EN GONDOLE. 36 I
Les balcons du palais ducal étaient pavoises de drapeaux jaunes, et sur leurs appuis sculptés se tenaient les généraux français et autrichiens en magnifiques uniformes, montrant de la main ces groupes d'hommes, et s'entretenant avec feu , semblables à des vendeurs de bestiaux qui vont conclure un marché.
La place de Saint-Marc et la Piazetta étaient encombrées d'une triple haie de soldats qui encourageaient le plaisir, la baïonnette au bout du fusil. Toutes les cloches étaient en branle; les canons tiraient, et la musique des régimens faisait retentir ses bruyans orchestres.
Pendant ce temps, les Français achevaient leur retraite, emportant avec eux les dépouilles des musées, les belles toiles de Véronèse, de Titien et de Jean Bellin, ornemens inutiJes désormais puisqu'ils représentaient les victoire^ vénitiennes.
Du côté de l'arsenal, une fumée acre et épaisse s'élevait au dessus des toits des maisons; c'était le Bucentore qui brûlait!
Les vivat et les applaudissemens de la foule éclatèrent dans toute leur splendeur, lorsque la porte du palais ducal vint à s'ouvrir; et le vieux doge, en habit d'apparat, se présenta sur
la place, entouré de ses conseillers en longues robes et suivi de ses pâles sénateurs.
Le vieillard, accablé des malheurs de la patrie, marchait d'un pas lent et solennel, portant devant lui les clefs de sa ville sur un plat d'argent, et, à le voir faible et tremblant devant cette joie populaire, on aurait dit qu'il allait mourir.
Le commissaire autrichien s'avança vers le doge pour recevoir l'hommage de la ville au nom de l'empereur. Le doge leva les yeux sur cet homme, devant lequel il devait s'humilier, et il tomba tout à coup évanoui en reconnaissant, sous l'habit du commissaire impérial, le procurateur Francesco Pesaro , qui avait quitté Venise pour aller en Suisse, disait-il, respirer l'air des hommes libres!
— Pesaro! ton nom ne mourra pas!
Pendant ce temps, quelques vieilles gloires vénitiennes vengent l'injure qui leur est faite.
Une femme patricienne , la comtesse Vendramina, s'ouvre les veines pour ne point voir l'asservissement de son pays.
Un descendant d'une famille de doges se retire dans son palais avec les insignes de la ré-