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maladie , qui a fait tomber en poussière cette misérable beauté dont j'étais si vaine, est l'image de la justice éternelle qui dépouillera mon âme de ce vêtement de poésie et d'amour dont elle s'enveloppait. Alors il ne restera plus qu'un amas de vices et de crimes de cette femme brillante et adorée dont chacun naguère enviait le luxe et les plaisirs ! De cette passion si pure, il ne restera qu'une faute irrémissible; de toutes ces belles idéalités, que la réprobation! Oh! ce prêtre! ce prêtre! comme il m'a ouvert les yeux avec sa parole de fer î Comme il a mis à nu les vanités de ma vie! C'est une affreuse chose qu'une éternité de souffrances, j'en juge par ce que j'éprouve aujourd'hui !
Venezia, en proie au délire, versait des larmes et se frappait le visage. Frédéric, aussi désolé qu'elle, l'appelait des noms les plus doux, et cherchait à rappeler sa raison. Mais elle repoussait ses paroles et ses pleurs, et elle tendait vers l'image du Christ ses bras décharnés et tremblans. Ses yeux caves , allumés par la fièvre, se promenaient sur les misérables femmes qui , du fond de leurs lits, regardaient cette folle en la maudissant. Par instant ses souvenirs la repor-
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taient à Venise, au beau temps de ses amours, et elle baisait les mains de Frédéric, qui pleurait. Elle lui parlait de fêtes, de bals, de spectacles. Elle nouait sur sa tête les longues tresses de ses cheveux. Elle murmurait quelques refrains de barcaroles vénitiennes; elle jetait au vent des baisers et des sourires qui redoublaient les pleurs de son malheureux ami. D'autres fois aussi des idées sombres parcouraient son cerveau malade. Le provéditeur, son premier mari, lui apparaissait avec une large blessure dans la poitrine, par laquelle tout son sang s'échappait. Elle s'accusait de sa mort; elle demandait grâce à mains jointes, et elle récitait tout bas, avec l'accent d'une profonde terreur, les prières des agonisans.
Vers le soir, le médecin de l'hôpital se présenta. C'était le même qui avait si cruellement annoncé la mort prochaine de Rodolphe après avoir visité sa blessure. Il prit le bras de la malade, qui le lui abandonna sans résistance. Frédéric épiait sur son visage impassible l'arrêt qu'il allait porter. Le médecin secoua la tête , et dit avec son sang-froid habituel : — Voilà une femme qui ne passera pas la nuit. — Et après avoir regardé à sa montre, il ajouta : —
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Déjà sept heures ? diable ! je n'aurai pas déplace à l'Opéra. — Puis il se retira d'un air solennel après avoir rattaché le nœud de sa cravate avec l'aide d'un petit miroir qu'il portait dans sa poche.
Frédéric lui jeta un regard de mépris pour adieu, quoiqu'il lui gardât au fond du cœur lui peu de reconnaissance, puisqu'il lui avait accordé la permission de passer la nuit au chevet de Venezia, contrairement aux règles de la maison. Ensuite il ramena ses yeux sur la malade pour voir quelle impression ces paroles avaient pu produire sur elle; mais l'infortunée fit un grand éclat de rire en le regardant. Elle n'avait pas même entendu cet oracle, qui venait de lui dicter son sort.
Toute la nuit se passa pour elle dans cette affreuse alternative de remords pleins de larmes et de délire vague et sans suite, selon qu'elle perdait ou qu'elle retrouvait sa raison. Le nom de Rodolphe venait aussi parfois sur ses lèvres et elle lui prodiguait les plus odieuses malédictions, qui retombaient sur le cœur de Frédéric et le brisaient à plaisir.
Le jeune homme sortit de son abattement lorsque les rayons roses du jour naissant vin-
rent s'épanouir sur les vitres d'une fenêtre qu'il avait en face de lui. Il se leva tout droit, arrêtant son regard sur le front de son amie qui dormait. Il la crut morte; et, dans un accès de frayeur, il lui saisit les deux mains dans les siennes. La malade se réveilla. Elle le reconnut et elle pleura amèrement.
Frédéric conçut de l'espoir en voyant un peu de couleur et de vie remonter à son visage et animer la blancheur de ses joues. Il lui vint à l'idée que le médecin pouvait bien se tromper, et, parmi les désenchantemens de son cœur, il trouva encore assez de croyance au ciel pour espérer que des jours si précieux lui seraient conservés. Il n'en devait pas être ainsi î
Dans la matinée, il y eut une grosse rumeur sur la place , qui s'étendait au bas des fenêtres de l'hôpital. C'étaient des cris de joie et des sons d'instrumens, un long bruit sourd que la foule exhalait en s'écoulant. Les roulemens prolongés des tambours annonçaient que la curiosité publique était tenue en émoi par quelque mouvement militaire. Un soleil pur brillait dans le ciel et caressait de ses lambeaux de lumière la grande fenêtre de la salle.
Vers dix heures, les infirmiers annoncèrent
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aux malades qu'on allait recevoir la visite d'une grande dame de Venise, que la charité conduisait dans cet asile du malheur et de la souffrance. Elle serait, disait-on, accompagnée de son mari, qui venait d'obtenir du gouvernement français la fourniture des armées. Ces deux personnages se rendaient en France, et, en traversant Padoue, la dame avait voulu donner au peuple une preuve de l'amour qu'elle conserverait toujours à ses concitoyens au milieu de son honorable exil.
La joie fut grande parmi les pauvres femmes qui espéraient obtenir de la générosité de cette sainte dame un allégement à leur misère. On ne disait pas son nom , mais on la peignait sous les plus favorables couleurs. C'était une véritable Vénitienne, celle-là, qui s'expatriait pour ne pas survivre à sa patrie comme les autres qui tendaient le dos aux faveurs nouvelles ! On se racontait tout bas des traits d'humanité attribués à cette pieuse créature, lesquels faisaient pleurer d'attendrissement. C'était, disait-on, un mariage d'inclination qui venait de se faire, et le bonheur devait cimenter des liens formés par l'amour. Les infirmiers, eux-mêmes, étaient attendris, et ils avaient des cravates l)lanches. Ils
pleuraient déjà de reconnaissance en pensant à ce qui pouvait leur revenir par le prélèvement qu'ils feraient sur les sommes à distribuer aux pauvres malades; car eux aussi ils étaient pauvres , et s'ils se trouvaient en bonne santé , ce n'était pas certainement parce qu'ils avaient épargné leurs soins.
Venezia ne partageait pas la joie de ses compagnes de malheur, car elle avait rappelé toute sa fierté à l'idée de l'humiliation qu'elle allait subir. Frédéric souffrait, lui-même, pour son amie, et ses yeux inquiets se tournaient toujours vers la porte pour savoir devant quelle superbe vertu sa maîtresse allait avoir à rougir.
Enfin la porte s'ouvrit à deux battans, et les malades se soulevèrent sur leurs lits, impatientes de juger parla mine de leurs bienfaiteurs de la somme qu'ils allaient recevoir. Le couple tant espéré se montra enfin, escorté de l'escouade des infirmiers au grand complet, saluant à qui plus bas ce soleil levant de la philantropie.
La dame était jeune et jolie. Un air de candeur et d'innocente gaîté s'épanouissait sur son visage. Elle était richement vêtue, quoique modeste en sa démarche, et dans sa petite main,
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recouverte d'un gant glacé, elle tenait une grosse bourse de velours brodée en or.
Ah! sans doute elle méritait bien les dons de la fortune, celle qui savait si dignement employer sa richesse. On lui tenait compte de s'être si bien parée pour venir visiter la misère, et dans les pays étrangers dont elle allait faire les délices, les vœux et la reconnaissance des pauvres malades de Padoue devaient la suivre et l'entourer d'une auréole de respect.
Le monsieur, lui, était un bon vieillard , sec, à l'oeil gris et chatoyant. Si la sincérité ne se lisait pas tout d'abord sur son front, c'est que les préoccupations des affaires refoulaient sans doute dans le fond de son âme les nobles sentimens qui l'animaient. Il avait sur les épaules un grand manteau de voyage, le respectable homme, et les croix et les rubans qui étin celaient à sa boutonnière disaient assez de quelle considération il jouissait dans le monde.
Aussi les pauvres femmes toutes joyeuses de la présence de ces deux génies consolateurs, durent-elles rester bien étonnées quand elles démêlèrent sur le visage de Frédéric une expression de mépris et de fureur que le jeune homme cacha bientôt à leurs yeux, en cou-
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vrant de ses deux mains sa face désespérée. Il demeura dans cette attitude jusqu'au moment où le couple intéressant vint s'arrêter devant le lit de Venezia. A cette vue, la jeune malade joignit les mains, et elle s'écria d'une voix remplie de frayeur :
— Gaspara! et Domenico !
Cette dame charitable, aux yeux baissés et pudibonds, que tant de respects environnaient, c'était en effet la Gaspara; et dans l'honnête vieillard qui Taccompagnatt, on ne pouvait méconnaître l'Excellence déchue de l'inquisition d état de Venise.
Proscrit par l'arrêt de mort lancé contre ses confrères les inquisiteurs après le massacre du capitaine Laugier, Domenico avait trouvé le moyen de rentrer en grâce auprès des nouvelles puissances du jour, et, n'ayant pu se vendre à l'Autriche, qui ne suffisait pas à solder les protestations d'amour de la noblesse vénitienne, il s'était dévoué aux intérêts de la France, en se mettant de moitié dans les bénéfices du dévouement.
L'homme d'état s'était donc arrondi en gros fournisseur des armées , résigné à faire désormais de la diplomatie pour son compte. Mais comme
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il faut que chaque félicité humaine ait son revers, que chaque fleur ait à son pied l'insecte qui la ronge, le rusé diplomate , prévoyant toutes les chances de la fortune, ne se doutait pas qu'une fille de dix-huit ans gouvernait de sa petite main frêle cette main puissante qui tenait les fils de tant de grands pantins. C'était la mouche qui vit dans la crinière du lion.
Tout ce qu'il faisait pour lui, elle se l'appropriait. Son rang, son or, jusqu'à son nom, elle avait tout exploité en commun, et, partie du dernier degré de l'échelle sociale , elle était venue à conquérir, par une volonté fixe, une position qui servait de voile à sa conduite passée. Ce n'était plus en effet la fille [sémillante et légère du quartier Sant'Aponal à Venise, mais bien la femme respectée d'un fonctionnaire influent. Quelques centaines de lieues courues en poste sur le grand chemin de Paris allaient en faire une intéressante étrangère qui risquait d'être citée dans le monde comme un exemple de fidélité conjugale.
La Gaspara ne se décontenança point à cette rencontre inattendue. Son étonnement ne perça pas plus que sa haine.
— Voilà une petite femme bien à plaindre, dit-elle aux gens qui la suivaient.
Et pendant ce temps, le fournisseur, d'un air distrait , s'entretenait de statistique et d'économie avec le directeur de l'hôpital.
La charitable dame demanda à rester seule un instant avec cette pauvre jeune femme qui se mourait. Un domestique en grande livrée lui avança un fauteuil, et la dame fit signe à tout le monde de se retirer. Un effroi soudain se peignit sur les traits de la malade, et, ses yeux ardens toujours fixés sur cette créature, elle saisit violemment la main de Frédéric Ermer.
—Mon ami, lui dit-elle, ne m'abandonnez pas! Par pitié! ne me laissez pas avec cette femme!
Mais les infirmiers n'attendirent pas la réponse du jeune homme, et prévenant toute espèce de discussion, ils se précipitèrent sur lui, le renversèrent et l'emportèrent hors de la salle malgré ses plaintes et ses cris. L'inquisiteur s'éloigna de lui-même avec sa suite , et G'aspara, assise comme un bourreau en présence d'un patient', tourmentait de son regard moqueur l'infortunée qui se débattait en vain.
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— Que la ville meure et la fille mourra ! reprit-elle en faisant jouer entre ses doigts les glands dorés de sa bourse de velours. C'est la légende qui s'accomplit. Ne vous l'avais-je pas dit, femme orgueilleuse, qu'il en faudrait venir là ?
— Oh ! laissez-moi ! criait Venezia d'une voix étouffée , en étendant hors de son lit un bras maigre et nu, comme pour repousser ces horribles paroles. Voulez-vous donc que j'expire sous vos yeux ! Si un cœur bat dans votre poitrine , faites-moi grâce de votre présence. C'est bien assez de mourir !
— Mourir! il faut mourir ! la fille avec la ville, et dans !a même ignominie ! Mais vous ignorez tout cela , peut-être , pauvre femme ainsi isolée du monde! Je vais vous apprendre des nouvelles. Vous me saurez gré, je l'espère , de vous parler de votre ville chérie , car vous ne la verrez plus. Pour vous plus de Venise ! plus de courses en gondole , ni de baisers donnés et reçus dans l'ombre! Adieu les joies de l'adultère et ces nuits d'extaSe soupirées dans les bras d'un amant, pendant que le vieux mari rend l'âme, un coup d'épée dans la gorge,
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vomissant par sa blessure sa malédiction avec son sang!
— Horrible femme! interrompit Venezia en cherchant à se cacher sous le drap qui la recouvrait. Tu n'as donc pas de pitié? Grâce! je te demande grâce! je m'humilie devant toi! Tu vois que je meurs! laisse-moi me recueillir dans la prière à ce dernier instant.
— Ne profane pas la prière, poursuivit Gaspara. C'est inutile, car tu mourras sans pardon!
Adieu le sacrilège qui fait tomber l'hostie des mains du prêtre! Adieu les beaux jeunes hommes étrangers qui vous trahissent et vous abandonnent, et les mariages qui vous mènent à l'hôpital. Adieu tout cela! Et maintenant, la maladie, la mort, et la charité publique, qui donne à ce front si superbe un linceul de crosse toile au lieu d'un voile de dentelle !
— Mon Dieu ! mon Dieu ! disait la jeune femme en se roulant sur son lit , ayez pitié de moi, et détournez de mon oreille cette voix du démon qui m'empêche de recueillir mon âme ! N'aurai-je pas même le temps de me repentir?
— Non ! non ! s'écriait Gaspara , il me faut écouter.-^ — Et, de se;» deux mains, elle retenait
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les faibles efforts de la mourante , et la forçait à soutenir son regard.
— Ne vous l'avais-je pas dit, que votre luxe et votre orgueil amassaient des vengeances contre vous ? Me voici maintenant prête à vous rendre le don que vous m'avez fait. Ainsi vont les choses. Vous me parliez d'en haut, et voici que vous m'écoutez d'en bas. Ne cachez pas ainsi votre tète, il faut m'entendre jusqu'au bout. Savez-vous quelle faute vous avez commise , et pourquoi vous vous êtes perdue? Je vais vous l'apprendre. C'est que vous vouliez mener de front les considérations du monde et le contentement de vos passions. C'est que vous vouliez être aimée en même temps que respectée, épouse et maîtresse à la fois. C'étaient un tigre et une gazelle que vous atteliez au même char. J'ai commencé par où vous avez fini. Je me suis élevée, vous êtes abaissée. Pour que le monde vous reçoive dans son sein, il ne faut pas l'avoir quitté, car les arrêts qu'il prononce sont irrévocables. Vous avez senti l'amour comme une passion, je l'ai considéré comme un calcul. Voilà tout. L'enthousiasme conseille mal, la réflexion conduit où l'on veut aller. N'avez-vous rien à me dire maintenant? Quelque vœu à
former, quelque grâce à solliciter? Ma protection vous est acquise, et je ne vous poursuivrai pas au-delà du tombeau. Mais hâtez-vous! je vais partir. Dans un instant j'aurai quitté le territoire vénitien qui nous vit naître toutes deux, et dans quelques jours, l'Italie! N'avez- vous rien à me demander?
— Rien que votre prompt départ afin que je puisse mourir.
— Mourez donc maintenant, et recueillez votre âme si vous pouvez. Mais le repentir vient trop tard ; il fallait ne pas commettre un adultère et un meurtre. A quoi sert de balbutier des prières et de joindre les mains comme vous faites ? Tout cela est inutile , car vous êtes damnée ! Damnée ! entendez-vous ?
La mourante fit un dernier mouvement , et elle retourna son visage du côté du mur. Et la voix de la Gaspara lui cria dans l'oreille : — Adultère! et damnée!
Un roulement de tambours se fit entendre de nouveau sur la place, et les acclamations du peuple devinrent plus distinctes.
On ouvrit la fenêtre de la salle , et au milieu d'un silence profond qui se fit tout à coup au dehors , la voix d'un crieur de la ville lut un
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édit du gouvernement provisoire, qui annonçait le démembrement de la république des doges, et l'incorporation de Venise au territoire autrichien. Le lendemain i8 janvier 1798, les Français devaient évacuer cette vieille et glorieuse capitale, dont les troupes impériales aillaient prendre possession.
Venezia, en entendant ces paroles, ferma les yeux et ne bougea plus.
Seulement elle entrouvrit un instant la paupière, lorsqu'un homme, grimpant du dehors sur le balcon de l'hôpital , vint y attacher un drapeau jaune avec un aigle noir aux ailes étendues. Le drapeau vénitien, que cet étendard de l'Autriche avait remplacé, fut jeté au peuple qui se pressait sous la fenêtre; et au milieu des imprécations et des cris de Vive VAutrichel le peuple vénitien mit en pièces le vieux drapeau de Saint-Marc!
Frédéric Ermer, pâle et en désordre, se précipita tout à coup dans la salle, et il vint tomber au pied du lit de Venezia.
— Morte ! s'écria-t-il en inondant de ses pleurs une main violette et glacée qu'il collait contre ses lèvres.
Morte! ah! mon Dieu!
Gaspara, l'inquisiteur et les infirmiers euxmêmes avaient disparu de la salle. Les yeux désespérés du jeune homme ne rencontrèrent que le fatal drapeau jaune et noir incliné sur le balcon, et se balançant lentement comme une béte féroce, au-dessus de cette populace occupée à le regarder.
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Lorsque le premier engourdissement de la douleur fut passé, Frédéric Ermer se souvint de Rodolphe, de Rodolphe son frère et son ami, dont le cadavre encore chaud de la veille était là, près de lui , dans une autre salle de cet abominable édifice. Il l'avait laissé tout sanglant, la
poitrine ouverte sur un misérable grabat d'hôpital, l'élégant jeune homme aux cheveux parfumés que la mort avait étendu parmi ces haillons, comme tous ces êtres sans nom que la pitié recueille au coin des rues î Rodolphe avait demandé à son frère que son corps ne fût enfoui que dans une terre française. Il fallait exaucer ce dernier vœu d'un mourant. Voilà pourquoi Frédéric quitta un instant le poste cruel où toute son âme était attachée.
Lorsqu'il fut descendu dans cet autre tombeau, il ne trouva plus le corps de son frère où il l'avait laissé. Il crut d'abord que la douleur lui faisait confondre les lieux, et il parcourut à plusieurs reprises les longues files de lits qui tapissaient les deux côtés de cette salle immense. Mais ses efforts furent infructueux, et il revint à son premier point de départ, auprès de cette couche vide que des taches de sang rendaient horrible à voir.
Alors sa tête se bouleversa quand il eut reconnu que son cadavre lui manquait, et que peut-être le sort funeste qui Je poursuivait l'avait encore privé de cette dépouille si chère. La terreur vint se mêler dans son âme au désespoir, et il parcourut de nouveau cette lugubre salle,
dont il découvrait tous les lits pour trouver les restes qu'il cherchait, faisant jaillir de ces sépulcres vivans des gémissemens et des imprécations que la douleur et la rage des malheureux qu'il troublait rendaient terribles et menaçans.
Fatigué de ces recherches inutiles, il saisit à la gorge un infirmier qui accourait au bruit de tous ces moribonds, et, avec des yeux flamboyans, il lui demanda le cadavre qu'on lui avait enlevé.
Le pauvre homme ne pouvait répondre, car il ignorait ce qu'on voulait lui dire, et sa frayeur s'accrut avec les transports du jeune homme, lorsqu'il balbutia pour excuse que ce corps peut-être avait été porté au cimetière, et jeté dans la grande fosse destinée à recouvrir toutes ces pertes ignorées.
Le directeur de l'hôpital vint heureusement pour lui à passer par cet endroit, et il apprit à Frédéric qu'un vieillard et une jeune dame, qui paraissaient étrangers, étaient venus enlever le corps après avoir long-temps pleuré, et qu'ils l'avaient fait ensevelir dans un cercueil de plomb pour l'emporter avec eux. Les regrets du jeune homme éclatèrent avec plus de force encore
quand il vit qu'il n'y avait plus d'espoir, et alors il s'accusait lui-même de son fatal retard.
Et, comme si ce malheur lui eût donné des craintes pour un plus grand malheur, il s'échappa tout d'un coup aux yeux étonnés de ceux qui le regardaient, et qui prirent pour un insensé cet homme qui s'inquiétait d'un cadavre.
Frédéric était retourné où gisait sa malheureuse amie ; car il avait compris que dans ce lieu singulier les morts eux-mêmes n'étaient pas assurés de leur repos.
Pour arriver jusqu'au grabat qui contenait la dépouille de toutes ses espérances, il fut obligé de traverser à grand' peine une foule d'hommes noirs pressés autour de ce misérable lit. Tous ces hommes écoutaient dans un religieux silence la parole brève et solennelle d'un autre homme qui tenait la main de la morte. Frédéric reconnut le médecin qui avait prédit la fin de son amie, et, en le voyant tenir cette main chérie, et parler si long-temps à ses disciples sur la maladie qui avait emporté cette pauvre jeune femme, il se figura que peut-être elle n'était pas morte, qu'il s'était lui-même abusé, et que ces Ijommes d'art n'étaient réunis que pour rendre
à ce corps le souffle de la vie égaré dans quelque partie cachée de ses organes.
Cette idée lui fut si douce et lui fit tant de bien au cœur qu'il s'y laissa emporter sans penser à la douleur qu'il allait ressentir lorsqu'il lui faudrait descendre à la réalité.
Son rêve fut court. Il vit le médecin mettre à nu aux regards de ces hommes ce corps si délicat et si suave à qui la mort n'avait pas encore ôté toute la grâce dont le ciel l'avait doué. Ce fut pour lui une horrible sensation que cette violation de la pudeur dans la mort, et il se voila les yeux comme s'il eût rougi pour cette autre âme, sœur de son âme, de cette profanation de la beauté.
Mais quelle ne fut pas sa terrreur et sa rage, lorsque le médecin, s'armant d'un fer aigu, le plongea tout entier dans ce sein adoré , et qu'il se mit à en diviser les chairs pantelantes avec l'air stupide et impassible d'un boucher?
Il lui sembla sentir dans sa poitrine le froid de cet acier , et il poussa un cri affreux en se précipitant sur le corps de son amie, qu'il entoura de ses bras pour le préserver de la dent de ces bêtes féroces. L'émotion fut si forte et si poignante, qu'il s'évanouit auprès du corps, et
fyJO VENF.ZIA LA BFXLA.
il ne retrouva l'usage de ses sens qu'après que ces hommes s'en furent allés.
Alors il prit dans ses mains la tête de la morte, et il versa une pluie de larmes sur cette bouche qu'il avait couverte de tant de baisers. Il étancha le sang qui coulait de la blessure, comme s'il eût espéré faire rentrer dans ce marbre le souffle qui en faisait naguères une divinité. Et, renfermé dans une profonde et muette douleur, il demeura tout le reste du jour à regarder ces yeux qui ne le regardaient plus.
Vers le soir, il fit appeler le directeur de l'hôpital , et il donna sa bourse pour les pauvres , afin qu'on lui gardât ce corps; puis il sortit de cet antre de pitié sans détourner la tète, et il ne s'arrêta qu'à la porte d'un couvent situé à l'autre extrémité de la ville.
Il monta chez le supérieur du couvent , qui eut pitié de son état, et le fit asseoir auprès de lui. Le saint homme lui prodigua toutes les consolations que son éloquence put lui fournir, mais il eut le regret de s'apercevoir que celui qu'il voulait consoler écoutait une autre voix que la sienne, une voix grave et dolente qui lui parlait dans le fond de son cœur. Pressé de s'expliquer sur le sujet de sa visite :
— Mon père , dit Frédéric , vous êtes le supérieur de ce couvent? Et ce couvent est celui des Frères de la Miséricorde ?
— Mon fils, vous l'avez dit.
— Il est dans la règle de votre ordre , mon père, que les malheureux décédés dans les hôpitaux soient portés en terre chrétienne par des pénitens couverts du masque et vêtus du cilice?
— Telle est notre règle , mon fils.
— Et pour accomplir cette œuvre de charité, vous acceptez les fidèles qui se présentent à vous avec l'humilité dans le cœur et la prière sur les lèvres ?
— Dans la pensée que cette œuvre est agréable à Dieu , et que cet acte de charité peut remettre les fautes d'un pécheur , nous les acceptons, mon fils.
— Mon père, une femme est morte ce matin dans un état de misère qui ne lui laisse pas les moyens de payer les derniers frais de ses funérailles. Je demande à porter son corps en terre chrétienne, vêtu du cilice et couvert du masque des pénitens de la Miséricorde. Daignez-vous m'accorder ma prière?
— Mon fils, je ne refuserai pas de vous aider à conquérir le salut de votre âme. Je vous accorde votre demande. Demain matin , au point du jour, vous vous trouverez à l'hôpital de la ville, couvert du cilice et^u masque noir de notre ordre. J'aurai soin de vous adjoindre un frère digne de vous aider dans cette œuvre de miséricorde. Je vous enverrai le cercueil , et la pioche, et la pelle, et la bêche, et les cordes qui serventlà descendre le cercueil dans la fosse. Est-ce au cimetière de la ville que vous voulez enterrer la morte?
— Non, mon père. Le dernier vœu des mourans est sacré, vous le savez? C'est à Venise que je dois donner ce corps à la terre, dans un cimetière écarté, sur la grève du Lido.
— J^a tâche est rude, et l'acte que vous ferez n'en sera que plus agréable à Dieu. Trouvezvous donc demain dans la cour de l'hôpital, et que le ciel vous garde, mon fils !
Frédéric se jeta aux pieds du vieillard, et il baisa le cuir de ses sandales pour le remercier de la grâce qu'il lui faisait. Le supérieur le releva avec bonté, et il serra dans ses bras ce jeune homme, qui paraissait tant souffrir dans son âme.
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Quelques instans après que Frédéric fut sorti du couvent, un autre jeune homme vint demander au père supérieur la même faveur qu'il venait d'accorder. Ce jeune homme ne parlait pas pour lui , mais au nom d'un ami qui dési-^ rait offrir en sacrifice à Dieu un acte d'humilité chrétienne pour le rachat de ses péchés. Le père supérieur des Frères de la Miséricorde lui donna pour le lendemain le même rendez-vous qu'à Frédéric Ermer.