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de la créature de Dieu? Pourquoi m'avoir réveillé sur la terre, lorsque je m'étais endormi au ciel? Hélas! il est donc dans notre destinée de voir tomber l'une après l'autre toutes ces poétiques imaginations de la jeunesse qui nous promenaient à travers l'espace de la vie , comme des fées sur leurs chars de nuages.
Le premier ange que j'ai rencontré dans ces jardins délicieux, c'était l'amour, l'amour candide et naïf, secouant des bouquets de lis sur le sein des jeunes filles. Je me sentais ravir aux nues rien qu'à regarder ses ailes blanches. En un instant j'ai tout perdu! mes lis, mes fées légères, mes jardins embaumés; j'ai tout perdu ! Un autre ange , non moins beau mais plus sévère, soutenait mes pas dans ce voyage où je m'essayais à marcher. A regarder ses yeux calmes et limpides comme l'eau d'une source pure, à sentir sa main plus forte, je lui devais croire un cœur plus dévoué. Et le voilà qui m'abandonne aussi. L'amitié, la sainte amitié me fuit à son tour; et j'ai perdu mes deux anges! Et je me retrouve seul et nu sur ime terre aride où l'égoïsme est seul Dieu ! C'est la vie , c'est la loi. O mon Dieu , combien de fois votre créature doit-elle donc mourir; et le
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corps grossier a-t-il à se plaindre lorsque l'âme immortelle succombe ainsi sous vos coups?
— Frédéric , murmura la voix du blessé, mon ami, mon frère, me pardonnez-vous? moi dont l'âme et le corps ont été tués d'un seul coup, moi qui n'ai connu de la vie que ses angoisses, moi qui meurs sans avoir vu d'autre ange à mes côtés que l'amitié d'un frère, prête à m'abandonner dans cet horrible instant?
— Mon Rodolphe, je vous aime, et le ciel m'est témoin que je voudrais quitter avec vous cette terre de désespoir où rien ne m'arrête plus maintenant. Je m'attache à ce dernier lambeau de ma vie idéale, qui va bientôt me laisser seul au milieu d'êtres seuls comme moi. Votre souvenir au moins sera mon ange. C'est lui que j'invoquerai dans mes peines. Du sein de ce désert du monde ma voix montera souvent vers vous.
— Mon ami, s'écria Rodolphe en jetant un
rauque et sourd gémissement votre main
donnez-moi votre main J'emporterai donc
votre pardon votre amitié?
— Vous l'avez dit, interrompit Frédéric, personne après vous ne l'aura.
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— Adieu , mon frère je touche au moment suprême où la terre cesse , où le ciel commence Rappelez-vous ce que vous m'avez promis Demain, vous irez à Venise sans
moi. Vous ferez ensevelir mon corps ; vous le ■ferez porter en France, afin que la pierre de mon tombeau soit quelquefois mouillée par
une larme J'attends plus encore de votre
amitié
Ici Rodolphe fit un mouvement, comme s'il craignait de ne pouvoir achever sa phrase. De ses yeux égarés il chercha son frère, qu'il semblait voir à travers un nuage; et, appuyant ses deux bras sur les épaules de Frédéric, il lui dit à l'oreille, en lui montrant cette dentelle noire couverte de son sang :
— Que ceci soit enseveli avec moi. C'est mon dernier désir !
Et il expira en étreignant avec force les mains du jeune homme, comme s'il eût voulu se retenir à lui.
Frédéric tomba sur ses genoux auprès du lit où son frère venait de rendre l'âme, et il resta long-temps sans bouger de cette place.
Vers le soir, un infirmier de l'hôpital vint
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l'appeler par son nom , et lui annonça brutalement qu'une femme malade, couchée dans la pièce voisine , demandait avec instances à lui parler.
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L'infirmier introduisit le jeune homme dans une vaste salle où il lui fallut avancer entre deux haies de lits parallèlement rangés contre les murs. Une foule de pauvres femmes occupaient ces places accordées par la pitié publique à ces privilégiées de la misère, qui avaient sans doute brigué long-temps et obtenu à grand'
vejNezia la bella.
peine la faveur de venir rendre l'âme dans ce tombeau vidé chaque jour et chaque jour renouvelé. Ici l'on mourait; ici l'on gémissait; ici des sanglots et des imprécations, des prières et des actions de grâces ; ici la même erreur du médecin qui sauve l'une et qui tue l'autre ; ici le prêtre qui absout, plus loin le prêtre qu'on honnit; ici tous les regrets humains, toutes les passions, toutes les affections qui se brisent; ici l'éternité qui rassure et qui désespère ; Dieu partout, aussi grand dans la mort que dans la vie, et son image dolente, pâle, saignante, étendue sur une croix, qui enseigne à souffrir et à mourir!
Le guide de Frédéric l'abandonna quand ils furent arrivés auprès d'un de ces lits, en tout point semblable aux autres, et il lui dit en étendant la main d'un air distrait : — C'est ici.
Une femme gisait dans ce lit, et debout auprès d'elle était un prêtre. La femme parlait bas, et le prêtre l'écoutait. Le visage de cette femme paraissait jaune et décharné, et ses traits cependant conservaient, à travers le masque hideux de la maladie et de la souffrance, quelques restes d'une beauté flétrie. Sa bouche affreusement distendue laissait voir des dents
ou CONDUIT l'eJVTUOUSIASMF. 'dlj
blanches et brillantes, et sous les saillies de son front maigre et osseux deux grands yeux noirs, pleins de fierté, épanchaient encore leurs rayons.
Le jeune homme contempla douloureusement cette figure qu'il ne connaissait pas, mais vers laquelle il se sentait attiré par cette secrète pitié de l'âme, vouée de prime abord aux belles créations de la nature que la profanation a dégradées.
Quand la femme eut fini de parler, le prêtre éleva les mains vers la voûte, et il appela sur la tête de la pénitente la clémence du ciel, puis il se retira, et alors Frédéric vint prendre sa place.
— J'ignore, madame, dit-il à la malade, pourquoi vous m'avez fait demander. Me voici, prêt à vous rendre tous les services dont vous me croirez capable. Vous paraissez malheureuse et souffrante. Peut-être ce séjour vous déplaît-il ? Peut-être manquez-vous ici de bien des choses nécessaire^? Je ne suis qu'un étranger, un voyageur passant par ce pays; mais je serai trop heureux si vous vouiez bien accepter mes dons.
En disant ces mots, il posait sa bourse pleine d'or sur le lit de la femme malade. Celle-ci se
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cacha le visage sous le rideau de son lit , et elle poussa un gémissement si profond et si déchirant , que le jeune homme en tressaillit.
— Mon Dieu ! murmura-t-elle avec l'accent du désespoir, mon Dieu! que vousai-je fait?
- — Oh! madame, interrompit Frédéric, pardonnez-moi. Je vous ai peut-être offensée. La pitié d'un étranger a blessé votre cœur? Oh! pardonnez-le-moi !
— Un étranger, reprit la femme en se soulevant sur ses mains, un étranger? Et lui, lui non plus, il ne me reconnaît pas ! Sur mon front livide et flétri, lui non plus, il ne lira pas mon nom? O mon Dieu ! vous avez comblé la mesure de mes douleurs. La misère et la mort ne sont plus rien pour moi !
Ces paroles, accompagnées d'un regard pitoyable , arrachèrent au jeune homme un cri d'horreur.
Il se précipita sur le lit de cette femme; il en écarta les rideaux, et il la regarda dans les yeux, sans souffle, immobile et luj serrant le bras avec une force convulsive. Après quelques minutes d'un affreux silence, ils se jetèrent tout à coup dans les bras l'un de l'autre , et ils éclatèrent en sanglots.
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— Venezia !
— Frédéric !
C'était bien une abominable scène que cette reconnaissance sur le seuil d'un tombeau, au milieu de cet asile de la pitié, où toutes ces voix de mourans s'exhalaient aux pieds d'un dieu expirant comme elles dans l'opprobre et dans l'ignominie !
Tant de malheur mêlé à tant d'amour ! Tant de bassesse à tant de grandeur! Une vie couronnée de tant de belles fleurs que le souffle de la misère avait sitôt effeuillées ! Naître dans un palais pour mourir dans un hôpital !
— Venezia ! Venezia ! s'écriait le jeune hom me à travers les larmes qui ruisselaient sur son visage, vous! vous! dans cet horrible lieu !
— Il m'a reconnu, disait la jeune femme avec un sourire et joignant les mains sur sa poitrine amaigrie. Il m'a reconnu ! Mon Dieu ! je te bénis de l'avoir envoyé vers moi.
— Oh ! malheur et pitié ! interrompit Frédéric. Sort cruel! voilà donc la fin que tu lui réservais !
— Ne maudis pas le ciel, mon Frédéric, puisqu'il exauce le dernier vœu d'une mou-
rante. Ohl que je suis heureuse! Mon Dieu, je te remercie.
— Toi, mourante, Venezia? toi, délaissée dans un hôpital? Les infâmes! Viens! fuyons! il faut sortir, sortir au plus vite, m'entends-tu? Cette voûte pèse sur ma tète; ce pavé me brûle. Sortons d'ici, je t'emporterai dans mes bras.
— Soins inutiles, mon ami, j'aurais trop peur de mourir avant de t'avoir parlé, avant de t'avoir regardé; car, tu ne sais pas, je vais mourir. Ils me l'ont dit. Aucun espoir de me sauver. Ne t'irrite pas contre eux, ils ont eu bien soin de moi. Ils m'ont reçue ici. Sans eux, je serais morte dans la rue.
— Ohî c'est affreux! ce que tu me dis là! Sais-tu bien qu'il y a de quoi me rendre fou ? Te voir expirer sous mes yeux, dans un pareil séjour et dans cet état d'avilissement! Et rien à faire, rien pour te sauver? L'or, les soins, les prières , tout cela inutile? Te perdre ! te perdre ainsi! Oh! laisse-moi pleurer! Ces larmes me suffoquent; elles me noient le cœur; elles m'aveuglent. Laisse-moi d'abord m'en délivrer, je pourrai te répondre ensuite; je pourrai te voir, t'écouter, te parler, chercher le moyen de te rendre à la vie. Je le trouverai , va. Je ne
ou coifDUiT l'énthousiasmf, 3^ r
permettrai pas que tu meures ainsi dans mes bras. Tu l'as dit, c'est le ciel, lui-même, qui m'envoie.
— Ne te berce pas, mon ami, d'un vain espoir. Je serais déjà morte, vois-tu, si je n'avais entendu, tout à l'heure, prononcer ton nom; si je n'avais appris que je respirais le même air que toi. Alors je t'ai fait demander. Et tu es venu, toi, fidèle à la promesse que tu m'as faite de ne pas me laisser mourir sans t'avoir serré la main.
Tu as deviné que c'était ton amie qui te désirait... Hélas 1 non , tu ne l'as pas deviné. Tu ne m'as pas même reconnue quand tu t'es approché de moi. Mon Dieu! je suisdonc bien changée? J'ai tant souffert, aussi! Cette maladie a été si longue!
— Venezia, réponds-moi : comment se fait-il que je te retrouve ici , dans un hôpital ? Juste ciel !
— Après! après! je te l'apprendrai. Mais laisse-moi d'abord te presser dans mes bras, m'assurer que c'est bien toi qui me viens visiter comme mon bon ange à ma dernière heure. Tu es bien beau, toi, Frédéric. Toujours, toujours le même ! Tu es mon Frédéric. Et moi