II
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Le lendemain, avant le jour, deux pénitens revêtus de la robe de bure des frères de la Miséricorde, et la tête entièrement cachée sous de longs masques de drap noir dont la pointe retombait sur leur poitrine, se tenaient debout, immobiles et les bras croisés, aux deux cotés
d'un cercueil posé à terre dans la cour de l'hôpital de Padoue.
On vit bientôt arriver une petite charrette tapissée d'une paille rare et fanée, sous la conduite d'un sale charretier en blouse grise, et traînée par un vieux et maigre cheval qui s'écorchait les flancs contre les clous de son harnais.
Les pénitens, aidés parle charretier, prirent le cercueil dans leurs bras et le hissèrent sur la charrette ; ils montèrent à leur tour dans cette misérable voiture, et ils s'assirent sur une planche de sapin, que des cordes usées, coupées et renouées à vingt endroits, retenaient aux barreaux de bois qui devaient servir de dossier.
Le cheval, réveillé par leà coups de fouet, fit un pénible effort, et baissant sur son collier une tête morne dont les crins pendaient jusqu'à terre, il sortit au pas de la cour de l'hôpital.
La charrette parcourut dans sa journée les quelques lieues qni séparent la ville de Padoue de la lagune, et le soleil était déjà sur son déclin quand le lugubre cortège mit pied à terre âiï bord du canal de Mestre.
Lié dertueil fut descendu dahs une gondole, où on !e plaça en travers , et les pénitens s'as-
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sirent de nouveau en face l'un de l'autre contre les deux bords du bateau.
Pendant cette courte navigation , fidèles à la règle de l'ordre, les deux voyageurs gardèrent le plus strict silence. Noirs et mystérieux comme ce cercueil qu'ils conduisaient, ils demeuraient immobiles comme lui. Seulement, à travers les fentes de leurs masques, on voyait reluire les prunelles ardentes de ces deux fantômes, et l'on ne pouvait comprendre pourquoi ces yeux se regardaient ainsi.
Le compagnon que le supérieur du couvent avait donné à Frédéric Ermer, paraissait, à la petitesse de son corps et à la délicatesse de ses formes, un jeune homme à peine capable de supporter la fatigue de la tâche qu'il avait acceptée.
La main qu'il appuyait sur son genou était étroite et faible autant qu'on en pouvait juger à travers le gant épais qui la recouvrait, et sous les plis grossiers de son cilice de bure, on distinguait sa taille élégante et fine qui se rapprochait de la taille d'une femme.
Un sentiment de piété avait sans doute porté ce jeune homme à l'oeuvre de charité chrétienne qu'il entreprenait avec tant de dévouement;
aussi Frédéric gardait-il de la reconnaissance dans son cœur à cet inconnu qui compatissait de la sorte à ses maux.
Il éprouvait pourtant, à regarder cet ami que le hasard lui envoyait dans son affliction , mne émotion singulière qu'il ne pouvait s'expliquer, mais qu'il attribuait à l'état de désordre et d'épuisement dans lequel le plongeait cet horrible tableau qu'il avait sons les yeux.
Lorsqu'ils furent parvenus à la moitié de leur route, la sentinelle de la douane somma la gondole de s'arrêter.
Un caporal hongrois, balançant une pipe de buis à sa bouche, vint poser lourdement son pied sur le drap du cercueil , et il attacha de ses mains, à la pointe du bateau, un pavillon jaune où flottait l'aigle d'Autriche.
Puis la barque reprit sa marche, et l'aigle noir, peint dans les plis du drapeau, ouvrit ses ailes sur le cercueil.
Enveloppée du manteau rouge que lui jetait le soleil couchant, Venise parut enfin, pâle sous son bandeau de marbre qui se reflétait dans l'eau.
Le bronze de ses cloches que les vainqueurs ébranlaient pour célébrer leur bienvenue,
EN GONDOLE. SSg
n'exhalait sous leurs mains que des cris plaintifs et mourans ; les balcons des palais étaient inutilement pavoises; les palais étaient tristes et sombres, et pourvoir passerleur opprobre, ils pressaient l'un contre l'autre leurs vieux ironts enfumés.
La gondole qui portait la morte emboucha le grand canal pour remonter jusqu'au Lido, et elle traversa de la sorte toute la ville, arrêtée à chaque instant par des barques de chanteurs et de musiciens.
Frédéric Ermer avait autrefois parcouru dans toute^son étendue ce même canal, que ces concerts et ces joies rendaient si triste aujourd'hui. Ce lieu devait faire époque dans sa vie. Il y avait possédé pour la première fois cette créature adorée qu'il escortait maintenant pour ne plus la revoir.
Ici c'est l'église de saint Siméon et Judas, près de laquelle il avait attendu , le masque sur le front, l'instant où la jeune femme, trompée par son déguisement, viendrait se livrer à lui sans défiance.
Hélas! le voici encore maintenant auprès de celle qu'il avait tant souhaitée ! le voici encoie avec un masque sur le visage, voici bien une
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gondole; sous ses pieds l'eau verte du grand canal; mais ce qu'il a perdu, c'est cette âme aimante qui animait ce corps et ces yeux, fermés maintenant pour ne plus se rouvrir!
Les pénitens et la morte passèrent sous le Rialto, comme pour expier le crime qui s'était commis près de sa grande arche sombre.
Ils arrivèrent bientôt à l'extrémité du canal, où le tumulte des gondoles qui se croisaient dans tous les sens avec des fleurs et des rubans flottans sur leurs noires tentures, les forcèrent de s'arrêter encore ; et ils se rangèrent contre le*quai de la petite place de Saint-Marc, afin de laisser à cette foule le temps de s'éclaircir.
C'est là que la populace de Venise s'était réunie en plus grand nombre pour admirer les fêtes que lui jetaient ses nouveaux maîtres, comme on jette un os à un chien avant de le mettre à la chaîne. Ils criaient vive l'Autriche avec le même enthousiasme qui leur faisait crier naguère vive la France; comme ils avaient crié vive Saint-Marc pendant les siècles de la domination patricienne, comme ils auraient crié vive Satan , si quelque délégué de l'enfer était venu, au nom de son maître, meurtrir leurs épaules et leur dos.