‹ Venezia la bellaChapitre 33 sur 42 · UNE MITAINE DE DENTELLE NOIRE · texte numérisé non relu

UNE MITAINE DE DENTELLE NOIRE

fer. Ils demeurèrent de la sorte long-temps muets et immobiles. Enfin l'un des deux cjit à l'autre :

— Nous attendrons demain , si vous le voulez, pour entrer dans Venise, car je pense que les personnes que nous devons y retrouver n'auront pas eu le temps encore de s'y rendre. Elles ont dû partir de Milan il y a quatre jours, et comme la fille du baron est malade et Souffrante , on aura voyagé à petites journées.

— Je ferai ce qui vous semblera convenable, dit le second jeune homme d'un air distrait.

Et ils retombèrent dans leur premier silence, qui se prolongea encore pendant un long espace de temps.

— Qu'il me tarde, mon ami, reprit le premier interlocuteur, que votre mariage soit conclu! car nous pourrons alors rentrer tous ensemble dans notre patrie. Le temps fixé par vous-même pour revoir votre fiancée et pour lui donner enfin votre main et votre nom, est expiré, vous ne l'ignorez pas, et ce voyage de huit mois que nous avons fait ensemble afin de guérir votre imagination malade, va toucher à son terme. Demain , nous serons à Venise. C'est là que votre jeune épouse a voulu recevoir vos

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nouveaux serinens, afin d'être bien assurée que toute idée de retour à votre ancienne passion est bien éteinte en vous. J'espère que vous reverrez cette belle et malheureuse ville, sinon avec indifférence, du moins sans laisser à de vieux souvenirs le pouvoir de subjuguer votre raison.

Celui qui disait ces paroles devint en ce moment aussi pâle que celui qui les entendait. 11 fit un effort sur lui-même, et il reprit ainsi :

'— Chacun , dans ce monde, nous avons notre croix à porter. Ce n'est pas toujours celle qui paraît la plus pesante qui cause les plus vives douleurs. Il est plus cruel cent fois d'épancher ses larmes en dedans, et de souffrir au fond de son cœur sans qu'il y paraisse au visage. Le bonheur que vous avez goûté, mon ami, vous sert d'allégement à vos malheurs présens; et si votre avenir est vide d'espérance, votre passé est plein de souvenirs. Mais si vous n'aviez ni souvenirs ni espérance; si votre cœur, se consumant lui-même, avait été contraint par la honte de cacher ce qu'il éprouve à tous les yeux , oh ! vous sentiriez alors sur vos lèvres ce qu'il y a lie plus amer dans la coupe fatale où le destin iious abreuve. Prenez donc courage, l'avenir

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lui-même ne vous est pas fermé. Une nouvelle existence va commencer pour vous. L'amitié saura cicatriser les blessures de l'amour. Ils sont à plaindre, ceux-là seuls qui n'ont pas une âme pour comprendre la leur, et cpii sont condamnés à souffrir sans oser dire pourquoi ils souffrent. Leur consolation à eux, leur seul refuge, c'est la mort! elle seule sait les comprendre et les endormir dans ses bras!

— La mort ! répéta un étranger qui vint s'asseoir entre les deux jeunes gens. La mort , M. Rodolphe Ermer! c'est elle en effet qui vous attend comme vous l'attendez.

Les deux amis se levèrent à ces mots, et ils se regardèrent mutuellement après avoir jeté les yeux sur le bizarre personnage qui venait de parler ainsi.

C'était un homme d'une haute stature, dont la physionomie ne manquait pas d'un certain air de distinction, mais que des passions terribles semblaient avoir avilie et vieillie avant l'âe^e. Le frère de Rodolphe se souvenait confusément d'avoir vu quelque part cette figure infernale, dont le regard était glacé comme le serait celui de la mort. Il lui sembla que ce visage, il l'avait aperçu sur la place de Saint-Jean-et-Paul ,

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à Venise, aux clartés du matin, le jour qu'il avait quitté Venise, abandonnant pour toujours une femme dont l'image vivait encore dans son cœur. jMais il repoussa cette idée , s'imaginant que ce devait être encore une hallucination de son esprit, IS^éanmoins, voulant détourner de son frère le coup qui le menaçait, Frédéric interpella l'étranger dans des termes qui ne laissaient pas le moindre doute sur la réponse qui allait lui être faite , et il se préparait déjà à relever le gant qu'il s'attendait à voir tomber à ses pieds. Mais à sa grande surprise, cet homme lui déclara formellement et avec douceur que ce n'était pas à lui qu'il avait affaire; et se penchant vers Piodolpbe, il lui dit à l'oreille quelques mots qui le rendirent plus pâle encore.

Rodolphe retomba sur son siège, comme affaissé sous un bras de plomb. Une vague terreur se peignait dans ses yeux. C'était comme un pressentiment de sa fin prochaine. Frédéric en fut effrayé. Rodolphe cependant était brave; mais il y avait là quelque affreux mystère que Frédéric chercha vainement à deviner. Son frère refusa obstinément de le lui découvrir. Après avoir fixé le lieu et l'heure d'une rcn-

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contre pour le lendemain , l'étranger se retira en laissant sur la table une carte où était écrit le nom d'OTTOCAPt.

Le duel eut lieu le lendemain, à l'épée, et il fut court. Le malheureux Rodolphe venait à cette rencontre, pareil à un condamné qui marche à l'échafaud. Avant de tirer son épée, il se jeta dans les bras de son frère et il lui dit adieu, le conjurant de ne pas chercher à connaître ce qu'il pouvait y avoir entre cet homme et lui.

Puis, avant de se mettre en garde, il couvrit de ses baisers une mitaine de dentelle noire qu'il tenait cachée dans son sein ; et, levant les yeux au ciel avec un grand soupir, il tomba bientôt tout sanglant sur l'herbe.

En le voyant chanceler, Frédéric poussa un horrible cri, et il courut à lui pour le relever. Rodolphe respirait encore, et sa main serrait convulsivement celle de son frère bien-aimé, tandis que ses yeux mourans s'attachaient à ses regards avec une expression qui signifiait : tendresse et pitié! Frédéric, dans son indignation, chercha vainement le malheureux qui venait de le priver si cruellement de son frère ; mais cet être mystérieux avait déjà disparu. Avec

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l'aide d'un officier français qui raccompagnait dans cette triste mission , Frédéric Ernier transporta Rodolphe dans un hôpital, tout voisin du lieu du combat, et où des secours prompts furent donnés au blessé.

Le chirurgien qui sonda la plaie la déclara mortelle ; puis il alla continuer ses oracles auprès des autres malades, avec ce sang-froid d'hôpital qui vous ferait croire que ces hommes-là ne sont pas, comme nous, destinés à mourir un jour.

Cette terrible nouvelle, jetée ainsi à brùlepourpoint à la face d'un moribond, éclata comme une bombe entre ces deux amitiés qu'un sort cruel allait séparer pour toujours. Frédéric se précipita sur le lit de son frère avec des larmes dans les yeux et des sanglots pour toutes paroles, et il entourait de ses bras ce frère bienaimé, comme pour l'arracher à la mort qui avait déjà la main sur lui.

Rodolphe reçut la triste confidence du chirurgien d'un air solennel, en homme qui a pris son parti.

— Mon frère, soupira-t-il avec peine, mon bon frère, ne soyez pas plus désespéré que je ne le suis moi-même. La voix de ma conscience

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me dit que j'ai mérité mon sort, et je ne trouve pas de haine dans mon cœur pour maudire la main qui m'a frappé. Cet homme mystérieux, dont une seule parole à mon oreille m'a fait frémir et trembler, c'est l'exécuteur d'une vengeance devant laquelle je courbe la tête, me résignant sans murmure à ce qu'elle a pu ordonner. Ma mort est le rachat d'une faute que j'ai bien pleurée dans mes longues nuits de repentir ; une faute dont les funestes conséquences ne mourront pas peut-être avec moi.

— Vous, Rodolphe? oh! non, vous ne pouvez être coupable... Au moins, votre repentir méritait-il un pardon.

— Vous comprenez que l'on puisse pardonner une faute, mon Frédéric, parce que dans votre âme sensible et pitoyable il n'y a de place que pour les passions généreuses ; mais toutes les âmes ne sont pas ainsi faites. Je meurs victime d'une vengeance cruelle, mais dont je reconnais la justice. Les consolations que vous m'apportez en ce moment suprême me sont bien douces toutefois, et je vous en remercie. Elles m'encouragent à vous faire un aveu que j'avais toujours différé, afin que ce dernier acte de confiance vous prouve au moins combien

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je VOUS chérissais; afin que votre pitié me juge, et que vous ne me pleuriez pas aussi plus que je ne mérite d'être pleuré.

En parlant ainsi, le blessé retira de dessous sa chemise une mitaine de dentelle noire toute teinte du sang de sa blessure, et il l'arrosa tie ses larmes.

Frédéric le regardait faire avec un étonnement stupide , car cet élan de tendresse et d'amour lui révélait en effet tout le mystère du désespoir de Rodolphe. Rodolphe, jusqu'ici, s'était tenu éloigné de ces exaltations tant reprochées à la jeunesse, et sa raison prématurée et le calme de son attitude avaient fait penser qu'il ne pouvait y avoir de place pour la faiblesse humaine sous cette enveloppe glacée. Frédéric serra la main de son frère, et il tenta d'écarter de ses yeux cette cause visible de sou émotion; mais Rodolphe le repoussant avec douceur :

— Voilà, mon frère, voilà la preuve de ma faute, cette faute qui emporte ma haine et mon amour. tout à la fois; cette faute que toi-même peut-être tu ne me pardonneras pas quand tu la connaîtras tout entière. Pour que tu comprennes combien je (us coupable, il me faut

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remuer en toi des fibres encore saignantes, et te rappeler la plus belle et la plus aimante des femmes , qui fut victime d'un piège affreux et qui t'entraîna dans sa chute, où moi-même je ne tardai pas à tomber après vous.

Il était dans notre destinée, mon Frédéric, de souffrir des mêmes douleurs, comme nous nous étions enivrés des mêmes joies. Cette sympathie si tendre qui nous unissait devait nous pousser dans le même abîme. Moi seul j'ai roulé jusqu'au fond. Je t'ai dit comment, surpris dans les ruses de l'inquisiteur Domenico, j'avais été, malgré moi, l'instrument dont on s'était servi pour t'arracher ta maîtresse.

Ce Domenico était notre mauvais génie à tous deux. C'est lui qui nous a perdus. Sans autre motif que sa haine pour tout ce qu'il y a de noble et de grand sur la terre, il s'est acharné à notre perte comme s'il avait reçu sa mission de l'enfer. La cause! la cause! on demande la cause de la méchanceté des hommes, comme si la soif du mal n'expliquait pas l'énigme de l'humanité!

Je me suis tu pendant huit mois depuis ce premier aveu, que ta bonté m'a pardonné quoique j'aie ainsi frappé de mort les rêves dorés de

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tes illusions. Tu m'as pardonné comme on pardonne à un insensé qui tue un homme dans un accès de délire ou d'ivresse; tu m'as pardonné parce que mon cœur, au fond de tout cela, était resté pur et fidèle à notre vieille amitié.

Mais en me donnant à tes yeux comme une victime et non comme un coupable, je t'ai menti lâchement, mon bon frère. Je t'ai trompé une seconde fois en te dérobant ta pitié, comme je t'avais trahi la première en te volant ta maîtresse. Oui, ce billet que je fis lire à Venezia, et qui me valut sa défaite, je savais qu'il était faux. Pour mieux réussir dans ma perfidie, je te laissai soupçonner d'une trahison, et je pris soin moi-même de la peindre sous les couleurs les plus noires. J'étais amoureux. J'étais fou. Je n'avais pu voir tant d'amour sans en éprouver une jalousie secrète qui me rongeait le sein. Le jour, la nuit surtout, ton bonheur venait troubler ma solitude. Des songes affreux, tout pleins de joies bruyantes et tout parfumés de paroles d'amour, promenaient dans mon cerveau des rages et des désespoii^ inouïs. Je me roulais sur ma couche, où il me semblait que des roses me déchiraient de leui's épines. Ma tète était haletante, mes paupières

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embrasées. Un volcan me brûlait la poitrine et me soufflait du feu par les yeux. A mon chevet, je voyais incessamment l'image de Venezia se balancer dans un nuage et te jeter des baisers au-dessus de ma tête.

Et moi , je grinçais des dents et je pleurais. Ce démon qui circulait dans mes veines, m'a conduit où tu me vois. Ce triomphe que la perfidie m'avait gagné, l'amour me le retira. Le jour vint détruire l'ouvrage de la nuit. Venezia me chassa honteusement de sa présence, comme si elle eût deviné mon crime dans mon regard sombre et humilié. Au lieu de lui voir partager mes transports , je ne trouvai plus sur sa bouche qu'un mépris hautain devant lequel tout l'enchantement de mon rêve s'écroula.

Cette mitaine de dentelle qu'elle me laissa dans sa fuite, c'est tout ce que j'ai revu d'elle depuis ce temps. Je l'emportai avec moi à Florence, ce gage de mon crime, et je le gardai sur mon cœur pendant les huit mois de voyage qui viennent de s'écouler devant nous. Mais cette preuve accablante de ma trahison et du mépris que j'inspirais, elle a pesé sur mon cœur comme une punition du ciel, et jamais cependant je n'ai eu la force de pouvoir m'en séparer»

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Il était écrit là haut que cette vengeance serait teinte de mon sang, et qu'elle ne s'apaiserait qu'en en buvant la dernière goutte.

Que Dieu méjuge à présent, car lui seul il sait comment ces choses se sont passées dans mon âme; lui seul il sait que ma raison était impuissante à me défendre contre cette terrible fascination. O mon Dieu , recevez-moi donc dans votre miséricorde; — et vous, Frédéric, vous que je n'ose plus appeler mon ami, suspendez votre malédiction , et prenez pour expiation de mon crime la honte éternelle dont je viens de me couvrir à vos yeux.

— Rodolphe ! s'écria le jeune homme, ô mon frère, pourquoi m'avez-vous fait cet aveu, si vous pensez que je puisse vous haïr, même quand je meurs par votre main ? Les vertus les plus divines n'ont-elles pas leur côté terrestre, et douterais-je de votre amitié parce que vous avez été malheureux? Non, Rodolphe, je ne vous condamne pas tout entier pour la faute d'un moment. Je ne vous hais pas, je vous plains ! Je ne m'emporte pas contre vous, mais je souffre. Pourquoi m'avez-vous dit cela? Pourquoi m'avez-vous montré la plaie de l'humanité, lorsque je ne voyais que le côté céleste

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