec les os.
On était alors à quelques jours du 18 janvier 1798, jour fixé pour l'évacuation de Venise par les Français, et qui devait voir les coideurs autrichiennes arborées sur la place de Saint- IVEarc.
Les deux jeunes gens qui venaient d'entrer dans l'hôtellerie écoutaient d'une oreille distraite tous ces propos qui se faisaient autour d'eux. Assis en face l'un de l'autre, aux deux côtés d'une table, ils paraissaient s'occuper profondément de quelque triste et malheureuse pensée, dont la chute de la république vénitienne n'était peut-être pas toute la cause. Il était aisé de voir à la pâleur et aux sillons de leurs visages que ce n'était pas de ce jour-là qu'ils souffraient. Chacun d'eux semblait cacher à l'autre le secret de sa préoccupation , et tous deux ils étaient si abattus, qu'il ne leur venait pas même à l'idée de s'interroger sur les motifs de leur silence et de leur affliction. Il y avait pourtant dans leur regard quelque chose de sinistre et de fatal qui révélait au fond de leurs âmes la même cause de souffrance, comme on reconnaît deux blessures faites avec le même