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II

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tune m'as pas reconnue. Tu m'avais oubliée, peut-être? Non, non, je suis bien sûre que non. Si je guéris, Frédéric, je veux redevenir belle comme j'étais autrefois. Je mettrai de ces robes de dentelle que tu aimes tant; des fleurs dans mes cheveux. Je serai belle, va. Je ferai pâlir toutes celles qui chercheront à te plaire; car ma plus riche parure, ce sera ton amitié, qui me rendra plus attrayante que toutes ces femmes. Mais, dis- moi que tu m'aimes encore! Des larmes! toujours des larmes! Pourquoi pleures -tu donc?... Malheureuse folle que je fais ! je ne suis plus bientôt qu'un cadavre, et je lui demande de m'aimer, comme si je ne devais pas être pour lui un objet d'horreur !

— Tais- toi, interrompit le jeune homme en sanglotant, si tu ne veux pas me voir expirer à tes pieds.

La malade reprit, et, secouant la tête d'un air triste et égaré :

— Je sais bien que j'ai perdu ma beauté; je sais bien que mes yeux éteints et creusés, mon teint jauni, mes cheveux coupés et en désordre, tout ce misérable appareil qui m'entoure, je sais bien que tout cela te révolte et t'inspire du

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dégoût. Pour vous plaire, à vous autres hommes, je sais qu'il faut être fraîche et jolie, riche surtout et bien parée, car la misère vous fait peur. Ne dis pas non, mon ami; tel est le cœur de l'homme^ et je ne t'en veux pas d'être ce que le ciel t'a fait. L'amour est mort dans ton sein comme la beauté sur mon visage. Ce sont deux amis fidèles qui ne se survivent pas l'un à l'autre. Dans l'état où me voilà, comment ton cœur me garderait-il autre chose que de la pitié ? Je me contenterai de cela; mais par grâce, au moins, ne refuse pas de me l'accorder !

— Venezia , mon amour , ma vie , cesse tes cruels discours. Ne déchire pas ce cœur plein de toi. Est-ce donc ton visage ou tes parures que j'ai aimés? N'est-ce pas ton âme, cette âme si belle et si pure , si généreuse et si dévouée? Ton âme n'est-elle pas la même? N'estce pas elle qui me parle ? n'est-ce pas elle qui m'entend? Ne survit-elle pas à ces vains avantages que le sort peut te rendre comme il te les enlève? Venezia, par grâce, écoute-moi. Calmetoi, mon amie. Ces émotions te tuent. Il faut être calme et paisible. Nous te rendrons à la vie. Je serai ton médecin, ton sauveur. Je ne te quitte plus, je reste auprès de toi, la nuit, le

jour, jusqu'à ce que tu puisses me suivre où tu voudras que nous allions. Puisqu'ils t'ont abandonnée, les lâches, j'aurai soin de toi; je Serai ton guide , ton ami , ce que tu voudras que je sois. N'est-ce pas que tu guériras? prornèts-lembi !

— Je t' obéirai; mais je crains bien que tous ces beaux rêves...

— Oh î ne parle pas aitisi !

— Mon ami , donne-moi ta main dans ma main. Vois comme la mienne est décharnée. C'est la misère pourtant qui a fait tout cela! Lorsque tu m'as quittée, il y a huit mois de ce jour, c'était à Venise, sur la place de saint Jean-et-Paul , tu t'en souviens? Comme le ciel, cette nuit-là, était rayonnant et pur! le ciel de Venise ! le ciel de ma pauvre ville! Cet homme, qui m'offrit la main pour m'aider à monter dans ma gondole, c'était mon mar'i. Mon tuteur, l'inquisiteur Domenico, m'avait fait épouser cet homme! Oh! toute cette affaire est un tissu d'horreurs ! Voilà où ces malheureux m'ont conduite ! Que Dieu leur pardonne ! On m'a persuadé qu'il fallait, pour couvrir le scandale de mes fautes (c'est ainsi qu'ils appelaient, les bar-

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bares, mon amour pour toi); ils m'ont persuadée qu'il fallait accepter de leur main un second époux. Celui qu'ils nommaient de la sorte me donnait son nom, et moi, je lui apportais ma fortune en dot. J'appris, trop tard, hélas! que je m'étais livrée à un misérable dont je ne pus me séparer qu'en lui abandonnant tout ce que je possédais. Cet homme, acharné à ma ruine , me suivait partout, et me faisait payer par des sacrifices le droit de le bannir de ma maison. Enfin, dans l'espace de quelques mois, il engloutit ma fortune entière, et quand je n'eus plus rien , il m'abandonna. C'était en Allemagne. Je supportai la gêne et l'abandon sur ce sol étranger , où nulle main amie ne se tendait vers moi. Enfin , je résolus de regagner à pied ma ville natale, ma pauvre Venise qui, pendant ce temps, souffrait ainsi que moi, les avanies de l'étranger. Je me mis en chemin., seule et sans secours. Je traversai les montagnes et les vallées, accablée sous le poids de la faim et de la fatigue, me déchirant les pieds aux herbes des prairies et aux cailloux des chemins, jusqu'au jour où, exténuée de misère , je vins tomber sur le seuil de cet hôpital où la pitié m'accueillit. Voilà tout, mon Frédéric, voilà

pourquoi je meurs ! Et , je le sens là , le mal est si profond, que je ne puis en guérir!

— Tout ce que tu me dis est horrible! reprit le jeune homme hors de lui; ces misérables ont commis sur toi un meurtre infâme! Et le nom de cet homme qui t'a si lâchement trahie , son nom , tu peux le dire?

— On rappelle Ottocar.

— Oh! c'est le meurtrier de mon frère!

— Ton frère est mort? interrompit Venezia , mort de sa main ?

— Aujourd'hui même, dans un duel. Et je n'ai pas moi-même tué ce malheureux homme? U vit , il se vante peut-être de son double crime. Et ne l'avoir pas tué! Mon Dieu! à quoi pensais-je en ce moment?

— Ottocar a tenu sa parole, murmura la malade entre ses dents. Ottocar a tué Rodol- ,phe ! Ottocar , une fois dans sa vie , a défendu de son bras le droit du faible et de l'opprimé ! Toiis ses torts sont effacés à mes yeux. Je lui pardonne ce qu'il m'a fait souffrir; je lui pardonne ma mort pour cette mort !

— Juste ciel ! s'écria Frédéric , c'est vous qui justifiez son crime ! C'est vous qui maudissez encore mon pauvre frère tombé tout san-

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glant sous mes yeux! Yenezia, votre raison s'égare ! Vous ne pouvez vous réjouir d'une si funeste perte qui fera le deuil de ma vie !

— A-t-il hésité, lui, à me perdre? Et par sa mort, la mienne est-elle trop payée?

— Oh ! ne le maudissez pas !

— iS^'est-ce pas lui qui a fait retomber votre malédiction sur ma tête? lui qui m'a poussée dans €et abîme de honte où je vous fais tant de pitié ? Après avoir exploité lâchement ma vengeance, n'a-t-il pas mérité celle que j'ai tirée de lui? Eh bien ! oui , c'est moi qui ai armé le bras d'Ottocar contre ses jours. Son sang, qui vient de couler, c'est la dot que mon mari m'apporta en s'unissant à moi. Il m'a tenu sa promesse, le brave et fidèle Ottocar ! Ce n'est pas trop de ma fortune et de ma vie pour reconnaître un si noble présent! Ottocar, sois béni, puisque tu m'as vengée!

— Grâce! grâce ! s'écria Frédéric en tombant à genoux auprès du lit de la malade, grâce pour Rodolphe, pour mon frère, à qui vous pardonnerez maintenant qu'il n'est plus, comme je lui ai pardonné moi-même à son dernier soupir.

— Non ! non ! dit Venezia au comble de

VENEZIA LA. EELLA.

l'exaltation , la dernière parole qui s'échappera de mes lèvres sera une malédiction pour lui l Je n'ai tué que son corps, et moi, c'est mon âme qu'il m'a arrachée avant de me plonger dans ce sépulcre où je suis descendue toute vivante pour servir de jouet et de risée à ce monde dont j'avais méprisé la loi. Ah ! qu'il se venge bien de moi aujourd'hui, ce monde superbe et implacable, en insultant à mon désespoir par sa détestable pitié; qu'il se venge bien, en prêtant à l'orgueilleuse femme qui le bravait le linceul de la charité pour essuyer ses larmes. C'est lui, c'est ton frère, Frédéric, qui m'a causé tous ces maux. Je le hais! ah ! je le hais! C'est lui qui m'a fait tomber du ciel de mes illusions dans cette révoltante réalité où chacune de mes joies passées se dresse contre moi comme un remords, et me fait voir sous des couleurs infernales les plus beau rêves de ma vie ! Tu ne sais donc pas? Tous les liens qui m'attachent à toi sont des crimes qui ne seront point pardonnes. La femme adultère cherchera un refuge dans la miséricorde de Dieu. Regarde, mon front est marqué du sceau de la réprobation , et mon âme , qui va s'échapper bientôt , est flétrie ainsi que mon corps. La

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